Frédérique HUPIN

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3
novembre
2022

Marc-André Selosse :"Nous pouvons revisiter nos gestes à l’aune de notre connaissance"

J’ai interviewé le professeur Marc-André Selosse à l’occasion de son passage en Belgique lors de la 3ème édition du festival de l’agroécologie et de l’agriculture de conservation (FA²C) organisé par Greenotec. Biologiste et mycologue au Muséum national d’histoire naturelle, professeur, il est également l’auteur de plusieurs livres de vulgarisation autour de la microbiologie. Son dernier livre « L’origine du monde : une histoire naturelle du sol à l’intention de ceux qui le piétinent » revisite l’ensemble de la pédologie et va même au-delà en empruntant les chemins de la physiologie végétale.

Marc-André Selosse au FA²C
Marc-André Selosse au FA²C
Crédits : Frédérique Hupin

« Tout d’abord je voudrais préciser que je ne suis pas agriculteur, je suis juste un chercheur qui travaille sur le vivant, la plante et les micro-organismes. Mon souhait est de partager ma vision du sol et d’analyser les gestes agricoles au regard de ce que nous connaissons maintenant sur celui-ci. »
Marc-André Selosse est clairement un bon vulgarisateur. La conférence d’une heure, suivie d’une heure de questions/réponses est passée comme une flèche. Ses livres sont destinés à un large public, mais il faut quand même avoir la fibre scientifique et la curiosité de comprendre le vivant pour en commencer la lecture. La marque de fabrique de l’auteur : nous relier à la science grâce à ce que tout un chacun peut observer au détour d’un champ, d’une promenade à la campagne voire même d’un plat cuisiné.

Les ACSistes sont curieux d’en apprendre toujours plus. Quel est votre message clé à propos du sol ?
« L’écosystème terrestre est avant tout dans nos sols. Et ce qu’il s’y passe est vivant ! Tel est le message que je veux transmettre. Mais la plupart de ce qui est vivant dans le sol ne se voit pas à l’œil nu : les microbes. Il s’agit de champignons, de bactéries et d’amibes. Puis arrive la partie animale : collemboles, nématodes, acariens, vers, pseudo-scorpions, … Sous un hectare on trouve cinq tonnes de microbes, cinq tonnes de racines et une tonne et demi d’animaux. Je termine par les virus dont on ne connaît rien. C’est important de commencer en disant qu’on ne sait pas tout. Car tous les gens qui ne savent pas dire à un moment donné qu’ils ne savent pas, ça veut dire qu’ils croient savoir et qu’ils ne voient pas les limites de ce qu’ils savent. Les virus du sol sont sans doute extrêmement importants mais on n’en a même pas la liste. Et connaissez-vous les amibes du sol ? En théorie il ne devrait pas y avoir de plante car l’azote et le phosphore sont bien plus efficacement collectés par certaines bactéries. Mais grâce aux amibes, qui consomment les bactéries, ces éléments sont restitués au sol lorsqu’elles libèrent les déchets de leur digestion des bactéries. C’est un phénomène méconnu de beaucoup de pédologues ».

Ce qui vit dans le sol est invisible à l’œil nu, mais à l’odeur ? Vous expliquez dans votre livre et vos conférences que ce qui fait l’odeur d’un sol est de deux ordres : les bactéries d’une part, les champignons de l’autre. Les sols labourés étant plus riches en bactéries, les sols non labourés étant plus riches en champignons, pourriez-vous les reconnaître à l’odeur ?
En effet, le nez peut parfois détecter les bactéries ou les champignons là où les yeux ne les voient pas, et beaucoup de sols dégagent une odeur.
Les actinobactéries, comme les streptomyces ou les actinomyces, produisent de la géosmine, responsable de l’odeur du sol. C’est, selon la concentration, l’odeur de terre, de vase ou cette odeur particulière qui se dégage après la pluie quand l’air du sol en a été expulsé. Mais on ne sait absolument pas à quoi sert cette molécule. La betterave fabrique aussi de la géosmine (on ne sait pas pourquoi non plus).
Pour les champignons, l’odeur est liée à une molécule, appelée l’octénol, que les sols exhalent parfois. Mais les sols agricoles ne sont pas assez riches en champignons la plupart du temps pour qu’on les détecte à l’odeur.

Les sols sont-ils morts ?
« Non bien sûr ! Je n’ai jamais vu de sol mort de ma vie !
Même la roche contient de la vie. Placez un morceau de roche dans un verre d’eau, au bout de six mois il ne se sera pas passé grand-chose. Placez ce morceau dans un verre rempli de jus de sol, après six mois sa surface est altérée. Même les roches sont en devenir sous l’effet de la vie du sol. Ce devenir est de produire de la fertilité.
Par contre, dans les sols agricoles classiques, on observe une biomasse microbienne faible. Plus un système est manipulé, moins on a de biomasse microbienne. Mais l’agriculture n’a pas pour autant totalement bousillé les sols. La diversité génétique a diminué mais la plupart des espèces sont toujours là. Même si on est au début d’une extinction, tout est encore possible si on agit maintenant car les espèces sont encore présentes. »

Quels sont vos conseils pour ramener encore plus de fertilité ? On rajoute de la vie ? J’entends par là des bactéries ? Ou on booste celles qui sont présentes ? Mais à quel coût pour les plantes ?
« Mon avis est d’abord que des gestes simples et indirects permettent de manipuler les microbes bien mieux que d’essayer de les manipuler directement ! Ça fait 5000 ans que les agriculteurs manipulent la fixation d’azote atmosphérique en cultivant des plantes qui nourrissent les bactéries qui la réalisent : les légumineuses et leurs bactéries Rhizobium transforment l’azote de l’air en acides aminés. C’est connu de tous. Ce qui l’est moins, c’est son coût : ça coûte 30% de la photosynthèse de la plante pour fournir de la sève et du sucre aux Rhizobiums. 30 % des sucres produits !
Et pour produire la même quantité de matière organique, une légumineuse doit faire 1,5 fois plus de photosynthèse qu’une non-légumineuse, car elle doit nourrir ses rhizobium et ses nodosités. Pour les champignons mycorhiziens, on atteint un coût de 10 à 30 % de la photosynthèse.

L'interview au format PDF
L’interview au format PDF

Les Azotobacters, des bactéries libres dans le sol, peuvent aussi tirer profit de l’azote de l’air, mais c’est moins efficace car elles ne sont pas liées à une plante et ne reçoivent pas de sucre en retour.
Notons déjà ici que les Rhizobiums peuvent survivre seuls dans un sol nu, alors que les champignons mycorhiziens ne le peuvent pas. »

Si on ne met pas de légumineuses pendant un long moment, doit-on inoculer le sol avec des bactéries Rhizobium pour qu’elles reviennent ?
« Chaque espèce de légumineuse a son propre Rhizobium. Si on n’a pas cultivé cette plante, la quantité de Rhizobium décroît. En général il reste de quoi faire des nodosités mais il est bon que les légumineuses reviennent souvent dans la rotation.
Pour le soja c’est particulier. Le Rhizobium associé au soja (plante tropicale) ne supporte pas la froidure de l’hiver (Bradirhizobium). Du coup les sojas font peu de nodosités dans les sols. Pelliculer les graines est pertinent et efficace. Sauf dans le Sud de la France où il ne gèle pas, et où il est moins utile de pelliculer. Donc au final, ça dépend de la plante et du climat. Les gestes et réponses ne sont pas universels ! »

Même question pour les mycorhizes. Quand on a un sol nu entre la destruction du couvert et l’implantation de la culture, combien de temps les mycorhizes peuvent-elles survivre ?
Quand on laboure c’est même pas la peine de poser la question. Si on ne laboure pas, la réponse est … [roulements de tambour] … inconnue ! Je parierais sur deux semaines grand max. Les paris sont ouverts. Le moins le mieux. Et en outre, la dynamique dépend des espèces. Une plante a sur ses racines entre dix et cinquante espèces de champignons mycorhiziens. Tout le monde s’associe puis le champignon ne continue de donner des sels minéraux que s’il reçoit du sucre en retour de la plante. Les partenaires ne font fonctionner l’association que si elle est rentable pour eux. Le sucre ne sort de la plante que si des minéraux entrent dans la plante. Des choix s’opèrent. Et d’une espèce à l’autre ce ne sont pas les mêmes partenaires qui sont les bons partenaires. Quand on force une plante à s’associer avec une espèce de champignon mycorhizien, dans un tiers des cas, elle pousse moins bien. Il est préférable de réveiller la diversité des champignons du sol pour que la culture qu’on fait pousser ait le choix.

Et justement : comment réveiller la diversité des champignons du sol ?
En plantant une diversité de plantes, dans le temps entre années et en interculture. Ce qui s’appelle un couvert diversifié va entretenir plein de champignons, parmi lesquels la plante que vous semez va trouver ce qui lui convient. Puis on se débrouillera pour limiter le temps où le sol va être nu, voire même pour qu’il n’y ait pas de temps où il est nu (c’est bon aussi contre l’érosion, ça). L’idéal est qu’il y ait le moins de travail mécanique du sol possible pour ne rien détruire. Il n’y a pas de solution parfaite, c’est juste du tâtonnement. II faut regarder ce qui marche dans votre parcelle. Des couverts variés ou intercaler dans les champs des bandes avec des zones à couverts variés (voire des haies ou des arbres dans la parcelle, avec ce qui poussera dessous), cela va promouvoir la présence de champignons utiles.

Une culture peut-elle hériter du travail réalisé par une plante précédente en termes de mycorhization ?
Oui. Et cette plante peut être un couvert précédent la culture ou un arbre du voisinage (un noyer ou une haie par exemple). Une culture peut avoir accès, en quelques sortes, à des champignons prépayés !
Si je veux un mycélium établi au moment de ma culture de blé, il faut que quelque chose l’ait entretenu avant. Si le sol est nu pendant 6 mois, tout le monde est mort. Mais si des plantes pérennes se développent autour de ou avant la culture, elles peuvent entretenir les champignons mycorhiziens. Les arbres dans les cultures donnent accès à des champignons prépayés car les mycorhizes des uns peuvent profiter aux autres. De même, en semant des plantes, on peut entretenir d’autres bactéries et champignons bénéfiques du sol (producteurs de facteurs de croissance ou phytoprotecteurs) sans devoir viser directement ces microbes. Il suffit de les nourrir entre deux cultures ou par un voisinage déjà établi pour en bénéficier pour ce qu’on va semer. Et on n’est pas obligé d’inoculer des champignons ou des bactéries pour les entretenir, sauf peut-être au moment où on change de mode de gestion pour booster la transition ! Mais il faudra qu’ils soient locaux.

Que pensez-vous de l’initiative 4 pour 1000 ?
C’est l’autre grande idée, avec le recul du labour. L’initiative du 4 pour 1000 que l’on doit à Stéphane Le Foll (ancien ministre de l’agriculture) c’est un calcul tout bête.
Si chaque année, dans tous les sols du globe, on augmente de 0,4% ou de 4 pour 1000 la teneur en matière organique dans le sol, on compense, par le carbone immobilisé, la production de gaz à effet de serre de l’année.
Évidement c’est un chiffre pour se faire des idées. Je ne me vois pas augmenter de 0,4% la matière organique des sols de Patagonie. Cela montre juste qu’il y a quelque chose qui, avec un petit geste, peut avoir un grand effet. Cela consiste à dire que notre matière organique, c’est sur les sols qu’il faut la remettre. C’est là qu’on voit que l’élevage peut avoir des rôles écologiques intéressants grâce aux fumiers. Et quel animal produit le plus de fumier ? L’homme pardi ! Or, nos excréments finissent à la station d’épuration et nos poubelles à la décharge. En tous cas, vous agriculteurs, vous êtes par vos sols un des espoirs pour stocker du carbone.

Vous aimez dire que le sol est piétiné par le labour. Nos lecteurs ACSistes en sont convaincus, mais partagez nous quand même votre discours à ce sujet. Ça fait toujours du bien de savoir que ça fait 30 ans que les pionniers sont dans le bon malgré les difficultés.
A priori, aucun organisme vivant ne supporte le labour. C’est tellement insupportable que les plantes en meurent. C’est d’ailleurs l’intérêt du labour : désherber.
Même des travaux de surface conduisent à un vrai holocauste vivant. Quand je vois une image de sol labouré, j’ai mal aux champignons. Si votre corps est fait d’un réseau microscopique que le labour détruit, les espèces de champignons qui ne parviennent pas à cicatriser disparaissent. En revanche, les bactéries qui se situent dans les grumeaux du sol subissent moins les effets du labour. Elles en profitent même, puisqu’on enlève la concurrence des champignons. Au final on a autant de diversité en nombre d’espèces, mais ce qui nous intéresse surtout c’est la diversité des fonctions. Or, les bactéries ne font pas le même travail que les champignons – pas de mycorhizes par exemple. On parle ici de diversité fonctionnelle.

Que répondez-vous aux personnes qui vous disent : mais on laboure depuis toujours !
Visualisez les grandes cités grecques ou les grandes cités du moyen Orient : elles sont entourées de paysages caillouteux. Pensez-vous vraiment qu’on a mis ces villes ailleurs qu’au milieu de grandes plaines fertiles capables de les nourrir ? Là, vous avez 5000 ans de labour et vous êtes arrivés à la roche. Le verre est à moitié vide, l’érosion n’a cessé de se développer depuis que l’homme est homme, mais le verre est à moitié plein, il reste encore du sol.
Nos anciens n’ont pas fait une erreur à court terme. A court terme, le labour désherbe, aère, rend poreux et remonte la fertilité. Mais à moyen et long terme, il détruit le sol.

De glyphosum natura ?*
Les sols non labourés avec du glyphosate ont 25% de matière organique en plus que les sols labourés. La gifle du labour est bien plus importante que celle du glyphosate. Avec du glyphosate ça se passe quand même mieux qu’avec du labour. Mais quitte à agir, ce serait bien de se débarrasser du glyphosate. A mon sens l’ordre d’urgence de la sortie des gestes toxiques c’est arrêter le labour puis à terme arrêter le glyphosate avec si possible une solution alternative entre-temps. N’oublions pas que la viabilité des spores de champignons mycorhiziens est réduite en présence de glyphosate et que le glyphosate tue les cocons des vers de terre.

Vous dites dans votre conférence « Oubliez le trou de labour qui s’écrabouille ». Et le trou de vers de terre ?
Le trou de vers de terre, il est stabilisé par le tartinage de mucus sur les parois, qui les rend élastiques, bien plus que les trous du labour qui se tassent plus facilement. En plus le vers de terre laboure, mais en douceur. Le ver de terre réalise un travail contraire à la charrue : là où elle remonte les cailloux, lui remonte le sol au-dessus des cailloux qui s’enfoncent progressivement. Outre de l’effet des déplacements, un autre effet s’ajoute grâce au système digestif des vers de terre. Les terpènes, tanins, alcaloïdes et autres phytotoxines contenues dans la matière organique sont potentiellement toxiques pour le vers, qui mange de l’argile pour les retenir dans son tube digestif. Ces toxines sont en effet retenues sur les particules d’argiles. Les vers de terre digèrent surtout les microbes du sol et rejettent une partie de la matière organique qu’ils ne digèrent pas ! Le ver de terre mange 20 fois son poids par jour. Tout le sol passe dans les vers de terre tous les 3 à 5 ans ! Dans ses crottes se forme un mariage étroit et très stable entre matière organique et argile : le célèbre complexe argilo-humique.
Au total, toute cette histoire de mariage entre la roche, la matière organique et l’atmosphère, c’est chorégraphié par la vie qui déplace des choses (vers de terre, amibes, racines, filaments de champignons, …). Le sol est une sorte de chantilly battue par le vivant. Et toute cette vie du sol crée des trous dans le sol, des trous dans lesquels circulent les gaz et l’eau qui permettent la vie. Des trous oui mais des trous durables, qui ne s’effacent pas quand on les piétine, qui résistent beaucoup plus au tassement. Des trous englués de matière organique, contrairement au trou produit par le labour qui ne dure pas.

Une conclusion ?
Le sol est une formidable cathédrale du vivant, dont le fonctionnement assure de nombreuses fonctions dans la biosphère, y compris celle de nous nourrir.
Aujourd’hui on peut revisiter certains de nos gestes à l’aune de notre connaissance de ce fonctionnement et déterminer que certains d’entre eux sont un peu, beaucoup, ou pas trop toxiques, et que d’autres façons de travailler sont des vecteurs d’espoir.

Une dernière recommandation ?
Je trouve dommage que nos concitoyens ne soient pas plus sensibles à accueillir une agriculture différente et capables de la soutenir. Parce que au final, c’est quand même eux qui, par la demande du marché, peuvent permettre aux agriculteurs de gérer ou non les sols.
Donc en plus de tout ce que vous avez à faire, allez chercher le citoyen pour lui montrer ce que vous faites et pourquoi.

Propos recueillis par Frédérique Hupin

*Allusion à « De rerum natura », poème du philosophe latin Lucrèce.
Ses deux derniers livres (dont une bande dessinée) :
M.-A. SELOSSE, 2021. L’origine du monde : une histoire naturelle du sol à l’intention de ceux qui le piétinent. Actes Sud, Paris, 480 p.
M. BURNIAT, M.-A. SELOSSE, 2021. Sous Terre (bande dessinée). Dargaud, Paris, 174 p.


3
octobre
2022

Le biochar : enjeu climatique, potentiel agronomique et leviers pour une utilisation systémique en Europe

Il y a trois ans, j’aurais donné pour titre à cet article « Biochar : gare aux apprentis sorciers ». C’est en effet à ce moment là que j’ai eu mes premières discussions avec le jeune docteur en agronomie, Brieuc Hardy. Ayant réalisé sa thèse de doctorat sur le biochar à l’UCLouvain, il était bien au fait du sujet. Entre-temps, d’autres acteurs ayant réalisé leur « lobbying », bon ou mauvais, l’avenir nous le dira, le biochar a été officiellement reconnu par l’UE comme fertilisant. L’optique devient alors toute autre. Il est question maintenant de savoir ce que l’on fait avec ce nouveau produit dont on vante les vertus en omettant parfois d’apporter les précautions d’usage. Aujourd’hui, Brieuc Hardy est chercheur au CRA-W. En pédologue, fidèle à lui-même et à la science, il travaille toujours sur les sols, les mycorhizes, entre autres. J’ai relancé Brieuc Hardy afin qu’il trouve le temps de poser ses idées et de nous apporter son savoir sur le biochar.
Cette interview [1] présente les principaux enjeux sous-jacents à l’utilisation du biochar comme amendement de sol dans une optique d’agriculture durable et de lutte contre les changements climatiques.

Brieuc Hardy
Brieuc Hardy

Frédérique Hupin : Brieuc, peux-tu nous refaire le topo législatif indispensable à la compréhension globale de la « problématique » du biochar

Le biochar a récemment fait son entrée dans la liste des matières fertilisantes reprises dans le Règlement (UE) 2019/1009, entré en application le 16 juillet 2022. Il est repris dans la catégorie de matières constitutives (CMC) 14 définie dans le Règlement délégué (UE) 2021/2088. Cette catégorie comprend les matières issues de la pyrolyse et de la gazéification.

FH : Pourquoi cet engouement soudain pour le biochar ?

Dans le cadre du Green Deal, dont l’un des principaux objectifs est la neutralité carbone à l’horizon 2050, l’application de biochar pourrait contribuer à la séquestration de carbone dans les sols agricoles européens. Si un usage raisonné du biochar s’avère généralement positif pour la fertilité, la présence de biochar dans les sols peut entraîner certaines contraintes à l’agriculteur. En outre, une généralisation de l’usage du biochar en tant qu’amendement de sol sera certainement conditionné au développement d’un système de rémunération juste pour l’agriculteur pour sa participation à l’effort climatique. En effet, les bénéfices agronomiques et les potentiels crédits carbone sont actuellement loin de couvrir les coûts liés à l’épandage de biochar.

FH : Le biochar, c’est quoi ?

Le mot « biochar » rassemble tout type de biomasse transformée en charbon par pyrolyse. La pyrolyse est une combustion partielle, en l’absence d’oxygène. Le but est d’utiliser le biochar comme amendement de sol, comme activateur de compostage ou de biométhanisation, comme substitut partiel de la tourbe dans les terreaux d’horticulture, comme complément pour l’alimentation animale ou en tant que litière animale. L’intérêt de la démarche repose sur le double bénéfice de produire de l’énergie renouvelable par la pyrolyse de biomasse et d’améliorer la qualité des sols via l’épandage du biochar, sous-produit de la réaction. L’épandage de biochar est une pratique à bilan carbone négatif [NDLR : on séquestre du carbone] de par sa très faible biodégradabilité au sein du sol par rapport à la biomasse originale non transformée. Le temps de résidence du biochar au sein du sol est en conséquence très long, de l’ordre de plusieurs siècles à plusieurs millénaires. L’application de biochar au sol permet donc d’augmenter durablement le stock de carbone du sol et ainsi de contrebalancer une partie des émissions anthropiques de gaz à effet de serre. Dans certains cas, la présence de biochar peut en outre améliorer la fertilité du sol et réduire les pertes en nutriments sous forme gazeuse ou par lixiviation.

FH : Il y a biochar et biochar. Quelles sont les propriétés du biochar auxquelles on doit prêter attention ?

Les bénéfices agronomiques associés à une application de biochar vont dépendre de la qualité du biochar (valeur neutralisante, contenu en nutriments) et de son interaction avec les conditions du sol où il est appliqué et les besoins culturaux. Les valeurs neutralisante et fertilisante du biochar sont liées à la présence de cendres, produites au cours de la combustion partielle de la biomasse. La proportion et la qualité nutritive des cendres contenues dans le biochar vont dépendre majoritairement de la qualité de la biomasse de départ, tandis que la stabilité du biochar, et donc sa capacité à séquestrer du carbone sur le long terme, dépend à la fois de la qualité de la biomasse et des conditions de pyrolyse, en particulier la température de chauffe, qui se reflète sur son ratio H/C (hydrogène/carbone). Il existe un système de certification européen (EBC, European Biochar Certificate) qui garantit des biochars de qualité, représentant un faible niveau de risque pour les systèmes agricoles. En plus de l’analyse de la composition du biochar en termes de valeur fertilisante, de teneur en éléments contaminants et de stabilité chimique, le certificat atteste du caractère durable de la filière de production de la biomasse et d’une pyrolyse efficiente et faible en émissions de gaz à effet de serre. Il ne s’agit pas de gagner d’un côté pour perdre de l’autre.

FH : Quels sont les bénéfices agronomiques du biochar ?

Afin de garantir l’efficacité agronomique de tels amendements, il est nécessaire de comprendre comment ceux-ci vont impacter le système sol-plante aussi bien à court terme que sur le long terme. En effet, le temps de résidence du biochar dans les sols est très élevé et les propriétés du biochar sont connues pour évoluer au cours du temps. A cette fin, plusieurs études ont été menées en Wallonie sur des terres agricoles contenant des aires de faulde, anciens sites de production de charbon de bois datant de la fin du XVIIIième siècle . Ces sites enrichis localement en charbon végétal représentent un cas d’étude de biochar vieux de plus de 200 ans. De ces études, il ressort que :

  • la présence de biochar permet d’améliorer considérablement la rétention des nutriments dans le sol via une capacité d’échange cationique qui augmente au cours du temps ;
  • la présence de biochar allège le sol, ce qui améliore le drainage et diminue la force de traction des outils ;
  • la résistance du sol à l’érosion hydrique diffuse et concentrée semble légèrement améliorée ;
  • la rétention d’eau peut être augmentée ou non au cas par cas, en fonction de la texture du sol récepteur. Les sols de texture grossière sont ceux qui retirent le plus de bénéfices à cet égard. Au niveau des aires de faulde, les quantités de nitrate en sortie d’hiver sont légèrement supérieures, ce qui pourrait traduire un réchauffement du sol légèrement plus rapide en raison d’un meilleur drainage et de la couleur noire du sol.
  • En conséquence, une meilleure levée est parfois observée sur les cultures de printemps.

FH : Quels sont les risques ou interrogations qui demeurent par rapport à l’utilisation du biochar ?

Il n’existe aucune preuve à l’heure actuelle que la présence de biochar au niveau des aires de faulde améliore le rendement à la récolte. En outre, les agriculteurs évoquent systématiquement des problèmes de désherbage liés à la présence de charbon de bois. Cela peut s’expliquer par l’inactivation des herbicides radiculaires ou de pré-émergence par fixation à la surface du biochar. En présence de teneurs importantes en biochar, des problèmes d’avortement d’épis ont été rapportés pour les céréales, particulièrement l’escourgeon. Ce problème est attribué à une insolubilisation du cuivre jusqu’à atteindre des seuils de carence liée à des phénomènes de complexation ou d’adsorption spécifique à la surface du biochar.

FH : Aujourd’hui, quels sont les freins et leviers pour une utilisation à large échelle en agriculture ?

Bien que le potentiel de séquestration du carbone des biochars soit avéré et que ses critères de qualité soient bien définis par le Règlement (UE) 2019/1009, il existe actuellement plusieurs freins majeurs à son épandage à large échelle :

  • la disponibilité de la biomasse pour produire le biochar,
  • la rentabilité économique (le prix du biochar),
  • l’absence de modus operandi clair pour garantir son efficacité agronomique.
    Dans l’optique d’un approvisionnement en biochar suffisant qui n’entre pas en compétition avec le feed, le food et n’exerce pas une pression trop forte sur d’autres filières de valorisation des biomasses (compostage, biométhanisation …), il serait intéressant d’imaginer des scénarii intégrant la production de nouvelles biomasses via la plantation de haies ou de taillis sur des terres impropres à l’agriculture et dont les tailles d’entretien ou les coupes pourraient alimenter les pyrolyseurs. Il est important de souligner que le biochar ne peut pas se substituer entièrement aux autres matières organiques qui retournent au sol : tandis qu’un recyclage biologique progressif des nutriments a lieu au cours de la décomposition d’un résidu de culture ou d’un engrais organique, le biochar ne se décompose pratiquement pas. L’introduction de biochar au sol entraîne un apport direct en nutriments, contenus dans la cendre, lors de son application. Par la suite, il n’y aura pas ou pratiquement pas de minéralisation. On ne peut donc pas attendre d’un biochar qu’il stimule l’activité biologique à moyen ou long terme. Par conséquent, l’utilisation la plus prometteuse du biochar est sans doute de l’associer avec de la matière organique réactive et riche en azote, par exemple des fumiers qui seront préalablement co-compostés avec le biochar. Le compostage permettra l’activation du biochar, ce qui augmentera sa capacité de rétention des nutriments, et le fumier permettra de compléter l’apport nutritif (et éviter au passage le phénomène de faim d’azote) tout en favorisant l’activité biologique du sol.
    Le prix élevé du biochar limite actuellement son utilisation à des cultures à haut rendement dans des conditions hors sols et sous couverts en production horticole (fruits, légumes, viticulture ou arboriculture) ainsi que pour les plantations d’arbres en milieux urbains. Son prix est rédhibitoire en agriculture car il est trop élevé, de l’ordre de 800-1200 euros/tonne , ce qui équivaut pour un biochar composé de carbone à hauteur de 70 % en masse à 312 à 468 € par tonne d’équivalent CO2 piégé dans le biochar. Or, le prix de la tonne de CO2 séquestré a varié entre 55 et 100 euros entre janvier et septembre 2022 . La valeur financière de la tonne de carbone ne représente donc pas à l’heure actuelle un incitent suffisant pour l’épandage de biochar, d’autant plus qu’il possède une valeur fertilisante directe relativement faible. Le développement d’un écosystème favorable au déploiement à large échelle du biochar impliquera certainement une baisse des coûts de production, possiblement via l’entrée sur le marché d’industries de transformation de biomasse pour lesquelles le biochar a un statut de co-produit ou de sous-produit. Les décisions politiques auront probablement un rôle à important à jouer également, tant au niveau de l’établissement des procédures réglementaires favorables au développement du marché qu’au niveau de l’encadrement et de l’éventuel co-financement des crédits carbone générés. L’avenir du biochar est ainsi intimement lié à celui du carbon farming. Avec la nouvelle MAEC-sol créée en Wallonie dans le cadre de la nouvelle PAC, La Belgique est pionnière à l’échelle européenne dans le développement d’une initiative publique de soutien au stockage de carbone dans les sols. Ce genre d’initiative pourrait permettre au biochar d’émerger en tant que solution effective de lutte contre le changement climatique.
Aire de faulde
Aire de faulde
Crédits : Brieuc Hardy

27
juillet
2022

AC, AB, ABC en 15 curseurs

L’agroécologie est dans toutes les bouches, au sens figuré mais pas encore au sens propre. A l’heure où de nombreux acteurs positionnent leur message autour du sacro-saint graal, un collectif d’agriculteurs veut tenter une approche de caractérisation objective de l’agriculture.

Ils sont agriculteurs en Condroz, ils ont sorti la tête du guidon le temps de quelques réunions, brainstormings et sessions de partage d’idées. Motivés par un idéal élevé : construire le système alimentaire de demain (rien que ça). Ils se sont fait accompagner, aider, encourager par quelques experts afin de faire ressortir l’essence même de leur métier et de leur vision : régénérer la terre, nourrir les hommes. Farm … for good !
D’expertise il est clairement question. Car comment définir de manière simple mais complète l’ensemble des curseurs sur lesquels on peut agir au sein d’une ferme pour atteindre la durabilité sur le long terme, tant économique, qu’environnementale et humaine. Ce travail est d’abord une compilation d’indicateurs mis au point principalement en France par divers organismes, dont « La Vache Heureuse » créé par l’ingénieur agronome Konrad Schreiber, en Wallonie par Natagriwal et en Europe également. Certains indicateurs sont récents et créés pour l’objectif qui nous occupe, d’autres existent depuis une vingtaine d’années (voire davantage dans le cas du bilan humique). Un filtre et une adaptation au contexte wallon au travers de cas concrets en ont fait un outil prêt à l’emploi.
La caractérisation des pratiques agricoles et le diagnostic qui en découle sont établis selon quatre thèmes : sols vivants, biodiversité et eau, autonomie et résilience, rentabilité et efficience.
Chacun de ces thèmes contient plusieurs curseurs schématisés par des axes. L’idée est que chacun puisse positionner ses pratiques sur ces axes et ainsi caractériser sa ferme. L’objectif, le rêve, la quête, le nirvana, appelez-le comme bon vous semble, serait atteint lorsque chacun des curseurs atteindrait un certain pourcentage minimum (70% par exemple pour fixer les choses). Un nouveau label pourrait alors pourquoi pas, d’une part, rassurer le consommateur, d’autre part, apporter une plus-value financière à l’agriculteur.

Indicateur agroécologique Farm for Good

Sols vivants

Dans le thème « sols vivants », on retrouve quatre axes : le bilan humique, la couverture du sol, la simplification du travail du sol et la diversité des cultures.
L’évaluation du statut organique des sols est difficile à appréhender du fait de l’évolution lente de la matière organique. Le bilan humique répond à cette problématique en estimant à long terme le stock de carbone des sols en fonction des pratiques culturales et du contexte pédoclimatique. Cet indicateur est loin d’être neuf et pourtant il mérite d’être remis au cœur de toute pratique agricole. Un peu comme le sol, c’est la base !
La couverture du sol dont l’antithèse est le sol nu est comptabilisée en nombre de jours sur une année pendant lesquels le sol est occupé par une culture ou par ses résidus. Elle est exprimée en % et s’échelonne d’environ 65% (cas d’une ferme sans couvert végétal à proprement parlé mais avec deux tiers de cutures d’hiver) à 100% dans le cas d’une ferme pratiquant le semis direct sous couvert.
La simplification du travail du sol est comptabilisée en terme de volume de sol mélangé sur une année, ramené à l’hectare. Ce score est obtenu en prenant en compte le nombre de fois que les surfaces sont travaillées, pondéré par un coefficient d’intensité du travail du sol et multiplié par la profondeur.
Le nombre de cultures représentant plus de 5% de la superficie totale de la ferme chiffre la diversité des cultures.

Biodiversité et eau

Le thème « biodiversité et eau » est composé de quatre axes : la résistance au lessivage de l’azote, la progression vers l’agriculture biologique, le maillage écologique et la fragmentation spatiale.
La résistance au lessivage de l’azote est quantifiée par l’analyse de la quantité d’azote minéral et organique du sol après la récolte. Elle est exprimée en « kg d’N / ha ».
NDLR : "Personnellement, je l’aurais plutôt mesuré en novembre à l’instar de l’indicateur APL Azote Potentiellement Lessivable" (voir ce que fait Protect’eau dans le cadre du programme de gestion durable de l’azote en agriculture).
L’axe « progression vers l’agriculture biologique (AB) » vise à caractériser la progression de la ferme dans sa conversion vers l’AB, en indiquant le pourcentage de la superficie en AB ou en conversion.
Le maillage écologique est un ensemble d’habitats naturels ainsi que les éléments les reliant, tels que les haies, arbres isolés, bosquets, mares, bandes végétales (enherbées, aménagées, refuges), prairies naturelles ou céréales laissées sur pied. Cet indicateur est chiffré en convertissant ces éléments naturels en « hectares environnementaux » selon des coefficients tenant compte de leur densité et de leur qualité. On conclut en calculant le pourcentage de la superficie de la ferme consacré au maillage.
L’indicateur « fragmentation spatiale » permet d’accorder une meilleure note aux fermes composées de nombreuses parcelles de petite taille. En effet, en terres arables, la biodiversité se développe plus facilement en bordure de champ qu’au centre. Les effets positifs se manifestant en dessous de six hectares en moyenne.

Autonomie et résilience

Le thème « autonomie et résilience » reprend cinq axes : le cadre de vie, l’autonomie alimentaire de l’élevage, l’autonomie en azote, la balance carbone et l’indépendance énergétique.
Le cadre de vie est un indicateur qualitatif décrivant la perception qu’a l’agriculteur de ses conditions de travail et de son intégration dans son environnement socio-professionnel. Les points sont accordés sur la base d’un questionnaire tenant compte de la quantité de jours de congés que l’agriculteur s’accorde, du temps consacré à sa formation, aux réunions professionnelles, aux loisirs et à l’engagement associatif ou politique.
L’autonomie alimentaire de l’élevage comptabilise la part des fourrages et des concentrés auto-produits sur la ferme, exprimés en « kg MS/UGB ».
L’autonomie en azote calcule la quantité d’azote organique produite ou captée par les légumineuses. Le critère « local » est pris en compte via un barème décroissant en fonction de la distance d’approvisionnement des engrais organiques.
La balance carbone décrit la capacité de la ferme à supprimer une certaine quantité de CO2 de l’atmosphère. L’indicateur prend en compte le carbone consommé pour produire la totalité des intrants de la ferme, le carbone capté par la photosynthèse, le méthane produit par la rumination des animaux d’élevage, le stockage et les épandages d’engrais de ferme et de synthèse, le bilan humique du sol, les émissions de gaz à effet de serre (GES) et le carbone contenu dans les productions vendues. Exprimé en tonnes de carbone par hectare, la balance peut être soit positive, soit négative si, globalement, la ferme émet du carbone dans l’atmosphère.
L’indépendance énergétique est exprimée en pourcentage et compare la quantité d’énergie utilisée par la ferme (électricité, fioul, carburants, gaz, …) et la quantité d’énergie produite par la ferme quelle qu’en soit sa forme (électrique, gaz, biocarburants, chaleur).

Rentabilité et efficience

Le dernier thème « rentabilité et efficience » est composé d’éléments dont on parle trop peu souvent quand il s’agit d’environnement et pourtant c’est la base ! Si l’on veut plus d’environnement, il est nécessaire que le fermier puisse dégager un revenu de sa ferme sous peine de se transformer en « jardinier de l’Europe » ce qui n’est à la base pas le choix de l’agriculteur quand il choisit d’exercer ce métier.
L’efficience des intrants mesure la quantité d’énergie produite sous forme de nourriture ou de combustible (viande et végétaux) par rapport à la quantité d’énergie utilisée pour produire celle-ci. On considère qu’un bon objectif est d’être capable de produire dix fois plus que l’énergie qui a été consommée.
L’indicateur « rendement moyen par hectare » pour toutes les cultures de la ferme, y compris les prairies, permet de vérifier que la ferme répond à un enjeu de productivité minimale des surfaces en culture. Il est exprimé en gigacalories (Gcal) par hectare.
L’indépendance aux primes correspond au taux de primes dans le chiffre d’affaires de la ferme. Il représente sa capacité à pouvoir utiliser les primes perçues dans la transition agroécologique ou à faire face à une réduction voir à une suppression des aides publiques de soutien à l’agriculture.
Et enfin, le dernier indicateur et non des moindres : la marge brute moyenne des cultures, exprimée en euros par hectare. Elle est calculée en soustrayant au chiffre d’affaire moyen des cultures, les charges (semences, produits de protection des plantes et de désherbage, mécanisation, fertilisation, récolte et frais divers).

Une caractérisation en un clin d’oeil

Les indicateurs sont représentés sur des axes dont l’ensemble forme une toile d’araignée. Au plus la surface de la toile est grande, au plus la ferme peut se targuer de pratiquer l’agroécologie.

Indicateur agroécologique Farm for Good

Une quatrième voie en gestation ?

Entre l’agriculture bio et l’agriculture conventionnelle, on parle parfois de troisième voie pour introduire celle de l’agriculture de conservation des sols. Et si on créait directement la quatrième voie ? Non pas celle d’un dogme absolu, mais celle d’un équilibre et d’une harmonie vers lesquels tout agriculteur aspire à tendre en secret. Le collectif d’agriculteurs Farm for good a tenté de décrire et d’objectiver cette voie. Cet outil ne demande qu’à être utilisé. Que les mondes agricole et politique s’en emparent, et que le rêve se transforme en réalité.

La presse en parle

A l’occasion de la Foire agricole de Libramont dont le thème de l’année est "Ici commence un monde durable", Le Sillon Belge met en avant la nouvelle boussole agroécologique créée par l’ASBL Farm For Good (p. 26)


18
juillet
2022

Nitrate : peu de progrès en matière de réduction de la pollution des eaux de l’Union Européenne

Peu de progrès ont été accomplis ces dix dernières années en matière de réduction de la pollution des eaux de l’Union Européenne par le nitrate. C’est le dur constat du dernier rapport sur la mise en œuvre de la directive nitrate publié le 11 octobre 2021.

Ce rapport de 15 pages dit en substance ceci.

La mise en œuvre et le respect de la directive sur les nitrates ont permis de réduire les pertes de nutriments provenant de l’agriculture au cours des trente dernières années. Des éléments probants permettent de conclure que, sans la directive, les niveaux de pollution de l’eau dans l’Union seraient considérablement plus élevés.
Les données relatives à la concentration en nitrates à l’échelle de l’Union montrent que la qualité des eaux souterraines s’est améliorée depuis l’adoption de la directive ; toutefois, l’amélioration se poursuit très lentement depuis 2012. Cela peut être interprété comme indiquant que les fruits mûrs ont déjà été cueillis et que des mesures plus ambitieuses sont maintenant nécessaires pour améliorer cette tendance positive.
Malgré les efforts considérables de la plupart des États membres et agriculteurs, qui ont respectivement conçu et appliqué des mesures visant à réduire les pertes de nitrates dans les eaux, les données relatives à la qualité de l’eau montrent que le niveau de mise en œuvre et d’application n’est toujours pas suffisant pour atteindre les objectifs de la directive, 30 ans après son adoption et malgré certains progrès.

À l’échelle mondiale, le surplus d’azote et de phosphore dans l’environnement dépasse déjà les limites planétaires sûres, représentant une grave menace pour la nature ainsi que pour le climat. L’Europe participe considérablement à cette forme de pollution.

Il est vrai que les nutriments comme l’azote et le phosphore sont des éléments essentiels pour les plantes. Ils sont utilisés comme fertilisants dans l’agriculture, afin de garantir de meilleurs rendements et des produits de qualité. Toutefois, la demande croissante en matière de production de denrées alimentaires a entraîné une production et une utilisation accrues de fertilisants associés à de considérables inefficiences, conduisant à la pollution de l’eau, de l’air et des sols, se répercutant sur la santé humaine et l’environnement.

(...)

En anglais une des conclusions du rapport est :
This can be interpreted as the low hanging fruits having been already collected and now more far reaching measures being needed to improve the positive trend.

Dans la version française du rapport, c’est traduit par :
Cela peut être interprété comme indiquant que les fruits mûrs ont déjà été cueillis et que des mesures plus ambitieuses sont maintenant nécessaires pour améliorer cette tendance positive.

 ;-) Cette expression française n’existe pas : "les fruits mûrs ont déjà été cueillis". Mais ce qui est sûr c’est que cela veut dire que le plus facile a été fait, et que le plus compliqué reste à faire ...

Bref

Rome ne s’est pas faite en 30 ans (encore une qui invente des expressions).
Ce serait bien que la commission européenne lise la revue TCS et particulièrement le dernier numéro (118) et son article sur la circulation de l’azote dans les systèmes agricoles. Car ce qui maintiendra l’azote dans le sol, c’est avant tout un système cultural, bien avant des dates et des doses.
Si elle ne devait retenir que deux conseils de la part des ACistes en vue de maintenir (et même d’augmenter) l’azote dans le sol sans fuites :
- diminuer le travail du sol ;
- augmenter la continuité culturale.


30
juin
2022

Quand on mange les couverts, il ne reste plus que l’assiette

Manger des légumineuses, c’est bon pour la flore intestinale et pour la flore du sol aussi. Quand en plus, on mange celles qui n’étaient pas destinées à être récoltées, ça s’appelle presque un nouveau débouché.

Manger les couverts végétaux

  • Féveroles cuites - Frederique Hupin
  • Burger de féveroles - Frederique Hupin

L’automne dernier dans mon potager, j’avais semé un couvert de féveroles, phacélie, avoine. Les 2 derniers ont gelé l’hiver, la féverole a survécu. Je l’ai laissé pousser jusqu’à maturité. Et puis j’ai essayé de la manger de plusieurs manières, cru ou cuit.
- crue : après deux épluchages (la gousse et l’enveloppe de la fève)
- cuite : 5 minutes dans l’eau bouillante + un peu de bicarbonate de soude pour enlever le goût âpre.

Une fois cuite, la fève peut se servir à l’apéro ou se manger comme coupe faim. J’en avais rempli une boîte mise dans mon sac à dos et distribuée à mes contacts lors du récent festival de l’agriculture de conservation des sols. Les agriculteurs qui y ont goûté ont apprécié. Dixit un ACiste qui se reconnaîtra : "mmmh, je vais demander à ma femme d’en faire".

Pour les galettes (ou les burgers végétariens, plusieurs noms possibles), j’ai épluché chaque fève. Un peu long. Après cuisson, en pressant sur chaque fève, elle sort facilement de sa "coquille". Et en regardant une vidéo ici, ça le fait très bien aussi.

- faire rissoler de l’ail et des oignons dans une poêle avec des épices (paprika par exemple)
- mixer les féveroles et les oignons/ail rissolés dans un robot mixer
- battre un oeuf y ajouter de la mie de pain ou du flocon d’avoine et ajouter le tout dans le mixer
- épicer à volonté : sauces en tout genre à base de vinaigre (Worcestershire), poivre, sel (ou le remplacer par du gomasio), poivre, muscade, ...
- confectionner des boulettes que l’on dépose dans la poêle à frire (la même que celle utilisée pour les oignons). Aplatir si on veut une galette, la retourner après 1 à 2 minutes

Pour la petite histoire (source) :
En Europe, la féverole est utilisée pour l’alimentation animale et est très peu transformée pour l’alimentation humaine. Pourtant, c’est son principal débouché dans le reste du monde ! C’est au Moyen-Orient, et particulièrement en Egypte, que la féverole est la plus consommée : en remplacement des pois-chiches par exemple, ou comme ingrédient. Conserves, sauces, falafels sont les produits transformés utilisant le plus la féverole à travers le monde.

Trucs et astuces :
Si la "pâte" créée est trop molle, rajouter du flocon d’avoine.
S’il vous reste quelques légumes, cuits ou crus, rajoutez les au bol à mixer.
L’occasion aussi de "recycler" les fanes de légumes (radis, carottes, betteraves rouges, ...)


12
mars
2022

L’agriculture régénérative sur le terrain : une académie est née en Belgique

L’académie Regenacterre ambitionne d’apporter les clés d’une agriculture régénérative et rentable... sur le terrain !

Organisée par l’ASBL du même nom, l’académie Regenacterre démarre ce mercredi 30 mars. Durant un an, elle apprendra aux participants les clés d’une agriculture régénérative des sols et rentable. Destinée à un public d’agronomes et d’agriculteurs, ils seront au nombre de 15 maximum afin de favoriser les échanges avec les formateurs et entre les participants. Le cycle sera composé de plusieurs temps forts : un conférence d’ouverture avec Frédéric Thomas, des tours de plaine, des ateliers de fabrication et de conception, des formations en salle, et se terminera par un voyage inspirant.

Historiquement, c’est en Amérique latine que naissent chacune de leur côté l’agroécologie et l’agriculture régénérative (pour les anglophones, ou agriculture de conservation des sols pour les françophones). Citons ici deux précurseurs : Miguel Altieri et Carlos Crovetto. L’un provient du monde des ONG, l’autre provient du monde agricole. Aujourd’hui, leurs discours se rencontrent, et déjà à l’époque ils étaient sur la même longueur d’onde quant au principe de base qu’il fallait appliquer à l’agriculture : préserver le sol !
Nous sommes à la fin des années ’70, la révolution verte du vingtième siècle est à son apogée, les rendements sont au plus haut, la mécanisation et l’utilisation des engrais et des pesticides sont au cœur du système agricole. Mais on commence tout doucement à se rendre compte que ce système a des impacts sur l’environnement, qu’il épuise les ressources et que malgré toutes ses promesses, la faim dans le monde existe encore.
Un agronome chilien du nom de Miguel Altieri, issu du monde des ONG et professeur d’agronomie en Californie, lance alors une critique du système agricole en cours. Il ne se contente pas de critiquer, il émet également des propositions concrètes englobées sous le terme d’agroécologie. « L’agroécologie est l’application de l’écologie à l’agriculture » écrit Altieri. Les grands principes : recycler les matières végétales, prendre soin du sol, éviter les pertes de ressources, amplifier les services rendus par la nature, favoriser la diversité des espèces et last but not least, assurer aux agriculteurs une autonomie financière.
C’est à la même époque qu’un agriculteur chilien, Carlos Crovetto, expérimente le semis direct. Il perfectionne cette technique sur son exploitation de Chequén (Chili). En 1996, il publie le livre de référence « Les fondements d’une agriculture durable ». En visionnaire reconnu, il explique comment il a réussi grâce au semis direct à recréer quelques centimètres de sol fertile essentiel à une agriculture durable. Très documenté, il s’appuie sur ses pratiques et ses résultats techniques, biologiques et environnementaux afin d’ouvrir de nouvelles perspectives en replaçant la matière organique des sols au centre des enjeux majeurs d’aujourd’hui.

Citons également Lucien Segy, agronome français et chercheur/développeur dont la majeure partie de la carrière s’est déroulée au Brésil où il a posé les bases du semis direct sur couvert végétal en précurseur visionnaire.

40 ans sont passés. Les pionniers ont continué de progresser, l’agroécologie a évolué sur le terrain, elle s’est adaptée. La compréhension du fonctionnement du sol et de la plante a entraîné le développement de nouvelles manières de produire avec de nouveaux produits, de nouvelles machines, de nouvelles pratiques. Ce sont principalement les agriculteurs sur le terrain qui ont fait émerger ces innovations.

Former sur des enjeux majeurs

L’impact des pratiques agricoles sur le fonctionnement des sols, la fertilisation régénérative, les fondamentaux de l’immunité des plantes, les produits naturels de protection des plantes, quelle machine pour quel usage, la couverture permanente des sols, les associations culturales sont autant de sujets qui seront abordés tout au long du parcours de l’académie Regenacterre. Faire travailler la nature pour diminuer ses charges, tout en préservant son rendement et son outil de travail : le sol. Un module d’optimisation économique des fermes ainsi que les clés de l’accompagnement au changement et de l’essaimage des connaissances sont également au programme.
Les formateurs sont agriculteurs, ingénieurs agronomes, experts dans leur domaine et pratiquants. Citons, entre autres, Frédéric Thomas, agriculteur pionnier de l’agriculture de conservation des sols et rédacteur en chef de la revue TCS. Mais aussi Francis Bucaille (France), Julien Hérault (expert du machinisme, France), Nicolas Lefebvre (Belgique, Roumanie, Suisse), Sylvain Cournet (France), Nicolas Courtois (Suisse), Victor Leforestier (France), Paul Robert (France), Baptiste Maître (France), Chuck de Liedekerke et Nicolas Verschuere (Belgique), Stefan Muijtjens (Pays-Bas).
L’académie mise énormément sur le côté pratique des formations. Une session d’information a réuni cinquante personnes intéressées dont la moitié était des agronomes.
Frédéric Muratori, directeur de Regenacterre : « nous avons créé l’académie Regenacterre car nous nous sommes rendus compte, en cherchant à engager un ingénieur agronome, que les fondements de l’agriculture régénérative et la pratique de terrain manquaient drastiquement. Nous constatons que la connaissance des techniques se trouve chez les agriculteurs et agronomes praticiens. C’est pourquoi cette académie se veut être une école du terrain  ».

Conférence d’ouverture par Frédéric Thomas

Le mercredi 30 mars à 20h à Perwez en Belgique se tiendra la conférence inaugurale de l’académie Regenacterre. Elle sera ouverte à un large public et traitera du thème « l’agroécologie, qu’est-ce que c’est sur le terrain ». Un conférence d’une heure donnée par Frédéric Thomas sera suivie d’un débat en présence d’acteurs du monde agricole wallon.