Cécile Waligora

  • Plantation d'une haie avec une planteuse forestière
15
septembre
2014

Gens des villes et gens des champs

JPEG - 206.8 kioEn parallèle de mes activités rédactionnelles, j’ai l’occasion d’accueillir régulièrement des vacanciers. Tous les profils et professions sont représentés : ouvriers, cadres, ruraux, citadins, cavaliers (souvent), sportifs, oisifs, français et étrangers. Nous avons donc des tas de conversations, de réflexions mais aussi de questionnements possibles ! Mais là, on ne m’avait pas encore posé cette question-là… Méritant, du coup, un carnet ! Un couple de citadins (des vrais !) accompagnés de leurs deux jeunes enfants me soumettent ainsi cette question (nous sommes début août) : « à quoi servent les bâtons plantés dans certains champs ? On dirait du plastique. » Hum… des bâtons en plastique ? J’avoue que j’ai mis quelques secondes à identifier ce à quoi ils pensaient et le petit garçon d’insister : « mais si, et des fois ils sont plus petits ! » Et la maman : « un peu comme une planche de fakir… » OK……….. Je vois enfin ce qui les interpelle et j’avoue que j’ai dû faire pas mal d’effort pour garder contenance devant tant de… « d’ignorance »…………… Ces fameux bâtons en plastique sont en fait les cannes de colza ou les chaumes de blé laissés bien droits après récolte… Je leur explique et je me dis qu’au moins, un petit aspect de l’agriculture ne leur échappera plus !

Avec un peu de recul, je trouve que cette anecdote ne peut pas laisser indifférent. Cela me conforte en tous cas de l’énorme fossé qui se creuse entre « les gens des villes » et « les gens des champs ». De plus en plus de citadins s’éloignent de la nature. Beaucoup se disent pourtant défendre ou protéger tel ou tel aspect de l’environnement mais, malheureusement, beaucoup restent ignorants. Et l’ignorance entraîne beaucoup de choses : incompréhension entre les deux « clans », mais aussi, parfois, un désintérêt, voire une crainte. Restons néanmoins optimiste ! A partir du moment où on prend le temps d’expliquer, d’argumenter, tout va, en général, nettement mieux…


22
mai
2014

Symbiose mycorhizienne : la plante ne peut pas refuser !

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La racine, lorsqu’elle se développe s’entoure peu à peu d’un cortège de milliards d’organismes, bactéries, champignons… formant un ensemble qu’on appelle la rhizosphère. Celle-ci est donc le lieu d’intenses échanges avec parfois une rude compétition entre les différents acteurs. C’est notamment le cas des célèbres champignons mycorhiziens qui proposent à la plante, via ses racines, une relation dite symbiotique : la plante fournit au champignon gîte et couvert et celui-ci offre au végétal une capacité d’absorption des nutriments décuplée. Mais comment dialoguent-ils ? Comment le champignon reconnaît sa plante hôte ? Comment celle-ci voit en lui un bon partenaire et pas un champignon pathogène ?

Tout passe par un savant dialogue moléculaire entre les deux acteurs dont une partie vient d’être découverte par une équipe mixte de l’Inra de Nancy et de l’Université de Lorraine, accompagnée par le Département américain de l’Energie et l’Université de Western Sydney.

C’est la racine qui fait le premier pas. Lorsque celle-ci est apte à accueillir une symbiose, elle libère dans le milieu proche des quantités infimes de signaux moléculaires. Ces signaux sont alors perçus par les filaments mycéliens du champignon, ce qui déclenche chez celui-ci, la libération de petites protéines à l’intérieur de la racine. Ceci marque le début de la colonisation de la racine par le champignon.

L’une des cibles de ces petites protéines émises par le champignon a été décryptée par ces chercheurs. Il s’agit du récepteur d’une hormone végétale connue, l’acide jasmonique. Connue car identifiée comme déclencheur de réactions de défense chez la plante lors de l’attaque par des organismes pathogènes. Ainsi, en cas d’attaque, cette hormone vient s’accumuler au niveau de son récepteur, s’y lie et le rend inopérant, neutralisant alors l’infestation. Dans le cas de notre champignon mycorhizien, les petites protéines arrivant sur le récepteur de l’hormone empêchent celui-ci de se lier à son hormone, supprimant alors toute la batterie de défenses que la plante aurait dû mettre en place.

Si c’est la plante qui provoque la relation en attirant le champignon, c’est bien lui qui oriente la nature même de cette relation ; la plante étant, quelque part, sous influence, « obligée de suivre ». Si l’étude a porté sur la relation existant entre les racines d’un arbre et son champignon symbiotique, ces résultats peuvent très certainement être généralisés à d’autres symbioses. L’avenir nous le dira puisque fort de ces résultats, l’équipe poursuit l’étude. Elle compte, déjà, identifier les autres cibles végétales des protéines émises par le champignon.


4
avril
2014

La tolérance au lait n’est pas seulement génétique

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Encore une petite histoire… Cette fois-ci, nous allons parler de lait et de lactose… Quel que soit votre âge et depuis votre plus tendre enfance, vous consommez du lait, directement ou indirectement. Mais, parmi nous, certains tolèrent très bien le lait et d’autres non.

Boire du lait adulte n’est pas naturel

Tolérer le lait lorsqu’on est tout jeune (chez les mammifères, on parle de période d’avant sevrage) est tout à fait normal et naturel. Par contre, cela ne l’est plus lorsqu’on devient adulte. Quitte à en choquer quelque uns, en réalité, boire du lait lorsqu’on est adulte revêt plus d’une anomalie que d’un comportement naturel ! C’est ne plus le tolérer qui est naturel !

Un peu de biologie s’impose… Chez les mammifères, naturellement, l’adulte, qui n’a donc plus besoin de lait maternel, perd sa capacité à métaboliser le lactose. On parle ici de lait et pas de produits laitiers (yaourts, fromages etc.). Ces produits-là contiennent si peu de lactose qu’ils sont digestes pour quasiment tout le monde. Le lactose est un sucre et pour pouvoir l’assimiler, l’organisme a besoin d’une enzyme, la lactase. Les jeunes produisent cette enzyme, ce qui leur permet de métaboliser le lactose. Par contre, en grandissant, ils arrêtent de fabriquer la lactase.

Alors pourquoi donc un tiers de la population adulte est encore capable de digérer le lait ? Autre questionnement : cette tolérance est aussi géographique puisqu’elle est quasiment totale en Europe du Nord et quasi nulle par exemple en Asie du Sud-Est.

Un accès plus facile au lait

L’explication vient d’une mutation car nous aussi, l’espèce humaine subissons, au cours de notre évolution, toutes sortes de mutations. Celle-ci est vraiment infime : une seule base (une seule lettre si vous voulez) qui change sur notre ADN ! D’après les scientifiques, cette mutation serait assez récente et c’est là que l’agriculture pointe aussi son nez… Je m’explique : ce tout petit changement dans l’ADN de certains individus serait survenu il y a environ 7500 ans en Europe centrale d’où le niveau de tolérance au lactose beaucoup plus grand dans cette partie du monde aujourd’hui. Mais la mutation serait également apparue, de manière sporadique ailleurs, expliquant ainsi pourquoi on a aussi de la tolérance dans certaines régions d’Afrique ou du Moyen-Orient. Alors pourquoi cette expansion plutôt rapide de cette mutation ? Il faut, pour cela, que les individus porteurs soient favorisés. Les généticiens ne sont pas encore très catégoriques mais il se pourrait bien que l’explication vienne de l’élevage. En effet, pour que cette mutation se développe rapidement dans une population, il faut que les individus aient un accès plus facile au lait : il faut qu’il y ait un élevage laitier. L’évolution serait donc à la fois génétique (la mutation sur l’ADN) et culturelle ! Pour rappel, l’élevage est apparu chez les premiers hommes au Néolithique.

Je vous l’accorde, dans ce carnet, je me suis un peu éloignée du sol et de l’agriculture de conservation. Mais cette histoire n’est-elle pas fascinante ?


12
mars
2014

La longue, très longue histoire des résistances…

Petit îlot de graminées indésirables dans une orge cultivée en semis direct (photo : C. Waligora)Il est bon de conserver certaines « vieilleries »… Grâce à des collections d’herbiers, vieux parfois de plus de 200 ans, des chercheurs montrent que, bien avant l’utilisation d’herbicides (au sens de molécules organiques de synthèse), les résistances existaient déjà…

Parlons un peu de ces herbicides. Ces molécules de synthèse sont une création de la seconde guerre mondiale. Elles ciblent certaines fonctions vitales des plantes dites indésirables ou adventices. Mais ces molécules ont une durée d’action limitée dans le temps… En effet, dans une population donnée d’adventices, toutes n’ont pas la même sensibilité à l’herbicide et après l’emploi de celui-ci, seuls les individus sensibles sont éliminés. Restent les individus possédant naturellement un ou plusieurs gènes de résistance. Et, au fur et à mesure de l’application de cette même molécule, les individus résistants sont de plus en plus nombreux, rendant l’herbicide de moins en moins efficace. Ainsi, de manière naturelle, l’ADN des plantes, d’une génération à une autre, subit spontanément des mutations.

Les travaux en question ont été réalisés dans l’unité d’agro-écologie de Dijon et portent sur des herbiers issus des collections de Dijon, Genève et Montpellier. Les chercheurs ont donc travaillé sur des plantes qui n’avaient jamais connu une seule goutte d’herbicide, notamment des vulpins. L’analyse de l’ADN de 734 plantes collectées entre 1788 et 1975 a permis de trouver une mutation chez une plante datée de 1888 et cette mutation est actuellement la plus répandue dans les populations de vulpin. La résistance était donc présente avant l’emploi de molécules herbicides mais cela suggère aussi que la fréquence naturelle de plantes résistantes pourrait être plus élevée que ce que l’on pouvait bien penser. Conséquence logique : le risque de résistance suite à l’emploi d’herbicides est sans doute plus élevé encore que ce qui est admis.

Bien entendu, cela ne met pas encore plus de discrédit sur les molécules herbicides de synthèse. Simplement, cela appuie encore plus le devoir d’utiliser non pas un mais des moyens de contrôle du salissement, en premier lieu notre fameuse rotation longue, diversifiée et équilibrée.


23
août
2013

La perception des adventices par le maïs

Maïs en semis direct au Dakota (Dakota Lakes Research Farm)

Tout un chacun connaît l’effet de « compétition » des plantes entre-elles pour beaucoup d’éléments indispensables à leur existence : la lumière, l’eau, les éléments nutritifs. Je mets volontairement le mot compétition entre guillemets car, entre les plantes, il existe aussi de nombreuses relations positives mais ce n’est pas l’objet de mon propos.

L’équipe canadienne du professeur Clarence Swanton de l’Université de Guelph, en Ontario a porté son attention sur les relations qui existent entre une plante cultivée, le maïs et ses adventices. Ils ont ainsi pu démontrer que le maïs est capable de détecter la présence des « mauvaises » herbes avant même qu’il n’en subisse un impact physique négatif (contact, ombre). En fait, il capte les signaux lumineux émis par le feuillage et les tiges des toutes jeunes plantules. La qualité de la lumière rouge perçue lui indique le niveau « d’urgence »… Ainsi, ces signaux stimulent plus ou moins sa croissance mais pas celle de ses racines, plutôt celle de la tige et des feuilles, comme une course vers la lumière. Le maïs essaye ainsi, en captant très précocement ces signaux, de prendre de l’avance sur le développement des autres espèces.

Mais il y a un impact dans cette course : le maïs a délaissé ses racines et il va le payer. L’équipe canadienne a ainsi démontré qu’un maïs en train de lever et qui côtoie de l’amarante à raison de 0,5 plant par rang de maïs va voir son rendement amputé de 5 % (comparaison avec un maïs sans amarante mais surface étudiée non connue). Mais si l’adventice apparaît plus tard, après le stade 7 feuilles de la culture, celle-ci n’en est pas affectée. Depuis le temps qu’on rabâche aux producteurs qu’il faut contrôler les adventices très précocement, on sait vraiment pourquoi !


9
juillet
2013

La fertilité du sol commence par la bouse…

Bousiers dans un crottin de cheval Tarpan
Voyez, à l’intérieur de ce crottin, le nombre de galeries présentes. On peut également distinguer l’un de ses occupants. Mais la plupart sont tellement rapides qu’il est bien difficile de les photographier ! Ici, nous sommes sur du crottin de cheval non vermifugé.

Qui a déjà pensé à aller voir ce qui se passe dans une bouse ? Bon, je sais, vous passez certainement vos heures « libres  » à autre chose… C’est à l’occasion d’une visite, à la maison, de Daniel et Christiane Rougon, entomologistes et professeurs de l’Université d’Orléans maintenant à la retraite, que j’ai eu l’occasion de regarder de plus près ce qui se passe à l’intérieur d’une bouse ou, plus exactement, d’un crottin… Nous avons comparé deux types de crottins : ceux issus d’un élevage de chevaux (le mien, en l’occurrence) et ceux de trois chevaux tarpans, vivant en semi-liberté à quelques km de là. Ces trois chevaux-là font partie d’un programme de sauvegarde de cette race très ancienne (le projet Tarpan) : la seule intervention humaine, sauf accident, consiste seulement à les surveiller. Ils ne sont donc pas, par exemple, vermifugés. Les miens si, à raison de trois vermifuges annuels (molécules employées, en alternance : ivermectine +/- praziquantel et fenbendazole).

Pour rappel, dans les excréments des animaux, vivent, notamment, des insectes coléoptères, les bousiers. Coprophages, ils vivent des excréments. Certains en font des boulettes qu’ils roulent mais la plupart vivent à l’intérieur de la bouse. Ils se nourrissent de la matière fécale mais en enduisent aussi leurs galeries qu’ils creusent à l’intérieur de cet habitat mais aussi dans les premiers cm du sol, parfois jusqu’à plusieurs dizaines de cm de profondeur. C’est dire s’ils participent activement à la décomposition des matières organiques et leur assimilation au niveau du sol. Ils font ainsi parti des premiers acteurs de la dégradation des MOS.

Le résultat de cette comparaison se passe presque de commentaires ! Dans les crottins « maison », on ne retrouve que 2 ou 3 espèces de bousiers, pas plus. Alors que dans les crottins des tarpans, çà grouille, tellement il y en a. A l’œil, il est très difficile de les identifier (ils sont très vifs !) mais notre célèbre entomologiste a, comme à son habitude, fait des prélèvements et compte s’attabler à leur identification prochaine. Toujours est-il qu’il y en a bien plus que dans les crottins de chevaux vermifugés et surtout, on y trouve des espèces sensibles à l’ivermectine. En comparaison, dans les crottins de chevaux régulièrement vermifugés, on trouve des espèces devenues résistantes à cette molécule. Ce qui confirme ce que l’entomologiste a pu observer par ailleurs et notamment dans des élevages de bovins ou d’ovins : la vermifugation n’agit pas que sur les vers intestinaux des animaux élevés mais aussi sur les insectes coprophages et leur diversité. On sait que chaque espèce présente a son rôle dans chaque écosystème. Un déséquilibre et toute la chaîne, tout le fonctionnement de l’écosystème est affecté. C’est la même chose ici. Un impact collatéral de la vermifugation qui a forcément des conséquences sur la fertilité globale des sols.

Il est évident, à l’image des pesticides, qu’on a trop forcé et qu’on force certainement toujours trop dans l’usage de ces produits. Il faut sans aucun doute raisonner autrement. Pas facile dans des contextes sanitaires souvent tendus où tout doit être clean et tracé ! Pourtant, d’autres pistes existent. Pour en avoir discuté en direct avec eux, des chercheurs planchent sur d’autres manières de raisonner la vermifugation des animaux, de manière à diminuer l’usage des molécules. Car, bien entendu, il n’y a pas que l’impact sur la fertilité des sols, impact de faible poids aux yeux de beaucoup, il y a surtout, pour eux, le développement de résistances ! Ainsi, en tous cas en ce qui concerne les chevaux, des scientifiques planchent sur un raisonnement de la vermifugation à partir des analyses de crottins pour éviter les traitements systématiques et d’ailleurs, souvent mal employés (pas les bonnes molécules par rapport à la cible, pas les bonnes périodes de traitement, pas les bonnes doses…)

On m’aurait dit que j’écrirais autant sur les bousiers…