Emmanuelle Richard

Emmanuelle RICHARD est une passionnée du sol. De formation scientifique et agricole, elle créé, dans le piémont pyrénéen, l’EURL Agronomie Terroirs où elle accompagne agriculteurs et vignerons sur la fertilité des sols, la santé des plantes, la qualité des produits et la rentabilité des fermes.

Et si vous preniez le temps ..... de creuser chez vous

Constats

- Je suis souvent surprise de voir que l’on compare des résultats techniques et économiques, sans partir de la même chose (génétique du sol, apport de fumier ou non....).
- Avez-vous bien calé vos fondamentaux agronomiques avant de travailler sur le rédox, les thés composts ... ?
Aujourd’hui, la réflexion profonde sur la stratégie agronomique est peut-être négligée : adapter le choix des cultures et des variétés selon son Terroir et ses résultats économiques, le choix des méthodes de semis, la nutrition organique de base. La technicité au moment de l’implantation est aussi un point clef pour la réussite des cultures.
- J’ai l’impression d’être la seule "extraterrestre" à dire qu’il faut arrêter de produire sur certaines parcelles. Face à la situation économique difficile ou au manque de moyens humains des exploitations, la question se pose : faut-il produire sur telle ou telle parcelle ? Que l’on soit éleveur, céréalier, vigneron. Nous calculons des marges semi-nettes depuis 8 ans. Ces repères, parallèlement aux études de sol, permettent d’affirmer qu’il est parfois nécessaire de reposer la parcelle plutôt que de sur-investir.
- Pourquoi chercher à faire des analyses différentes ? alors que les analyses classiques ne sont plus faites, ou si mal utilisées.

Résultat 1 : Faire ses analyses d’apports organiques

Bruno Doumayzel, éleveur dans le Tarn et de l’association Sol &Eau, fait du semis direct depuis 15 ans. Il ne comprenait pas comment un sol à pH 4.5 a pu remonter à pH 6.5, sans chaulage. Il imputait cette remontée de pH au semis direct principalement.

Posons les chiffres. Qu’apporte votre fumier ?
N’ayant pas encore les analyses de Bruno, nous prenons les analyses d’un autre éleveur.

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25 T de fumier apporte en éléments minéraux :
30 U N efficace, 75 U P2O efficace, 135 U K2O, 195 U CaO, 60 U MgO + les oligo-éléments !
> C’est bel et bien l’apport successif de fumier qui prédomine dans l’augmentation significative du pH et des équilibres potassiques et calciques de ses sols (et non le semis direct).
> Cet apport suffit à combler les besoins de fond de nombreuses cultures (en grain). Pour les fourrages, les besoins en potasse sont très élevés (retenir 25 U potasse/T MS).
> Quand j’entends un éleveur dire à un groupe : "je n’apporte pas de fumure de fond", sous entendu de fumure de fond minéral. En connaissant ce qu’apporte le fumier, cela peut faire sourire.

> En travaillant avec Jean Hinault sur le monde organique, et Carole Mérienne (technicienne chambre Chambre) sur le lien sol-fourrage-élevage, le constat suivant m’a sauté aux yeux.
La force de l’organique ne réside pas seulement dans l’organique en lui-même, mais dans la nutrition sol-plante au travers d’un cocktail oligo-éléments que nous avons dans l’organique, et pas de manière systématique dans le minéral.

> Comparer des résultats techniques entre des personnes qui apportent de l’organique et celles qui apportent du minéral, c’est comme comparer la lumière entre le jour et la nuit.
Le fumier, notamment, est une ressource facilitant grandement la réussite du semis direct. Pour ceux qui n’apportent que du minéral, il est nécessaire de compléter avec des apports organiques ou des oligo-éléments, selon votre budget (sachant que le couvert végétal est déjà une constante).

Résultat 2 : premiers résultats des analyses de fractionnement organique

Sur les exploitations agricoles et viticoles, nous avons entrepris depuis l’hiver dernier des analyses organiques spécifiques.
- Une analyse classique complète de vos apports organiques est nécessaire pour savoir ce qu’ils apportent comme éléments minéraux.
- La caractérisation du fractionnement organique apporte une information supplémentaire. Notamment, sur l’azote disponible et le pool organique qui va alimenter votre sol. Notre méthode choisie est allégée par rapport à l’évaluation de l’ISMO (Indice de Stabilité de la Matière organique). Mais, nous avons choisi le meilleur ratio entre le coût de l’analyse et l’information apportée et le conseil.

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Le fractionnement organique et l’azote total sont analysés. L’azote disponible est calculé. Ici, on voit un décalage entre l’azote total et le calcul de l’azote disponible pour la culture de l’année en cours.
Ce décalage dépend du fractionnement organique de votre apport. La lignine et la partie fermentescible utilisent de l’azote pour se décomposer.
Nous vous invitons à approfondir vos propres résultats.

Résultat 3 : Et si on arrêtait de parler de sol pour le creuser vraiment ?

Sur les vidéos, remonter la fertilité des sols, c’est simple. Il suffit de faire des couverts, d’apporter de l’organique, de moins travailler le sol (quoique, pour ça, je dirai plutôt : adapter le travail du sol ou le non travail du sol, à la nature et à l’état de son sol).
Aujourd’hui, les contextes économique et humain sur les exploitations obligent à rationaliser le travail. Ceci est vrai pour toute entreprise.
- Quelles sont les priorités à donner ?
- Où concentrer ses efforts ? Où faut-il lâcher ? et lâcher.... ce n’est pas naturel...

Allons vers Boulogne sur Gesse (31)

Nous allons voir que pour une grande parcelle, il est possible d’adapter la stratégie pour rationaliser la production. (volontairement, on ne rentre pas dans le détail pour ne pas alourdir).

1- Sur le haut de la parcelle (une partie concave) :
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Le facteur limitant de cette parcelle est en premier lieu la réserve hydrique. La faible profondeur de sol et le taux de cailloux limitent cette réserve. Ce sont des "facteurs génétiques".
La faible fertilité de la parcelle est accentuée par le niveau faible de matière organique et d’éléments nutritifs. Cette faiblesse est due à des pratiques non adaptées : une trop faible restitution face aux exportations. Ces pratiques sont expliquées par la situation économique de l’exploitation.

2- Sur la partie plus basse, nous avons :

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Un sol limono-sableux brun clair, sur un sol limono-argileux brun ocre. C’est un sol à tendance lessivé. Les analyses chimiques (non présentées ici), montrent des équilibres faibles.
Le facteur limitant de la parcelle est tout d’abord la compaction du sol, puis la faiblesse en éléments minéraux et en matière organique (avec un souci de pH). Malgré les couverts et le semis direct, le sol s’est compacté. Le semis direct n’est pas adapté à ce sol, tel qu’il est aujourd’hui.

3- Conseil : quelles priorités peuvent être données pour ce cas concret ?

Le conseil intègre l’équilibre économique et humain de l’exploitation.
=> L’effort sera engagé sur la partie basse de la parcelle (apports, reprise du travail du sol avec une dent à 20 cm).
=> Sur la haut, sera privilégié du pâturage tournant dynamique face à la limite génétique du sol et économique de l’exploitation.
Pour des céréaliers, une jachère active peut être conseillée pour des sols trop limitants et si la situation économique ne permet pas de faire le nécessaire pour remonter la fertilité des sols.

Article écrit avec Jean Hinault, pédologue chimiste : 35 ans d’expérience, il est ni sur les réseaux sociaux, ni sur Youtube .... mais si compétent et apprécié !