Mardi 13 avril 2021
José Martin

Cirad_ien, quasiment en pré-retraite à Montpellier, José Martin a bossé sur coton, arachide et canne à sucre en Afrique, Amérique du Sud et à La Réunion, sans abandonner le contrôle des adventices à l’intendance des projets de R-D et sans occulter le problème de l’érosion des sols, trop souvent relégué en angle mort de nos approches.

Quels CONTREFORTS aux PILIERS de l’ACS : une réponse en HOMMAGE à HERBERT BARTZ

Herbert BartzDans leur dossier très complet sur l’agriculture de conservation et régénération des sols (ACS), les enseignants-chercheurs agro-toulousains Jean-Pierre SARTHOU et Ariane CHABERT (TCS n° 109) considèrent qu’il conviendrait de décrire sous un autre angle les trois piliers conceptuels de l’ACS (photos n°1). Au moins dans le cas des systèmes « aboutis », c’est-à-dire stabilisés après une période de transition plus ou moins longue et se bonifiant en régime de croisière ; en insistant d’abord sur les deux piliers d’addition (davantage de biomasse à recycler en couverture des sols - vivante ou morte - et davantage d’agrobiodiversité dans les rotations et assolements, incluant cultures marchandes et de service) ; sans pour autant occulter l’importance du seul pilier de soustraction, « traditionnellement » cité en premier, celui du NO-TILL c’est-à-dire du renoncement au travail du sol (avec remisage des charrues et des pulvériseurs à disques). En effet, la régénération des sols par les systèmes ACS dépend directement des piliers d’addition : les systèmes ACS aboutis génèrent de l’auto-fertilité et de multiples services écosystémiques. Point de bonification à attendre sans augmentation du volant de la phytomasse en jeu et de sa diversité ; ainsi, le système de culture devient plus performant et efficient en production de denrées agricoles mais aussi en production de sols vivants.
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Les trois colonnes de Ciudad Rodrigo (Salamanque, Espagne) en illustration de la symbolique des piliers. Dans la photo de gauche, la colonne centrale est en avant, et dans la photo de droite elle est en retrait. Les deux linteaux au sommet qui assurent leur cohésion pourraient être assimilés à deux contreforts de soutien (photos captées sur internet).

La suppression du travail du sol ne suffit pas à bonifier les sols

Le questionnement de Jean-Pierre SARTHOU et Ariane CHABERT sur la hiérarchie entre piliers conceptuels rejoint une préoccupation qui minait Lucien SEGUY, cet « agronome du génie végétal » (TCS n°108), lorsqu’il déplorait « la symphonie inachevée du semis direct » au Brésil https://agritrop.cirad.fr/546845/ ou ailleurs : des couverts s’ils sont trop maigres ou fugaces, des rotations trop courtes proches de la monoculture, sont insuffisantes à bonifier les sols ; préoccupation d’ailleurs partagée par d’autres figures plus académiques du semis direct au Brésil. La suppression du travail du sol ne suffit donc pas à bonifier les sols. Les statistiques mondiales sur les surfaces en agriculture de conservation, qui reposent essentiellement sur le pilier soustractif du no-tillage, recouvrent de facto une énorme variabilité sur l’importance relative des deux piliers additifs, piliers parfois réduits à de maigres baguettes sans magie et sans pouvoir bonifiant.

La définition trinitaire de l’ACS universellement reconnue par la FAO depuis le début des années 2010 provient de la définition conceptuelle du SPD « sistema plantio direto » brésilien en tant que « système » consensuellement adoptée une vingtaine d’années auparavant par l’EMBRAPA (recherche agronomique fédérale brésilienne), l’IAPAR (recherche agronomique de l’état du Paraná) et autres organismes de recherche, sur une proposition du même Lucien SEGUY : le détail de cette genèse n’est cependant pas bien rapporté dans la littérature historique sur l’ACS, ni même dans la littérature brésilienne sur le SPD, mais cela fut pourtant relaté ainsi, verbalement, par le Dr Luis C. HERNANI de l’EMBRAPA – j’en fus un témoin direct - en octobre 1999 à l’Université Fédérale de la Grande Dourados, Mato Grosso du Sud, Brésil, lors d’un cours de phytotechnie cotonnière destiné à des professionnels de la filière coton à titre de formation continue.
La définition du SPD fut adoptée à la charnière des années 1980-90 par les chercheurs brésiliens a posteriori de sa mise en pratique par bien des agriculteurs à un moment où de facto « l’intendance suivait » en matière d’agromécanique et d’agrochimie. En effet, plusieurs entreprises brésiliennes fabriquaient déjà des semoirs de semis-direct de haute technologie ; des herbicides nationaux étaient déjà produits sous licence : notamment du glyphosate depuis 1984 dans le sillage du paraquat qui lui précéda comme désherbant total non systémique, ainsi que de nombreux herbicides sélectifs des principales cultures. Ces prérequis techniques - constamment améliorés – étant dès lors considérés comme acquis, l’effort dans les cercles plus académiques pouvait se concentrer sur la formalisation conceptuelle : acter le changement de paradigme cultural et culturel ; soit : renoncer (soustraction) aux lits de semence finement émiettés et préparés en plein sur les grandes largeurs, adopter (addition) les semis sur des sillons discrètement et proprement ouverts dans des litières grossières et adopter également (addition) des cultures non marchandes de plantes de couverture intercalées entre - ou associées avec - des cultures marchandes en rotation. Autrement dit, les trois piliers du SPD pouvaient être érigés sans se soucier des contreforts agromécaniques et agrochimiques désormais garantis et en amélioration constante.

L’agriculture "paillarde" !

Tel n’était absolument pas le cas dans l’état du Paraná des années 1960-70 au sud du Brésil, en cours de déboisement intense pour la production de grains (réforme des caféières et déforestation encouragée par le gouvernement) et dès lors soumis annuellement à un intense travail du sol moto-mécanisé par des producteurs issus de l’émigration européenne. Cependant, avec leur climat subtropical à pluies violentes et leur topographie vallonnée (paysage de coteaux, comme dans le Gers), ces producteurs velléitaires engagés à fond dans l’agriculture moderne façon révolution verte furent très vite confrontés à de sérieux problèmes d’érosion des sols. Il fallut cette nuit de violent orage de 1971 où celui qui allait devenir le tout premier des pionniers brésiliens du SPD, catastrophé par la dévastation de ses semis de soja, comprit – tournant radical - qu’il fallait cesser d’écorcer et écorcher le sol et cesser de l’exposer à l’agressivité des intempéries ; il acquit cette nuit-là la conviction que pour conserver un sol, il faut en préserver la couverture et la cohésion en évitant de le dénuder et de l’émietter ; en fait, le protéger en le gardant couvert avec les résidus de la récolte précédente et – in fine - se résoudre et s’ingénier à semer directement dedans. C’était le très regretté, affable et amical HERBERT BARTZ dont le décès récent (le 29 janvier 2021 à presque 84 ans) a endeuillé toute la communauté des « clubes dos amigos da terra » (clubs des amis de la terre) et de la puissante FEBRAPDP Fédération Brésilienne de Semis Direct sur la Paille (https://febrapdp.org.br/), communauté gravitant autour du ver de terre « a minhoca » promu en mascotte. Semis direct sur la paille, paillis ou paillasse, qu’on pourrait traduire - stricto sensu - par « agriculture paillarde » !

Forcé de s’engager et persévérer dans la voie du sans labour

Ce germano-brésilien né au Brésil, élevé en Allemagne où il connut la faim et le froid et survécut au bombardement de Dresde, revint au Brésil en 1960 pour s’engager en agriculture sur les terres acquises par son père, alors qu’il n’avait travaillé que dans la petite entreprise familiale de démolition (des dégâts de la guerre) et venait de s’inscrire à Aachen en faculté de génie civil /hydraulique ! Il se documenta alors sur l’agriculture et découvrit in libris les notions d’engrais verts et de « minimum tillage » ou « optimum tillage » qui n’étaient pas encore passées dans les pratiques agricoles. Ces techniques étaient expérimentées en Angleterre et commençaient à être pratiquées aux USA à la faveur dans les années 1950 du lancement par la firme anglaise ICI (Imperial Chemical Industries) du paraquat, premier désherbant total sans effet résiduel valant alternative à l’effet nettoyant des labours (notion de labour chimique). Ces techniques commençaient aussi à être travaillées par la recherche brésilienne dans le Paraná près de chez lui à Londrina avec l’ingénieur de la coopération technique allemande Rolf DERPSCH. C’est ainsi qu’après cette terrible dévastation orageuse, à 34 ans, Herbert BARTZ va rencontrer Rolf DERPSCH et les représentants de la firme britannique ICI ; il résout de voyager en Angleterre et aux USA, s’endette sur plusieurs années pour payer son voyage. En 1972 il visite en Allemagne une foire agricole, en Angleterre des réalisations expérimentales ICI encore insuffisamment convaincantes (station de Fernhurst) mais découvre aux USA des réalisations fermières vraiment convaincantes car déjà déployées à échelle commerciale. En effet, par l’entremise d’ICI il rencontre aux USA Shirley PHILIPS, vulgarisateur universitaire, qui l’accompagne chez Harry YOUNG Jr., un agriculteur pionnier à Herdon (Kentucky) : rencontre déterminante, il arpente avec eux de beaux maïs cultivés sans labour sur résidus de récolte et découvre en action le semoir ayant permis cet exploit, un ALLIS-CHALMERS dont il s’empresse de commander un exemplaire en configuration maïs et soja (photo 3b) sans savoir comment il s’arrangera pour le payer. De retour au Brésil, coup de malchance, le front froid hivernal remonte très haut et son blé gèle sur pied : à court d’argent il décapitalise en vendant du matériel agricole, dont ses outils de travail du sol et se retrouve ainsi forcé de s’engager et persévérer dans la voie du sans labour : élément de méthode non intentionnel ou rétrospectivement coup de pouce du destin ?
De la persévérance il lui en fallut, pourtant, et sur plusieurs années, car malgré le paraquat appliqué au semis, l’enherbement greva sévèrement le rendement de sa première récolte de soja sans labour, qu’il faillit de surcroît ne pas pouvoir vendre, à cause du paraquat que faute de solutions alternatives il appliqua aussi par endroits en dirigé entre les rangs, non sans effets collatéraux. L’année suivante, faute d’herbicides sélectifs du soja disponibles au Brésil, il en fit venir à travers le Paraguay, situation qui dura encore une paire d’années avant la libération au Brésil d’herbicides soja d’abord de pré-levée puis enfin de post-levée en 1977. Avancée décisive : les rendements décollèrent, la restitution au sol par les racines et les résidus aussi ! Heureusement qu’il était sur les meilleurs sols du pays (même si acidifiés et carencés en P et K), formés sur d’anciennes coulées basaltiques, le « filet mignon » des terres brésiliennes au dire des brésiliens, les « sols ‘chocolat’ » au dire de Lucien Séguy. Sans quoi, l’entreprise aurait probablement sombré.

Pour semer le blé dans les résidus de soja, d’abord peu abondants et assez labiles, et dans ceux de maïs plus encombrants et persistants, il dut scier les houes rotatives de son semoir Rotacaster si bien que le blé se retrouva semé quasiment sans enfouissement, dans des sillons à peine marqués, très superficiels. Cela dura jusqu’en 1979 où il acheta et améliora un prototype de semoir Semeato adapté pour le semis direct, précurseur de la gamme Semeato TD des semoirs de semis direct pour céréales à paille (‘semeadora’, littéralement semeuse) ; deux à trois ans après il remplaça son Allis-Chalmers peu adapté aux sols lourds de chez lui par un Turbo MAX, premier semoir brésilien de semis direct pour grosses graines (‘plantadeira’, littéralement planteuse).

Le choc pétrolier de 1973 conforta HERBERT BARTZ dans son choix

Quand HERBERT BARTZ se lança à semer sans labourer, ses voisins le crurent devenu fou. C’est qu’à l’évidence, il était en avance sur l’intendance ! Conscient de cette situation, il mit d’emblée en intercampagne son Allis-Chalmers et son expérience à la disposition des ingénieurs brésiliens pour qu’ils s’en inspirent pour en fabriquer au Brésil. Le choc pétrolier de 1973 conforta HERBERT BARTZ dans son choix, le labour étant très gourmand en énergie. Dès 1976 deux autres agriculteurs originaires de la grande région agricole de CAMPOS GERAIS - toujours dans le Paraná mais sur sols sur grès beaucoup plus maigres- s’inspirèrent d’HERBERT BARTZ et à eux trois ils conformèrent le trio des pionniers emblématiques – piliers vivants – du développement des SPD brésilien (photo n°2).

Photo 2
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Les trois grandes figures tutélaires de l’agriculture de conservation au Brésil : Nonô PEREIRA (Ϯ 2015) à gauche, Herbert BARTZ (Ϯ 2021) au centre et Franke DIJKSTRA à droite. Ces amis de la terre posaient ici pour la FEBRAPDP, la fédération brésilienne de semis dans la paille. Ils aimaient se retrouver et ne manquaient pas d’humour ; ils n’auraient certainement pas désavoué ma traduction libre en fédération d’agriculture « paillarde », ce soja ayant été semé sous cette abondante paillasse, véritable aigayoir à « minhocas », les vers de terre. Une « minhoca » souriante devenue mascotte de la FEBRADPD est en macaron dans leurs chemises, car cette fédération nationale est née d’une association locale, le Clube da minhoca de Ponta-grossa, Paraná, en résonance avec une célèbre boîte de nuit de São Paolo, le Clube do minhoca, ce cabaret se vantant d’être le trou le plus chaud de la ville !
Crédit photo : Celso Margraf

A leur tour, ces nouveaux pionniers en inspirèrent d’autres, dont Lucien SEGUY en zone tropicale, dans la nouvelle frontière agricole sub-amazonienne, travaillant en recherche-action avec des particuliers ou des coopératives sur les engrais verts dans des rotations avec labour dressé non repris (sans émiettement) ; dès lors « l’agronome du génie végétal » incorpora dans son dispositif expérimental des systèmes sans labour et convertit ainsi les engrais verts en couvertures végétales (mulch), avec le succès que l’on sait (TCS n°108, pages 31-32). Les cultures de couverture, seules ou associées, se généralisèrent à travers tout le Brésil dans les années 90 (photo 3a), car l’enjeu était énorme : stopper l’érosion et la dégradation des sols agricoles des immensités brésiliennes.

Une révolution doublement verte !

Photo 3a
Photo 3a
Herbert BARTZ en 1994 dans sa ferme Rhenânia, à Rolândia, Parana, Brésil : dans un couvert d’avoine noire
(allélopathique) desséché au glyphosate pour y semer une culture d’été.
Crédit photo : John Landers

Dès lors du sud au nord du Brésil, une dynamique imparable était lancée, soutenue par les institutions et fondations de recherche agro-techniques, avec de avancées substantielles sur les plantes de couverture (tropicales et subtropicales) relayées par des entrepreneurs visionnaires, des associations dynamiques et de nouveaux pionniers devenant autant de référents locaux. Des jours de champ multitudinaires et des foires de grande ampleur attirèrent dès les années 1980-90 des responsables de la FAO et de la Banque Mondiale (avec le Ciradien Christian PIERI) et de nombreux visiteurs étrangers, y compris nord-américains et européens ; entre autres, une des figures de la révolution verte, Norman BORLAUG prix Nobel de la paix 1970 pour ses travaux sur l’amélioration génétique des blés, qui lors de son second voyage au Brésil en 1994 déclara admiratif : « la deuxième révolution verte est en marche dans les savanes du Brésil » : en fait une révolution doublement verte !
L’agromécanique connut un remarquable essor grâce aux interactions entre entrepreneurs et ingénieurs, concessionnaires et revendeurs, agriculteurs et tractoristes – véritable saga nationale où HERBERT BARTZ garda un protagonisme important : toute une diversité de semoirs de semis direct, de pulvérisateurs à bas volume, mais aussi de rouleaux à cornières pour rabattre les couverts. Cette agromécanique adaptée aussi bien aux besoins des très grandes « fazendas » qu’à la traction animale voire aux semis manuels (avec les cannes planteuses) acquit au tournant des siècles un rayonnement international : ainsi du « rolofaca » (littéralement rouleau à couteaux) qu’on retrouve à présent dans le jargon français, et des fameux semoirs SEMEATO, inspirés trente ans plus tôt des semoirs américains importés par les tout premiers pionniers, qui ont à leur tour inspiré les constructeurs européens après leur introduction en France à l’instigation de Lucien SEGUY.
Parallèlement, les grandes multinationales de l’agrochimie diversifièrent leurs gammes d’herbicides sélectifs positionnables en SPD, notamment avec des produits de post-levée suffisamment sélectifs pour la culture considérée et la culture suivante ; les formulations des désherbants totaux furent améliorées pour permettre le dessèchement rapide des couverts dans les séquences de « aplica e planta » ou « planta e aplica » (semis sur un couvert tout juste - ou pas encore - desséché).

Photos 3 b et 3c
Photos 3 b et 3c
Photo 3b, du haut, Herbert Bartz posant devant le semoir historique Allis-Chalmers qu’il importa des USA en 1972. Ce semoir pourrait symboliser à lui seul la complémentarité entre l’agromécanique et l’agrochimie
si la cuve à engrais liquide eût été une cuve à herbicides. L’emblème de la ferme (FR pour Fazenda Rhenânia) symbolise aussi avec sa roue crantée que l’agriculture est également une aJaire d’arts et métiers, et pas seulement d’écologie.
Photo 3 c, en bas, sur le côté, la plaque « Berceau du semis direct » sous seing de la firrme anglaise ICI obtentrice du paraquat, désherbant à l’origine du labour chimique ; cette plaque commémore en 1983, avec une année de retard, les dix premières années d’agriculture commerciale au Brésil en régime volontariste de conservation du sol.
Crédit photo : Marie Bartz

Il est donc clair que le développement des SPD brésiliens s’est appuyé sur deux rampes de lancement et de soutien : l’agromécanique, notamment pour les semis, et l’agrochimie, notamment celle des herbicides, sélectifs pour les cultures et totaux pour le dessèchement des couverts à neutraliser pour permettre le démarrage de la culture suivante (photo 3c) Rampes de lancement et de soutien valant contreforts trop souvent passés sous silence lorsque les trois principes des SPD brésiliens prennent la lumière et sont symboliquement érigés en piliers de l’ACS marqués du sceau de la FAO (photos n°1).

Passons sur le tsunami des cultures transgéniques de soja et coton résistantes au glyphosate qui au tournant des siècles a commencé à déferler sur les deux Amériques ; il a conduit à surutiliser le glyphosate, d’abord pour détruire leurs couverts d’avant culture et les convertir en paillis, puis pour désherber ces mêmes cultures en post-levée, en une puis deux applications. Grisée par son audace, l’agriculture brésilienne a négligé la prudence ancestrale des agriculteurs consistant à ne pas mettre tous ses œufs dans un même panier. Diversité rime avec sécurité et durabilité, hégémonie et monotonie risquent de rimer avec agonie. Dans son poème d’éloge funèbre à HERBERT BARTZ, John LANDERS autre figure historique de l’ACS au Brésil (https://febrapdp.org.br/noticias/1001), n’a pas manqué d’insérer un quatrain d’humilité, renvoyant à notre vulnérabilité au dérèglement climatique, autant par déluge que sécheresse, et à nos excès, puisqu’il y fait rimer « chuva » (la pluie) avec « buva », ces vergerettes sans diminutif qu’on trouve au Brésil déclinées en trois espèces : Conyza bonariensis, C. canadensis et C. sumatrensis. La troisième est devenue une plaie végétale très redoutée avec des occurrences de biotypes résistant à jusqu’à 5 modes d’action herbicides ! (http://www.weedscience.org/Pages/Species.aspx)

L’agriculture européenne plus prudente

Fort heureusement, l’agriculture européenne plus prudente, a beaucoup moins misé sur le glyphosate, qui depuis longtemps n’est plus appliqué directement sur les cultures (comme ce fut le cas à ses débuts, pour nettoyer les ronds verts dans les céréales dorées avant la moisson) et reste appliqué – avec parcimonie – sur jachères et couverts en ACS. La gestion des couverts, de plus en plus diversifiés en composition spécifique et en modalités d’insertion dans les systèmes de culture, est elle-même de plus en plus diversifiée, et n’est donc pas nécessairement dépendante du glyphosate ; des moyens alternatifs sont potentiellement mobilisables, certains naturels (génie agroécologique), d’autres artificiels (génie agromécanique), avec en contrepartie dans ce dernier cas consommation accrue d’énergie fossile, moindre rendement de chantier et calendriers culturaux plus contraints. Il ne serait donc pas raisonnable d’abattre le contrefort agrochimique de l’ACS car peu ou prou le recours aux herbicides en général, et au glyphosate en particulier, reste de facto indispensable dans le contexte de l’agriculture européenne. Loin de pouvoir rompre d’un seul coup comme le fit HERBERT BARTZ en 1971 avec un maximum de risques et de façon tout à fait exceptionnelle dans l’histoire de l’agriculture universelle, la plupart des fermes se projettent graduellement et à moindre risque dans le temps long, en termes d’évolution structurelle et fonctionnelle : en témoignent régulièrement les reportages si bien documentés publiés dans chaque numéro de TCS ou de la France agricole.

Ne taclons pas le bon sens paysan

L’ACS est souvent citée et conviée lorsqu’il est question d’agroécologie, d’agriculture climatiquement intelligente et du 4p1000 (quatre pour mille), cette très intéressante initiative française de R & D lancée par Stéphane LE FOLL lorsqu’il était ministre de l’agriculture, initiative devenue désormais internationale (ouvrages des éditions QUAE, numéro spécial de Cahiers Agricultures). A chacune de ces occasions, les fameux piliers de l’ACS sont mis en exergue avec force développements écologiques, mais les contreforts agromécaniques et surtout agrochimiques y sont rarement évoqués, l’intendance étant supposée suivre ; comme si l’agriculture était seulement faite de l’écologie des cultures et des couverts et n’était pas aussi une affaire d’arts et métiers, contingente de l’activité des agriculteurs et des moyens matériels et humains qu’ils mobilisent pour cela. Et même si l’ACS diversifie de manière de plus en plus performante ses couverts et leurs modalités de gestion, et ce faisant devient de moins dépendante des herbicides en général et du glyphosate en particulier, elle n’est pas encore, loin s’en faut, apte à se passer complètement, dans toutes les situations et de façon permanente, de glyphosate. « L’ACS gaillarde » avance (gestion des couverts encore vivants), mais elle est encore largement adossée à « l’ACS paillarde » sur couverts souvent encore desséchés au glyphosate. Le dossier glyphosate, désormais porté par un consortium de firmes, sera réexaminé par l’union européenne en 2022 (https://www.glyphosate.eu/fr/). Alors ne taclons pas le bon sens paysan, ne bridons pas la tolérance des lumières, et arbitrons avec les bilans de carbone à promouvoir en juges de paix, et les vers de terre du grand Darwin en témoins.

Garder les sols, dans leur intégrité et bien vivants : maximiser leur verdure, leur volant de phytomasse et leur agrobiodiversité, les bonifier en les rechargeant en carbone et par ricochet en azote et autres nutriments (auto-fertilité) ; pour une agriculture plus performante, plus résiliente aux dérèglements climatiques et atténuatrice du réchauffement global ; quitte pour cela à utiliser à la marge, avec parcimonie et à bon escient, un peu d’irrigation et de chimie, glyphosate inclus : c’est l’appel d’Alain DUPHIL, agronome et agriculteur céréalier aux confins de la Garonne et de l’Ariège, appel aux accents presque gaulliens pour la France et au-delà pour la Planète car la maison brûle et nous tergiversons (la France Agricole, 29 janvier 2021, page 11). N’est-il pas en effet grand temps de se lever comme de Gaulle en 1940, et de faire face comme le fit HERBERT BARTZ en 1971-72, pour garder ses sols chez lui et les aggrader, et ainsi pouvoir vivre durablement et dignement du travail de sa terre conservée et bonifiée. Car en s’ingéniant et s’efforçant à garder et bonifier sa terre sur sa ferme, HERBERT BARTZ prit progressivement conscience de la dimension planétaire et de la portée climatique du développement de l’ACS, ses lectures d’Alexander Von HUMBOLDT le naturaliste, géographe et explorateur allemand qu’il admirait tant l’y avaient sans doute prédisposé. Repose en paix, HERBERT BARTZ, en ta généreuse terre brésilienne tant aimée, tu auras bien mérité de l’agroécologie bien comprise, celle qui gardant et bonifiant la terre, nourrit les terriens, clarifie les eaux et adoucit le climat.

Remerciements pour compléments d’information, photos et relecture du manuscrit :
à MARIE et JOHANN BARTZ, fille et fils d’HERBERT BARTZ, avec nos condoléances ; Johann est ingénieur agronome ; MARIE L. C. BARTZ est chercheuse et enseignante en biologie des sols et taxonomie des vers de terre au Centre d’Ecologie Fonctionnelle à l’Université de Coimbra au Portugal et au Cours de troisième cycle en Gestion Environnementale à l’Université Positivo, à Curitiba au Brésil, ainsi que vice-présidente de la commission des relations internationales du bureau de la FEBRAPDP (https://febrapdp.org.br/) ; à Ricardo RALISCH, professeur d’Agronomie et Machinisme à l’Universidad Estadual de Londrina, Paraná, Brésil ; à Serge BOUZINAC, retraité, ex compagnon d’armes agroécologiques de Lucien SEGUY ainsi qu’à Jean-Pierre SARTHOU, enseignant-chercheur à Toulouse (INP-ENSAT et INRAe –UMR Agir).

Pour en savoir plus sur HERBERT BARTZ et l’histoire de l’agriculture de conservation au Brésil :
BOLLIGER, A. ; MAGID, J. ; AMADO, T. J.C. ; SKORA NETO, F. ; RIBEIRO, M. F. S. ; CALEGARI. A. RALISCH, R. NEERGAAD, A. Taking stock of the Brazilian “Zero-till revolution” : A review of landmark research and farmers’pratice. Advances in Agronomy, v. 91. 2006. pp. 47-110. http://www.agrisus.org.br/arquivos/TAKING_STOCK_OF_THE_BR.pdf
BORGES, G. 0. Resumo histórico do plantio direto no Brasil. In : EMBRAPA. Centro Nacional de Pesquisa de Trigo. Plantio direto no Brasil. Passo Fundo : Aldeia Norte Editora, 1993. pp. 13-18.
BORGES, J. ; GASSEN, D. N. Plantio direto uma revolução na agricultura brasileira. In : PATERNIANI, E. Ciência, Agricultura e sociedade. Embrapa. Brasília, DF : Embrapa, 2006. pp. 227-276.
P. L. de FREITAS and J. N. LANDERS. Herbert Bartz, no-till pioneer in Brazil. Success through innovation, determination and perseverance Box 1 (p. 42-43) In : The transformation of agriculture in Brazil through development and adoption of Zero Tillage Conservation Agriculture In : International Soil and Water Conservation Research, Vol. 2, No. 1, 2014, pp. 35-46 https://www.sciencedirect.com/journal/international-soil-and-water-conservation-research/vol/2/issue/1
Ruy CASAO Jr. et al., 2008. Fatores que promoveram a evolução do sistema e desenvolvimento de máquinas agrícolas. http://www.cpatc.embrapa.br/conservasolo/imagens/11.pdf
Wilhan SANTIN, 2018. O Brasil possível : a biografia de Herbert Bartz. 1ª Edição – Londrina : Edição do autor, 2018. 220 páginas. ISBN 978-85-922249-1-2

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