Frédéric Thomas

  • Maïs sous plastique en Bretagne
  • Ombre portée
28
février
2011

Bilan, acquis et perspectives

Avec ce numéro spécial Sima, qui marque également les douze ans de la revue TCS, il est intéressant de faire une petite rétrospective, de considérer les acquis mais aussi et surtout de se projeter dans l’avenir. Si dans ce laps de temps relativement court, nous avons énormément évolué dans nos approches et techniques, nos conditions de production et surtout notre environnement socio-économique ont eux, en revanche, complètement changé. Nous sommes passés d’une période de pléthore, où les ressources semblaient, encore pour beaucoup, inépuisables avec une production agricole en excès chronique qui pesait sur les cours, à un monde où rareté est en train de devenir le maître mot. Rareté des ressources, de l’énergie mais aussi des engrais comme de beaucoup de matières premières mais aussi rareté des produits agricoles qui affolent les marchés largement amplifiés par la spéculation financière. Nous sommes aussi passés d’une période de stabilité relative permettant de prévoir, à beaucoup de volatilité à la hausse comme à la baisse. Dans ce nouvel environnement où les règles changent très vite, il faudra plus que jamais continuer de produire tout en maîtrisant au mieux les coûts de production : situation qui renforce l’intérêt de l’agriculture de conservation dont la cohérence ne cesse de se consolider. Sur cette période, nous avons tout d’abord évolué du non-labour ou semis direct à des interventions plus précises et ciblées. Aujourd’hui nous ne sommes plus dans la suppression des interventions mais dans le raisonnement en fonction des conditions de sol et de culture. À ce titre, le strip-till, qui était en Amérique du Nord le moyen de sécuriser les implantations de maïs et dont nous avons soutenu le développement, est en train d’exploser en France. Beaucoup de producteurs de maïs mais aussi de tournesol et dans une moindre mesure de betterave ont progressé grâce à cette approche mixte avec un panel d’outils et de solutions techniques aujourd’hui largement élargi. L’impact et l’engouement sont encore plus forts en colza où le strip-till apporte tellement de sécurité d’implantations et de réussite qu’il est même en train de faire basculer des agriculteurs conventionnels vers la simplification du travail du sol.

Si l’économie de carburant et de mécanisation reste l’une des principales motivations de la simplification du travail du sol, elle ouvre les portes vers des systèmes globalement beaucoup moins énergivores. Avec les couverts, les légumineuses en mélanges, en associations et en cultures, les économies d’azote (la plus grande source de consommation énergétique de l’agriculture française), sont de plus en plus significatives. La valorisation des couverts et des dérobées pour les éleveurs, tout comme la limitation de l’évaporation de l’eau grâce au mulch laissé en surface apportent aussi des économies complémentaires de fourrage, de protéines, d’eau et donc d’énergie. Bien que l’acquis soit déjà conséquent, il nous reste encore beaucoup de sources d’économie complémentaires dans la fertilisation, la valorisation des effluents d’élevage, le transport avant de penser à réellement produire de l’énergie, une orientation tout à fait complémentaire. Que ce soit sous l’angle ressource ou pollution, l’énergie risque bien de devenir un élément central et les bilans économiques de nos entreprises agricoles vont inexorablement se rapprocher des bilans énergétiques.

Au départ, TCS pouvait aussi signifier techniques de conservation des sols mais avec le recul, nous avons progressivement évolué vers des impacts environnementaux plus globaux. Déjà, dans beaucoup de cas, il ne s’agit plus de préserver mais de redonner vie aux sols en les protégeant mais aussi en laissant à leur surface une nourriture abondante et variée. Le vocabulaire s’est également adapté pour traduire notre nouvelle perception. Ainsi on ne parle plus de structure mais d’organisation structurale, ni de fertilité mais de volant d’autofertilité. L’agriculteur devient progressivement un « éleveur » de sol sachant que plus celui-ci sera en santé, plus il pourra retirer, sans risque, le travail mécanique mais aussi réduire beaucoup d’autres intrants. En complément et si notre quête pour plus de matière organique nous place comme des acteurs qui, aujourd’hui, séquestrent plus de carbone qu’ils en émettent, la recherche de sols vivants nous a conduits des vers de terre à la biodiversité fonctionnelle. Ainsi, les carabes ont commencé à gérer les limaces, les syrphes et les érigones encouragés par les couverts s’occupent des pucerons et les renards, rapaces et hérons tentent de réguler les campagnols. Ce ne sont là que quelques exemples qui reviennent souvent dans nos réflexions mais qui montrent bien ce changement fondamental de considération du vivant au sein et en périphérie des parcelles agricoles. Encourager la vie et la diversité biologique nous apporte en retour d’importants bénéfices difficilement quantifiables et dont nous ne sommes pas encore assez conscients. La nature finira toujours par imposer dans les champs la diversité que nous refusons d’apporter. Plutôt que de lutter, il est beaucoup plus judicieux mais aussi économique, même si cela peut sembler plus compliqué à première vue, de comprendre les relations naturelles et le fonctionnement des écosystèmes pour les accompagner plutôt que de rester dans une stratégie de lutte et de conflit.

Sur cette période, nous avons aussi fait des couverts, trop considérés comme une contrainte, des outils agronomiques performants. En passant de l’approche Cipan, avec de la moutarde ou de l’avoine pour une production de matière sèche réduite, au concept « biomax » avec des mélanges, qui dépassent facilement les 5 à 6 t de MS/ha pour atteindre 10 t de MS/ha, les couverts sont devenus, plus que des recycleurs d’azote, des promoteurs de fertilité. Ils permettent ainsi de redresser rapidement l’état physique et organique des sols, nourrissent leur activité biologique, facilitent la gestion du salissement et la pratique du semis direct tout en développant l’autofertilité surtout lorsque les mélanges contiennent des légumineuses. Bien que l’approche soit aujourd’hui relativement bien cadrée et maîtrisée, il reste encore beaucoup d’espèces intéressantes à tester et à valider pour continuer de nous diriger vers le concept de « plante outil agronomique ». Il faut enfin signaler que c’est aussi le développement de couverts performants qui a encouragé les réflexions sur le roulage comme moyen de destruction économique et efficace qui est une technique de mieux en mieux maîtrisée et qui commence même à se développer dans les milieux conventionnels.

Côté fertilisation et après de réels soucis de faim d’azote, nous avons développé le concept de l’autofertilité : restaurer le statut organique des sols séquestre aussi momentanément de l’azote. Ce phénomène est d’autant plus sévère que la suppression du travail est totale et que la fertilité de départ est limitée. Mais nous avons appris à contourner cette difficulté par une anticipation des apports, une surfertilisation ponctuelle, des légumineuses dans les couverts et la rotation. Avec suffisamment de recul, le retour sur investissement est cependant bien réel et les économies significatives. En complément, la localisation de la fertilisation, au regard du dossier de ce TCS, peut certainement encore nous permettre de progresser dans l’accompagnement précoce des cultures et de continuer à gagner en efficacité avec des bénéfices complémentaires intéressants comme en matière de gestion du salissement. Enfin concentrés sur la matière organique et l’activité biologique, nous avons certainement trop laissé de côté les aspects chimiques et surtout les oligo-éléments et les notions d’équilibre que nous devons réintégrer dans nos recherches et raisonnements en matière de fertilité.

Pour ce qui est du salissement, nous sommes passés d’une contrainte de désherbage à l’agriculture écologiquement intensive (AEI). C’est certainement dans ce domaine que nous avons enregistré les plus gros progrès ces dernières années. Si l’adaptation des rotations avec des légumineuses et le concept 2/2 a apporté des solutions concrètes en matière de gestion du salissement, l’association des cultures avec des plantes de service est une véritable révolution qui est en train de s’étendre comme une traînée de poudre avec le colza où les itinéraires commencent à être relativement bien validés. Récolter plus avec moins de travail, moins d’engrais et de phyto est maintenant une réalité dans les parcelles, une orientation et une réussite qui illustrent bien ce qu’est l’AEI et démontrent tout son potentiel. Si nous avons trouvé en grande partie les cocktails de plantes à associer avec le colza, beaucoup d’autres cultures sont encore orphelines et montrent l’ampleur de la tâche mais aussi des bénéfices qui nous attendent dans ce domaine.

De l’approche très céréalière des débuts, l’AC débouche aujourd’hui sur des systèmes encore plus performants en élevage. Bien que la surface exploitée multiplie les économies de temps et de mécanisation, l’élevage introduit d’autres paramètres et options très complémentaires. La meilleure intégration des produits organiques avec le mulch mais aussi la portance des sols permet de mieux valoriser et de transformer les effluents en engrais de ferme limitant par la même occasion les soucis de faim d’azote. Le remplacement des couverts par des dérobées ou des méteils apporte plus de nourriture diversifiée à moindre coût aux troupeaux ce qui, de plus, permet de dégager des surfaces en cultures de vente. Enfin, le semis direct autorise sans risque de recharger ou cultiver les prairies voire de concevoir des approches de production fourragère sur couvert permanent extrêmement performantes. Nous avons dans ce domaine encore beaucoup à faire avec d’importantes sources de progrès.

Au regard de l’ensemble de ces éléments, nous pouvons être assez satisfaits du parcours et des progrès qui font aujourd’hui de l’agriculture de conservation une orientation technique sécurisée et à portée d’un grand nombre d’agriculteurs. C’est parce que nous avons accepté de nous éloigner des approches un peu simplistes du départ que nous avons pu nous ouvrir à d’autres raisonnements, sources d’idées et d’innovations. Si la simplification du travail du sol a été et restera pour beaucoup une porte d’entrée motivante, le moyen de renverser un mode de pensée établi, ce n’est plus l’objectif central mais un élément majeur du système, un outil permettant de mettre en place des modes de gestion plus performants. Ainsi avec ce recul, notre orientation s’est bien étoffée, fortement enrichie et correctement calée grâce aux expériences et observations de tous, tout en glissant progressivement vers une approche plus globale de recherche d’efficacité basée sur le mimétisme des milieux naturels : un domaine extrêmement riche et diversifié par définition où il nous reste encore beaucoup à apprendre pour continuer de toujours progresser ensemble vers plus d’efficience.


4
janvier
2011

Il n’y a pas que les cours des céréales qui grimpent !

Alors que nous avons tous les yeux étincelants rivés sur l’évolution des cours des marchés des céréales, une autre réalité plus insidieuse est en train de nous rattraper : les cours des intrants et entre autre de l’azote sont eux aussi en train de grimper. En l’espace de 6 mois l’ammonitrate de base a pris au moins 100 €/t pour des prix qui dépassent aujourd’hui facilement 1euro/kg. Cette augmentation représente aussi une facture supplémentaire d’environ 2500 € de plus sur un camion d’engrais ou un surcoût de production d’environ de 7 à 10 €/t de céréale. Rien que cela et il ne s’agit que de la partie engrais azoté.

Ainsi et contrairement à tous ceux de la profession qui aujourd’hui encore refusent les couverts végétaux et boudent les cultures de légumineuses, il vaut toujours mieux d’être conscient des enjeux avenir, d’anticiper et de continuer d’investir dans un solide PEA (Plan d’Epargne en Azote) au travers de couverts biomax performants, de TCS et SD efficaces mais aussi de rotations adaptées intégrants si possible des légumineuses en solo ou cultures associées afin de capitaliser sur des économies solides et durables et dégager une bonne marge plutôt que de subir les revers de la médaille.


21
décembre
2010

Conviction, expérience et connaissance (édito du TCS n°60)

Loin des effets de modes, les TCS et le SD sont progressivement en train de s’inscrire durablement dans le paysage agricole français. Les articles, les démonstrations, les rencontres et les formations se multiplient avec toujours plus de participants et cette véritable lame de fond, initiée au départ par des agriculteurs, commence à trouver une adhésion dans la recherche, les instituts, les syndicats, les chambres d’agriculture et même quelques grands groupes coopératifs. Cet engouement est certainement le début d’une véritable mutation qui s’amorce au sein de l’agriculture entretenue par une réussite dans les champs qui devient incontournable, par l’émulation et l’innovation des réseaux TCS qui commencent à mettre en œuvre le concept d’AEI (agriculture écologiquement intensive) et par la cohérence agronomique, économique et environnementale de plus en plus mesurée et reconnue de cette approche.

Cependant, il ne faut pas oublier qu’il y a une bonne vingtaine d’années, il fallait avoir une solide conviction pour s’engager dans cette voie que beaucoup critiquaient sans même en connaître l’étendue ni le potentiel. Il fallait être convaincu des aspects négatifs du travail du sol, convaincu des économies de mécanisation et d’énergie et convaincu que ce n’était tout simplement pas durable de continuer à travailler de la sorte. C’est, seule, cette conviction associée à beaucoup d’audace qui a permis aux pionniers de s’engager vers les TCS et le SD, de produire vraiment différemment, d’en accepter les difficultés tout en affrontant le regard des autres.

À cette époque, les références étaient, elles aussi, très limitées comme souvent les approches techniques où la suppression de tout ou partie des interventions mécaniques devait suffire à retrouver un équilibre favorable. Le peu d’expériences auxquelles il était possible de se raccrocher arrivait avec des machines spécifiques principalement des États-Unis et du Brésil où les agriculteurs, confrontés à de graves soucis d’érosion, avaient dû réagir avant nous. Cependant, et avec les années, en apprenant des erreurs et des échecs et en capitalisant sur les réussites, une solide expérience locale s’est mise en place. Elle s’est progressivement enrichie d’autres ingrédients stratégiques comme l’intégration de couverts végétaux performants, la modification des rotations et plus récemment l’association de cultures et la localisation de la fertilisation. Le revirement de situation est tel que nous commençons aujourd’hui à produire de solides références qui confirment le bien-fondé de l’orientation et que des pays voisins nous convoitent maintenant. Les approches techniques se sont certes sophistiquées comme les équipements, mais aujourd’hui l’expérience acquise permet d’accéder à un niveau de réussite dans les parcelles qui fait vraiment envie. Ainsi, la question qui revient le plus souvent dans les campagnes n’est plus « Pourquoi le non-labour ? » mais « Comment puis-je m’engager dans cette direction ? ». Si tout n’est pas parfait et que des progrès existent encore, les itinéraires commencent à être bien balisés avec des équipements performants qui devraient permettre à un nombre croissant d’agriculteurs d’accéder rapidement aux TCS et au SD avec un certain confort et un minimum de risques.

Enfin, le niveau de connaissances sur l’organisation structurale et la vie du sol, la matière organique, les flux d’azote et d’éléments minéraux était aussi très rudimentaire et simpliste à l’époque. Grâce aux TCS et au SD, nous avons énormément appris dans ce domaine, nous avons redécouvert et mis au goût du jour les fondamentaux de l’agronomie et commencé à apprécier la formidable complexité tout comme la grande cohérence du vivant. Cette compréhension nous a permis de progressivement passer d’une stratégie de production, où les piliers étaient l’imposition et la lutte, vers une approche plus douce où l’objectif est plutôt de piloter et de valoriser les relations et l’énergie du vivant. Ainsi, l’écologie en tant que science et non idéologie est en passe de devenir l’intrant majeur de nos systèmes et de l’agriculture de demain. Mais face à ces enjeux, nous mesurons aujourd’hui encore plus notre ignorance et notre besoin de connaissance sur le sol, les interactions entre plantes, les relations ravageurs/auxiliaires ou l’allélopathie. La recherche agronomique a donc ici un rôle essentiel à retrouver en tissant une collaboration active avec le terrain.

Au regard de cette évolution, et même si nous l’aurions souhaitée plus rapide, nous pouvons être satisfaits voire fiers du parcours et surtout de l’impact et de la dynamique que cela est en train de générer au sein de l’ensemble du tissu agricole français. Cette réussite, qui est l’œuvre de tous, ne peut que renforcer notre conviction restée intacte. Cependant l’agriculture de conservation, c’est d’abord se mettre en mouvement et en quête permanente de plus d’efficience : l’expérience est un chemin personnel que chacun doit emprunter. Malgré toutes ces années, personne n’a encore atteint un système vraiment abouti mais tout le monde continue de progresser et de tendre à son rythme et selon ses sensibilités vers une agriculture plus productive, plus économe et plus en harmonie avec la nature au gré des expériences et de l’acquisition de connaissances qu’il nous faut continuer de mutualiser.

Avec cette réflexion, toute l’équipe de TCS vous souhaite une bonne année 2011.


10
décembre
2010

Un concours de labour pas comme les autres

Photo : Hayes Pulling - wikimedia commons

Allez voir cette vidéo. Plus réaliste et agricole que le tracto-pulling, les Danois ont mis au point une autre spécialité de « sport agricole » : le labour rapide. Cette vidéo peut faire sourire et si ce type de sport mécanique satisfait une frange de la population et permet à certains agriculteurs d’exprimer leur goût pour la puissance et la mécanique, passe encore. Cependant cette vidéo soulève certaines questions de fond :

 Bien que l’épreuve consiste à « labourer » une surface donnée en un minimum de temps, aucune contrainte quant à la qualité du travail ne semble imposée. Aller vite, surtout en matière de travail du sol, nous éloigne souvent du bien et du bon ; pauvres vers de terre et pauvre activité biologique : comment peuvent-ils survivre à ce qui n’est même plus du travail du sol mais un véritable tsunami.

 La vitesse exige toujours beaucoup plus de puissance, et donc d’énergie, qui contrebalance souvent les gains d’efficacité sur le temps. La vitesse implique également d’énormes contraintes mécaniques qui demandent plus de robustesse et entrainent plus d’usure et de casse sans parler du dos du chauffeur.

 Le dernier élément qu’inspire cette vidéo est le paradoxe entre cette débauche d’énergie, de bruit, de fumée, de brutalité et les éoliennes que l’on aperçoit paisiblement tourner dans le fond. Cette image montre bien le peu d’évolution dans les réflexions où le développement des énergies « renouvelables » permet souvent de se donner bonne conscience et de continuer de consommer comme avant, même plus. Cette option « renouvelable », beaucoup plus visible et médiatique, qui s’appuie seulement sur de la substitution est de loin beaucoup moins performante et durable que la recherche d’économies qui même si elles sont beaucoup moins visibles, sont quand à elles durables.

Nous conseillons donc à tous ceux qui sont encore un peu trop adeptes de ce type de sport de regarder d’autres vidéos sur notre site. Elles sont beaucoup plus calmes, reposantes, fleuries et surtout respectent tout les milieux ou les environnements (le sol, l’air et l’eau). Même le paysage est préservé car on peut se demander si l’éolienne est nécessaire à la vue des économies d’énergies réalisées. A quand les concours de semis avec un minimum de carburant ? Cela existe déjà pour les véhicules routiers (course ou l’objectif est de parcourir un maximum de distance avec seulement un litre de carburant) ?


23
novembre
2010

Une agriculture en panne de projet et en panne d’avenir

Édito du TCS 59 : à lire ici

Malgré la reprise des cours des céréales inévitablement accompagnée de la hausse des engrais et autres moyens de production, le sentiment de crise persiste notamment dans les zones d’élevages pour lesquelles l’augmentation de leur principale matière première n’est pas franchement une bonne nouvelle. Dans ce contexte de grande volatilité qui donne le vertige et peut entraîner un vent de panique, la démission de l’État et de l’UE ne fait plus de doute : aucun projet sérieux ne pointe à l’horizon si ce n’est des mesures disséminées et sans vraiment de cohérence pour répondre aux problématiques environnementales et d’habiles calculs pour réduire le poids de l’agriculture dans le budget de l’UE. La profession, elle aussi, embourbée dans un affrontement stérile et des revendications basiques de coûts, de prix et/ou de marges somme toute nécessaires, n’est pas beaucoup plus innovante et visionnaire.

Au-delà de ce « théâtre des apparences » où chacun vient défendre ses petits intérêts tout en mettant en avant son utilité, il conviendrait de prendre un peu de distance par rapport au quotidien et d’intégrer que nous avons changé d’ère, d’époque et d’enjeux. Si le XXe siècle a été le siècle de l’industrialisation, de la globalisation des marchés dopés par des ressources et entre autres de l’énergie bon marché, le XXIe siècle s’annonce très différent. Il va falloir nourrir et subvenir aux besoins d’une population toujours croissante avec beaucoup moins de ressources comme l’énergie mais aussi l’eau, l’acier, le phosphore et même les terres agricoles. Cette situation de pénurie en chaîne fera inéluctablement grimper les droits d’accès et les coûts des ressources de plus en plus rares et stratégiques et exacerbera les tensions et les conflits.

Au regard des termes de cette grande équation, l’agriculture va être fortement impactée par ce bouleversement, comme beaucoup d’ailleurs, mais en tant que seule source d’alimentation et principale source d’énergie renouvelable, elle risque d’être l’une des activités stratégiques des années à venir. Certains pays l’ont d’ailleurs déjà bien compris, comme les pays d’Amérique du Sud qui développent agressivement leurs agricultures et d’autres, à court de terres, qui investissent à l’extérieur de leurs frontières dans d’importants territoires, en Afrique notamment.

Au vu de ces enjeux majeurs, il ne faut certainement pas démissionner au milieu du gué car l’agriculture a de l’avenir. De plus, nous avons des atouts insoupçonnés et nous possédons d’importantes marges de manœuvre. Alors, et plutôt que d’encourager les tiraillements et les défenses d’intérêts individuels, il convient de construire ensemble un vrai projet ambitieux pour notre agriculture qui en a les moyens.

Dans un premier temps, il faut mettre en place une vraie harmonisation européenne, car si les produits finis circulent librement, les intrants (semences, engrais, produits phyto et vétérinaires), dont les importantes disparités de prix subsistent, sont loin de pouvoir circuler aussi facilement. Plus de cinquante ans après sa signature, le traité de Rome n’est pas encore complètement en application : pourquoi ?

Ensuite, pour une activité aussi stratégique et non délocalisable que l’agriculture, il est logique d’avoir une forme d’encadrement, de protection, de soutien économique. Vendre au prix mondial alors que les coûts et les contraintes de production sont franco-européennes est une hérésie. Dans la même logique, on pourrait aussi payer nos encadrants et nos politiques au prix mondial : que pensent-ils de cette idée ?

À une époque où l’on parle de protection de l’environnement, de conditions d’élevage, de qualité des aliments et d’éthique, la traçabilité est plus simple et beaucoup plus facile à assurer lorsque les produits sont locaux. Outre l’assurance d’un approvisionnement, d’une garantie de qualité et de conditions de production, cette option vertueuse limite de fait le transport et le poids environnemental supplémentaire sur l’alimentation. De plus, nous sommes au coeur d’un des plus grands marchés alimentaires du monde avec un public exigeant en matière de qualité mais solvable : c’est un atout majeur dont il faut savoir tirer parti.

L’agriculture, en France et en Europe, apporte également autre chose que du blé, du lait, du vin ou de la viande. Elle entretient et façonne les campagnes même si dans certaines régions la recherche d’efficacité et de productivité est allée un peu trop loin. Elle est le garant d’un territoire, de terroirs et d’une ruralité ; des racines et des paysages auxquels est profondément attachée la majorité de nos compatriotes. C’est enfin une image du « bien vivre » que beaucoup nous envient : une formidable vitrine pour nos produits, le tourisme et même les industriels. Cette gestion comporte, bien entendu, des contraintes et des coûts, souvent consentis par les agriculteurs sans contrepartie réelle, qui altèrent leur compétitivité face à d’autres agricultures qui font fi de développer des déserts agricoles.

Au-delà de ces aspects réglementaires et protectionnistes, il est difficile d’admettre que nous ne puissions pas être compétitifs alors que nous avons les meilleures conditions pédoclimatiques du monde : en témoignent le haut niveau et la grande régularité des rendements. Nous avons aussi des agriculteurs formés et compétents, un niveau élevé de technicité avec un encadrement par des structures et des filières performantes mais aussi une recherche forte et dynamique. Comment se fait-il que d’autres agriculteurs du monde comme les Australiens, les Néozélandais ou les Canadiens produisent plus efficacement que nous malgré des niveaux de production par hectare beaucoup plus faibles et un énorme handicap d’accès aux marchés mais aussi aux intrants, dans un contexte socio-économique similaire (prix de la main d’oeuvre et pression environnementale). Plus que se plaindre, il faut comprendre et analyser leur façon de faire afin de les adapter à nos conditions.

Enfin et même si nous sommes encore un peu en retard en matière de développement des surfaces en TCS et semis direct, avec l’agriculture écologiquement intensive, nous avons largement dépassé la seule notion de suppression du travail du sol avec un concept extrêmement novateur et des applications concrètes déjà largement disséminées dans les champs. Cette approche, en opposition à beaucoup d’autres, ne s’interdit rien mais place l’écologie comme l’intrant principal. Outre permettre de réduire encore plus les coûts sans nuire, bien au contraire, au niveau de production, tout en limitant l’impact de l’agriculture sur l’environnement, elle rassemble toutes les agricultures. Enfin, le retour de l’innovation, d’un progrès commun partagé et cette sensation de meilleure osmose avec la nature donne une vraie dimension humaine nécessaire pour assurer le changement.

Il ne faut surtout pas abdiquer, l’agriculture française et l’agriculture européenne sont les seules à posséder tous les ingrédients pour redévelopper assez rapidement une agriculture performante, de qualité et respectueuse de l’environnement, une agriculture différente, qui leur ressemble et répond aux exigences de leurs populations. Elles en ont les moyens, les hommes, les connaissances, les terroirs et maintenant, grâce aux TCSistes, un vrai savoir-faire : aujourd’hui, il ne leur manque plus qu’une réelle ambition, un vrai projet d’avenir.


8
octobre
2010

Agriculture Ecologiquement Intensive : explication de texte

Beaucoup trouvent cette terminologie, « fumeuse », provocante, voire antinomique tant l’écologie est plutôt, dans notre subconscient, synonyme d’extensif, de moins productif de « laisser faire ». Cependant cette appellation choisie volontairement par Michel Griffon pour son côté choquant et interpellateur est cependant d’une grande justesse et dénomme une approche de l’agriculture radicalement nouvelle. Avec l’AEI, l’intrant principal n’est plus la mécanisation, les engrais ou les phytos mais l’écologie ; il est donc logique de l’utiliser « intensivement » pour fortement diminuer le recours aux intrants classiques perturbateurs des systèmes et coûteux que l’on conserve cependant dans la boîte à outils s’il n’existe pas encore de solution écologique. C’est l’énergie du vivant en opposition à l’énergie fossile, c’est la diversité en opposition à la monotonie et c’est l’encouragement de la vie positive pour contrebalancer les « indésirables » en opposition à une gestion par l’élimination, la suppression voire la recherche d’une éradication. L’AEI n’est pas un « mieux » ou un relookage habile des pratiques conventionnelles mais une véritable rupture et vision innovante.

Enfin l’AEI n’est pas qu’une vue de l’esprit de scientifiques, agronomes ou penseurs éclairés mais elle commence à vraiment se mettre en place dans les réseaux TCS et SD avec des différences suffisamment visibles, capables convaincre même des profanes, à l’instar de ces deux parcelles deux colza de la région Centre voisines de quelques centaines de mètre au début octobre dernier.

Le colza classique sur labour est « propre », c’est à dire indemne d’adventices mais il souffre d’une certaine phytotoxicité du programme de désherbage, certes amplifiée par les fortes pluies, mais généralement consentie pour gérer le salissement. Le champ est vide pouvant laisser la place éventuellement à d’autres plantes et les ravageurs comme les limaces n’ont pas de biomasse importante à se partager : toute attaque sera très préjudiciable. Il va donc falloir redoubler d’attention et ne pas hésiter à encore investir pour protéger la culture de tous nuisibles potentiels.
A l’inverse dans le colza/lentille/sarrasin, semé en direct, les colzas sont là en bien en forme et aucune autre « mauvaise herbe » n’est présente puisque tout l’espace est occupé par de la végétation choisie, sans aucun désherbage pouvant nuire au colza. La diversité « camoufle » en partie le colza de certains ravageurs spécifiques qui auront plus de difficultés à repérer la parcelle et pour d’autres la consommation de biomasse sera partagé entre les plantes présente avec beaucoup moins d’impact sur la culture elle même. Enfin les plantes accompagnantes ou de service (sarrasin et lentille) vont progressivement disparaître naturellement par le gel pendant l’hiver afin de donner plus de place à la culture tout en relarguant des éléments minéraux et entre autre de l’azote pour l’alimenter.

Produire autant voire plus avec beaucoup moins de travail, de phytos, d’engrais, d’impacts négatifs sur l’environnement mais aussi de risques techniques et économiques ce n’est donc plus une lubie mais aujourd’hui une réalité et cet exemple très concret illustre bien le concept d’Agriculture Écologiquement Intensive. Il démontre parfaitement la différence voire l’opposition des raisonnements et la puissance de ces nouvelles approches qu’il nous appartient d’étendre aux autres cultures et productions agricoles.