Frédéric Thomas

  • Maïs sous plastique en Bretagne
17
juin
2016

A tous ceux qui veulent bannir le glyphosate

A tous ceux qui veulent bannir le glyphosate ! A tous ceux qui on du mal à se faire un avis sur le sujet et souhaitent une approche plus argumentée qu’une opposition radicale et idéaliste. A tous ceux qui savent garder le bon sens comme ligne directrice dans un monde influencé par la surenchère et manipulation médiatique.

Version téléchargeable et imprimable

Pour aller plus loin : https://theierecosmique.com/2016/06/27/le-glyphosate-un-tissu-de-mensonge-3000-mots-20-mins/ et http://seppi.over-blog.com/2016/06/adieu-glyphosate-pourquoi-la-science-n-a-pas-d-importance-dans-l-age-du-stupide.html ; sans oublier : http://www.cestpourtantclair.com/le-glyphosate-cause-t-il-le-cancer/

JPEG - 88.9 kioL’idée de ce billet n’est pas de défendre aveuglement le glyphosate et de devenir un protagoniste de plus dans ce le jeu de ping-pong médiatique mais d’apporter une position modérée et constructive. Avec ce dossier brulant où les utilisateurs peuvent difficilement s’exprimer sans devenir des « vilains méchants », l’objectif est d’essayer de faire le point pour une fois avec l’angle « agriculteur ».

Le glyphosate est premièrement un symbole fort qui permet de fédérer facilement les milieux écologistes et altermondialistes sur des cibles communes. Glyphosate = Monsanto = OGM = grandes fermes = destruction de la planète. L’amalgame est simpliste et fonctionne diaboliquement bien. Cependant il n’y a pas de cultures OGM en Europe (hormis en Espagne). Pour ce qui est du glyphosate et Monsanto, la matière active est tombée dans le domaine public (elle n’est plus protégée par un brevet) depuis 1994. Il est donc disponible en générique et massivement produit par la Chine à faible prix depuis plus de 20 ans. Monsanto comme d’autres géants de l’agrochimie, ne gagnant plus rien sur l’affaire, serait peut-être même ravi de le voir disparaître afin de le remplacer par d’autres produits protégés et plus margeant.
Décortiquer son utilisation est également instructif. : Sur environ 10 500 tonnes épandues chaque année sur le territoire 2 000 t reviennent tout de même aux particuliers et les 8 500 t restantes se divisent pour 2/3 aux agriculteurs et 1/3 pour les autres utilisations (entretien de zones industrielles, de parcs et jardins, de voiries, des rails, …). Les quantités utilisées aujourd’hui en Agriculture de conservation, surface encore très négligeable sont donc loin d’être à l’origine des principales pollutions d’autant plus qu’elles sont utilisées sur des supports très organiques et des sols biologiquement actifs.

Quel est réellement le risque du glyphosate sur la santé et l’environnement ? Bien qu’il soit difficile de se positionner sur ce point sans être un « expert », il est logique de penser que cette matière active n’est pas aussi inoffensive que prétendue par l’agrochimie. Cependant elle est utilisée depuis plus de 40 ans (1974) et de manière assez massive dans le monde entier depuis 20 ans. Si elle possédait de gros défauts ou un impact sérieux et reconnu sur les utilisateurs et/ou l’environnement, l’information aurait déjà fait le tour de la planète vue le nombre de chercheurs et d’activistes anti-glyphosate/Monsanto de par le monde, y compris aux USA.

D’ailleurs, et si l’on refait un peu l’historique, les premières attaques, il y a une vingtaine d’années, ciblaient davantage la molécule « glyphosate » en tant que telle. Avec la précision des analyses des résidus dans l’eau, c’est ensuite l’AMPA (acide amino-méthyl-phosphonique), un métabolite (molécule de dégradation) du glyphosate qui à été mis en avant ,car très présent et surtout beaucoup plus toxique. Cependant il a été prouvé récemment que ce fameux AMPA ne provient pas seulement de la dégradation du glyphosate, mais surtout des phosphonates qui ont remplacé les phosphates dans les lessives « vertes » : un comble (pour plus d’information sur ce sujet : http://www.coordinationrurale.fr/ampa-retrouve-dans-les-cours-deau-les-agriculteurs-accuses-a-tort.html)
Aujourd’hui, ce sont les surfactants qui apparaissent comme les éléments les plus dangereux. Comme ce sont souvent des tensio-actifs (évidemment utilisés dans les lessives), nous ne sommes pas prêts d’y voir clair.

Enfin, une récente étude publiée par Générations Futures et le CRIIGEN (Comité de Recherche et d’Information Indépendantes sur le Génie Génétique) confirme l’impact du glyphosate sur un champignon filamenteux indicateur de la santé du sol, Aspergillus nidulans : il serait toxique à des doses inférieures aux utilisations agricoles. Possible : mais que devient ce même champignon, mais aussi ses amis les vers de terre, les carabes et toute cette diversité d’activité biologique si l’on retourne et que l’on broie le sol par un travail intensif ? Vont-il également survivre sans ressource alimentaire si on laisse le sol nu sans mulch et sans végétation protectrice ? Comme le disait justement Paracelse, « c’est la dose qui fait le poison ». Analysées de manière isolées, beaucoup de pratiques culturales et de produits (de synthèse ou naturels) affectent le vivant. Cependant, il faudra bien admettre qu’il n’y a pas d’agriculture sans impact et plutôt que de se focaliser sur un seul élément, l’analyse globale doit être faite sous la forme d’un bilan pragmatique et cohérent qui évalue les risques mais aussi les bénéfices. C’est d’ailleurs cette analyse que font largement tous ceux qui pratiquent l’AC. Au quotidien ils constatent que leurs terres se portent mieux, que la vie se régénère dans leurs sols, que les écosystèmes périphériques en profitent et que l’eau est beaucoup plus propre et mieux gérée alors qu’ils continuent d’utiliser, même de manière réduite, des engrais, des produits phytos et même du glyphosate.

Un acharnement toujours à charge pour l’agriculture qui exaspère. À ce titre il suffit de reprendre l’émission Cash Investigation sur les phytos diffusée en Prime time. Ces prétendus journalistes, aveuglés par l’envie d’alarmer, n’ont même pas pris le temps de lire en entier le titre de l’étude publiée par l’EFSA (European Food and Safety Authority). Ils ont martelé que 97 % des aliments contenaient des phytos alors que cette étude dit que 97,4 % des échantillons d’aliments ne dépassent pas les limites en pesticides autorisées, avec 42,8 % qui contiennent de résidus détectables alors que 54,6 % ne contiennent aucune molécule détectable. En fait seuls 2,6 % des aliments dépassent vraiment les doses autorisées ce qui est plutôt une bonne nouvelle alors qu’elle a été présentée comme très mauvaise avec son lot d’amalgames tout faits. Voire le démenti qui est paru dans Libération : http://www.liberation.fr/desintox/2016/02/17/pesticides-episode-2-cash-investigation-a-toujours-tort_1432658
Les firmes phytos ne sont pas non plus des « saints » et elles exercent habilement et activement leur lobbying. Cependant ce jeu de poker menteur et de surenchères de toutes les parties nous éloigne définitivement de la vérité et des compromis intelligents.

L’agriculture est pour beaucoup l’arbre qui cache la forêt  : Pourquoi ne parle-t-on que timidement des 26,8 milliards d’Euros de médicaments consommés chaque année par la population française. Pourtant, ces substances actives, en partie similaires, se retrouvent aussi après épuration, dans l’eau des rivières et même dans les sols après épandage des boues. Les pilules contraceptives, ne seraient-elles pas aussi de puissants perturbateurs endocriniens qui mériteraient d’être regardées de près ?

Enfin, l’incohérence passe presque inaperçue. À ce titre, le Ministère de l’Écologie qui a fait du dossier du glyphosate un sujet stratégique n’hésite pas, tout en prônant la transition énergétique, de prolonger la vie du parc nucléaire de 10 ans. Il est vrai que ce type d’énergie ne présente aucun risque et qu’il ne produit aucun déchet ; alors pourquoi s’inquiéter ?

Enfin la profession est presque divisée sur le sujet et hésite à défendre le dossier. Il y a bien entendu une lassitude, le poids des crises à répétition mais surtout la peur d’affronter encore l’opinion publique et d’amplifier une mauvaise image. Plus insidieusement, certains voient également dans cette interdiction le moyen de contraindre le développement de l’AC qui est, paradoxalement, perçue par beaucoup comme une agriculture peu consommatrice d’intrants, d’énergie et même d’équipements (cf : http://agriculture-de-conservation.com/LA-REVUE-TCS-ET-L-AGROECOLOGIE-2129.html). Même si c’est le glyphosate qui a permis la minimisation voire la suppression de tout travail du sol, ce sont aujourd’hui ces réseaux qui travaillent activement à en limiter l’utilisation ainsi que beaucoup d’autres phytos (dossier glyphosate : http://agriculture-de-conservation.com/APPRENDRE-A-LIMITER-L-UTILISATION.html). Ce sont encore ces réseaux, sans aides ni soutiens, qui apportent aujourd’hui beaucoup de solutions aux contraintes techniques, économiques mais également environnementales, sans parler du renouveau, de l’avenir et de l’enthousiasme. Ce sont d’ailleurs ces mêmes agriculteurs, sans attendre que le Ministère de l’agriculture face l’apologie de l’agroécologie, qui développent et mettent en œuvre tous les jours sur leurs fermes et pour le bénéfice de tous, des pratiques qui s’appuient sur les fonctionnalités du vivant. Vu sous cette angle et même si l’on met une note très négative au glyphosate, il y de grande probabilité que l’Agriculture de Conservation soit, sans être totalement vertueuse, l’une des voies les plus intéressantes aujourd’hui au regard de sa cohérence d’ensemble et des solutions qu’elle apporte globalement face aux grands défis : du réchauffement climatique (4 pour mille) à la biodiversité, de la préservation des sols à la qualité de l’eau ou de la production abondante et compétitive de produits alimentaires de qualité et matériaux renouvelables tout en participant à l’entretient du paysage et au maintien d’activités économiques dans le monde rural. Comme les antibiotiques, le glyphosate ne doit pas être automatique mais l’interdire complètement serait un mauvais signal mais aussi une grave erreur qui pourrait même ruiner des années d’efforts et l’espoir pour beaucoup d’une autre agriculture.

Bannir le glyphosate ne serait en fait qu’une grande victoire politique pour des petits groupes d’activistes, mais sans réel impact sur l’environnement avec même le risque d’une augmentation des consommations de phytos. Sans remettre une carte blanche à Monsanto avec une ré-homologation sur 10 ou 15 ans, le courage politique et le bon sens seraient d’encadrer et même de restreindre son utilisation à des usages stratégiques dans des systèmes aux bénéfices avérés et mesurés. Le pragmatisme recommanderait également de mettre en place des études pour affiner la connaissance de ces bilans afin de ne plus retomber à l’avenir dans les mêmes affrontements d’idéologies que ce soit pour le glyphosate ou pour tout autre produit.

Enfin, le dossier du glyphosate, qui est un sujet qui nous touche directement et dont nous avons une certaine connaissance des éléments, n’est malheureusement qu’un exemple parmi tant d’autres. Il est le reflet de la déliquescence de notre société où l’autorité est battue en brèche et où les institutions comme la science ont perdu beaucoup de crédit et de confiance. À l’explication claire et pragmatique qui devrait être de rigueur, on préfère ce théâtre politico-médiatique qui oppose et accentue les fractures plutôt que de fédérer.

En jouant avec l’écologie au quotidien sur nos fermes, nous savons très bien que la vérité n’est pas dans les choix extrêmes mais dans des compromis habiles. Comme dans la nature et dans les champs, la diversité est nécessaire et c’est la clé de voûte de la résilience. Cette notion de diversité est également applicable aux réflexions et opinions et si les extrêmes de toutes sortes sont importants comme indicateurs et clignotants, la gouvernance doit cependant rester à la majorité silencieuse qui doit « faire » au quotidien.

Pour illustrer ce propos voici une comparaison de pratiques culturales dans les Pyrénées Atlantiques.

Deux parcelles voisines dans les Pyrénées Atlantique

  • Comparaison de deux parcelles dans les Pyrénées Atlantique

Dans ces limons très fragiles et battants, le sol nu (labour à gauche) laisse la terre exposée aux intempéries. Le sol est fermé, il respire difficilement et l’eau qui aura du mal à rentrer risque de ruisseler pouvant même entrainer de la terre (érosion) qui polluera les rivières. Sur la partie de droite, le couvert végétal d’interculture a été roulé et terminé avec 1,5 l/ha de glyphosate. Ce mulch protecteur préserve le sol de l’impact de la pluie mais va aussi en limiter l’échauffement pendant l’été. Il permet également l’installation d’une vie à la surface du sol et limite même la germination des adventices.

Au regard de cette expérimentation merci de répondre aux 10 questions suivantes :
1) Dans quelle partie de la parcelle l’eau de pluie mais aussi l’eau d’irrigation peuvent-elles le mieux s’infiltrer ?
2) Dans quelle partie je risque le moins de ruissellement et d’’érosion ? Sachant que 1 mm d’eau qui ruisselle représente 10 000 l/ha, ce qui peut représenter beaucoup d’eau à l’échelle d’un Bassin versant ;
3) Dans quelle partie de la parcelle la technique employée limite le plus l’évaporation ?
4) Sans être un expert, dans quelle partie de la parcelle j’ai des chance de stocker le plus de carbone et de répondre au projet de la COP 21 : le 4/1000 ?
5) Toujours sans être un expert : dans quelle partie présentez-vous une forte économie de mécanisation et donc d’émission de CO2 ?
6) Dans quelle partie je risque d’utiliser moins d’engrais et d’irrigation pour emmener ma culture à une productivité maximum ?
7) Dans quelle partie, vais-je utiliser beaucoup moins de désherbants et ce sans avoir recours à du binage ?
8) Si je me mets à la place d’un ver de terre, d’un carabe ou d’un champignon mycorhizien et que j’imagine que la parcelle de gauche a été intensivement travaillée, dans quelle partie ai-je le plus de chance de survie ?
9) Toujours si je suis un organisme vivant dans ou sur le sol, dans quelle partie vais-je passer un meilleur été ?
10) Imaginez maintenant être une perdrix ou un vanneau ayant établi son nid dans la parcelle au mois de mai. Dans quelle bande vais-je certainement nicher pour voir éclore ma progéniture ?

Merci d’avoir été jusqu’au bout de ce questionnaire. Vous n’êtes pas encore un expert mais vous avez commencé à approcher les risques agricoles en termes de bilan et vous pouvez comprendre maintenant que les éléments sont plus complexes et surtout pas blancs ou noirs.


20
avril
2016

La revue TCS et l’agroécologie

Couverture du TCS 87 mars avril mai 2016Cet article reprend et développe l’édito du TCS n°87.

Si pour beaucoup, l’agroécologie est une nouvelle forme de discours plus écologique et un verdissement habile des modes de production agricole, les réseaux AC, qui déjà cherchent à favoriser et à utiliser des processus agroécologiques, perçoivent beaucoup mieux cette notion. L’idée n’est pas de s’interdire une action jugée trop agressive sur le milieu, ni de supprimer un intrant jugé trop perturbateur sur l’environnement, mais de continuer de produire tout en s’appuyant le plus possible sur les fonctionnalités du vivant. C’est ici que ce concept novateur devient très intéressant et apporte une réelle rupture. Il n’oppose pas deux visions de l’agriculture mais s’appuie sur une approche globale centrée sur la recherche de solutions techniques construites sur l’expérience et le savoir-faire des agriculteurs. Il s’agit donc d’une démarche positive qui, de fait, débouche sur beaucoup moins d’intrants et d’impacts négatifs sur l’environnement mais qui, avant tout, cherche à stimuler la diversité biologique, l’autonomie, l’économie et la responsabilisation des acteurs. Ainsi et par essence, l’agroécologie est très diverse et nous éloigne des modèles. Elle ne peut pas se décréter ni même être labellisée mais, déjà aujourd’hui sur le terrain, elle se construit patiemment.

Chaque pilier de l’AC est un processus agroécologique

 Si la suppression du labour n’est pas de l’agroécologie, l’utilisation des vers de terre et de l’ensemble de l’activité biologique pour structurer et organiser le sol, tout en recyclant les résidus de couverts et de récoltes afin de réduire, voire supprimer le travail du sol, est un processus agroécologique.
 Si la suppression du désherbage chimique n’est pas de l’agroécologie, l’utilisation de couverts d’interculture denses et de plantes compagnes, comme avec le colza, pour contenir et concurrencer le salissement, tout en préservant et nourrissant l’activité biologique, voire en perturbant certains insectes ravageurs, est parfaitement une approche agroécologique.
 Si les déchaumages répétitifs et faux semis pour limiter l’enherbement ne sont pas non plus de l’agroécologie, le développement et la protection de populations de carabes mais aussi de quelques limaces et autres individus gros consommateurs de graines à la surface du sol, grâce à la limitation de l’agression mécanique et chimique associée à une bonne couverture végétale, sont encore une manière agroécologique d’aborder la gestion du salissement.
A ce titre, une étude récente réalisée pour l’INRA par Pierre Fellet (élève ingénieur d’AgroParisTech), seulement centrée sur la partie phyto, démontre l’évolution du rubriquage, des articles et des angles rédactionnels de la revue TCS qui, d’une certaine manière, accompagne les réseaux AC dans cette mutation vers l’agroécologie.

Revue TCS Evolution de la titrailleC’est un fait que l’occurrence des titres et sous titres traitant de la réduction des produits phyto est en croissance dans la revue. Cependant ce graphique, qui ne considère que les aspects « chimie », minimise le renforcement de notre communication dans cette direction mais aussi la réalité des pratiques. L’argument d’économiser en coûts de mécanisation et en carburant, bien qu’il persiste, se retrouve aujourd’hui largement relégué en arrière plan par d’autres avantages agronomiques et techniques beaucoup plus intéressants comme la bien meilleure gestion du salissement. A ce titre, les couverts et le SD sont en train de faire une entrée en force en Allemagne et en Grande Bretagne car les agriculteurs y voient un moyen d’endiguer leurs gros soucis de résistance aux herbicides du ray-grass et du vulpin.

Revue TCS Evolution des témoignagesL’évolution est relativement semblable aux titres d’articles. Cependant ce graphique démontre que le passage de la théorie à la pratique s’opère et que la mise en œuvre se met en place dans les champs. En retour celle-ci fourni même de plus en plus de références qui viennent enrichir et sécuriser les orientations toutes en remontant des modifications, des compléments et des adaptations locales. Cette partie reflète parfaitement le fonctionnement de la revue en tant que pivot des réseaux AC. Contrairement à la recherche classique qui met en place une expérimentation parfaitement calibrée avec des répétitions pour analyser un phénomène ou valider une pratique, notre mode de recherche et développement s’appuie au contraire sur une multitude de situations différentes qui permettent par le nombre et la diversité des contextes d’avoir rapidement une idée sur la pertinence de l’approche tout en se permettant simultanément des adaptations et aménagements pour le bénéfices de tous.

Revue TCS Evolution des publicitésCe troisième graphique qui analyse l’évolution des publicités concernant les produits phyto dans la revue TCS est lui aussi très intéressant. Il montre en fait que les annonceurs (phyto) ont dans un premier temps rapidement déserté la revue, considérant certainement que son contenu devenait trop "écologigeant", voire « anti ». Cependant et avec un peu de temps, ils reviennent progressivement, comprenant certainement notre position non radicale et l’émergence de solutions mixtes mais aussi plus techniques. L’autre point mis en avant par ce dernier graphique est le fort développement d’annonces sur des solutions visant à réduire l’utilisation des phyto. Si la présentation de houes désherbeuses, de rouleaux écraseurs de couverts ou de trieurs de graines sont assez classiques, l’arrivée de propositions basée sur le purin d’ortie et autres stimulants biologiques complète cette ouverture. Cependant, le plus significatif est l’arrivée de propositions de mélanges de semences de plantes compagnes spécifiques pour le colza. Il s’agit ici d’un vrai changement de paradigme. L’agriculteur a maintenant deux stratégies opposées pour gérer le salissement : le vide avec soit les phyto ou le binage ou bien le remplissage biologique avec les plantes compagnes. Ce dernier point démontre enfin que l’industrie commence à trouver son intérêt dans cette orientation : il y a donc de grandes chances pour que le soutien au développement de l’agroécologie continue de grandir.

Réduire la dépendance historique à la chimie

Cette analyse résumée sous forme de graphiques fait ressortir une très forte croissance des sujets qui traitent de solutions visant à réduire l’utilisation des produits phyto. Bien qu’il ne s’agisse pas d’une position « anti », cette évolution traduit notre recherche de réduction de la dépendance historique à la chimie. Après la qualification du déchaumage, ce sont les couverts et leur roulage qui ont d’abord apporté quelques avancées. La rotation, une meilleure connaissance de l’évolution des stocks grainiers à la surface du sol et le semis direct ont ensuite permis de progresser. Plus récemment, le colza associé a vraiment révolutionné les pratiques en montrant qu’il était possible de déboucher sur des parcelles propres et même s’offrir des impasses, alors que cela nous semblait inconcevable quelques années plus tôt. Parmi les produits phyto, l’emblématique glyphosate a également été abordé à plusieurs reprises avec notamment des ouvertures très intéressantes d’implantation en SD sans herbicide total (TCS 84 et 85 en 2015).
C’est aussi pour compléter cette recherche de solutions alternatives que nous avons ouvert une rubrique AB. Décloisonner les pratiques nous semblait important surtout lorsque les objectifs globaux sont proches. Certains TCSistes sont aujourd’hui assez confiants pour faire le choix du bio mais aussi beaucoup d’agriculteurs AB sont intéressés par nos approches de conservation et de développement de la fertilité des sols ainsi que nos nouveaux modes de gestion du salissement qui peuvent donner des résultats remarquables.

Des phyto devenus outils parmi d’autres

Bien entendu, cet engagement a fait fuir quelques annonceurs nous sentant moins promoteurs de leurs solutions simplistes, bien qu’elles puissent rester nécessaires en fonction des systèmes, des risques, des sensibilités et des niveaux de transition de chacun. Les produits phyto sont simplement relégués au titre d’outil dans une panoplie qui continue de s’étoffer. D’autres annonceurs, par contre, nous ont rejoints, accompagnant eux aussi la démarche de transition avec de nouvelles solutions. A ce titre, l’arrivée d’une publicité, il y a 5 ans, pour des plantes compagnes en colza a été un grand moment qui a vraiment entériné notre basculement vers l’agroécologie : les producteurs avaient enfin le choix entre une solution chimique (désherbant), des solutions mécaniques (travail du sol et/ou binage) et une solution agroécologique (un sac de graines de plantes diverses avec une bonne dose de légumineuses à mélanger avec leur semence de colza).

Un reflet des pratiques dans les réseaux AC

Cette mutation n’est pas que le fait de la revue TCS ; elle reflète aussi très largement l’évolution des pratiques sur le terrain dans les réseaux AC : des changements bien réels qui, avec peu ou prou de soutien, et sans faire beaucoup de bruit, ont cependant débouché sur des innovations et des adaptations très performantes. L’agriculture, les phyto (dont le glyphosate) font trop souvent la Une avec beaucoup d’amalgames qui attisent un matraquage et des débats qui ne font que semer le trouble dans l’opinion sans proposer de solutions concrètes ; il serait plus constructif de présenter, de mettre en avant et de soutenir les démarches agroécologiques. Celles-ci permettront de réduire non seulement l’utilisation des phyto mais aussi toutes les pratiques impactant sur l’environnement tout en encourageant la biodiversité végétale et animale ainsi que la diversité des approches et des idées, pour encore plus d’efficacité et d’agroécologie demain.


17
novembre
2015

Avec la COP 21, le carbone est à l’honneur

Maïs sur sol strip-tilléAvec l’approche de la grande messe de ce monde qui se penchera sur l’avenir de la planète en décembre prochain à Paris, on ressent une grande effervescence autour du carbone et de l’agriculture. Chacun publie ses chiffres, ses bilans et tente de démontrer qu’il contribue, à son niveau, à limiter les émissions et donc réduire les risques de changement climatique. Sans être opposé à de telles rencontres qui sont certainement utiles, il faut cependant saluer la débauche de temps et d’énergie pour des avancées qui seront certainement et encore une fois trop modestes par rapport à la gravité et l’urgence de la situation.

Pour ce qui est de l’état des lieux, c’est certainement Bruno Parmentier qui, avec son article « Agriculture, alimentation et réchauffement climatiques » résume assez bien la situation. L’agriculture est bien triplement concernée en tant que :
  Victime : c’est une des activités humaines qui va le plus souffrir des effets du réchauffement, lequel compromettra gravement son développement en France mais aussi et surtout dans de nombreuses régions fragiles du monde.
  Cause : elle est un des acteurs majeurs de ce réchauffement car elle émet à elle seule entre 20 et 25 % des gaz à effet de serre d’origine humaine.
  Solution : elle cultive l’un des seuls outils disponibles pour contribuer à résoudre le problème : la photosynthèse. C’est le moyen le plus efficace, écologique et rapide de fixer du gaz carbonique dans les arbres, la végétation et le sol. C’est aussi une chance qui peut permettre de présenter l’agriculture, si facilement décriée, comme une activité positive au niveau de l’environnement.
Même s’il est hasardeux d’annoncer des chiffres globaux d’émissions et/ou de séquestration de carbone pour l’ensemble de la planète, vu l’immensité des superficies et des systèmes, cet état des lieux apporte cependant une idée assez claire de la situation et ouvre sur les pistes envisageables.
Il est cependant dommage de se retrouver en 2015 pour tenter de trouver des solutions au réchauffement climatique alors que ça fait plus de 20 ans que les premières sonnettes d’alarme ont été tirées. Dommage qu’il faille attendre autant de temps pour que les responsables politiques mais aussi la majorité de nos concitoyens voient clair et commencent à changer pour de vrai et se posent même encore des questions sur des solutions simples et évidentes. A ce titre, je souhaiterai renvoyer tous ceux qui doutent encore de la capacité de l’agriculture à apporter des solutions vers un CD-Rrom que nous avons publié en 2004 avec Matthieu Archambeaud. Nous avions osé l’appeler « Agriculture du Carbone » http://agroboutique.com/fr/agroecologie-catalogue/44-agriculture-du-carbone.htmlIl n’a pas pris une ride en plus de 10 ans avec des information qui ont plus de 20 ans. Toujours pour éviter les excuses du style « oui mais on ne savait pas", je vous propose également de relire mon édito du TCS 23 de 2003 intitulé « L’agriculture du carbone : un projet innovant à porter ensemble ».
A l’époque, comme encore aujourd’hui, nous n’étions pas des visionnaires mais des acteurs bien ancrés sur le terrain, armés de bon sens et essayant de développer une approche cohérente. Bien sûr qu’il y a 15 ans, ces approches agronomiques n’étaient pas aussi évoluées qu’aujourd’hui ; bien sûr il existe encore des doutes et des moyens de faire encore mieux ; bien sûr changer n’est pas simple mais pourquoi encore attendre devant tant d’évidences ???

Enfin, il ne faudrait pas que cette COP 21 tourne à la « carbone partie » permettant à beaucoup de se dissimuler habilement derrière le CO2 et continuer d’impacter lourdement l’environnement et la planète. Il en est de même pour les solutions qui devront être proposées rapidement. La réduction des émissions ou la « séquestration » du carbone ne doit pas être la cible première mais la conséquence positive de mesures et d’orientations plus cohérentes et globales. C’est d’ailleurs pour cette raison que je me suis permis le point de vue et parallèle suivant dans le dernier TCS (84) « Nitrates et carbone même dérive ! »
C’est aussi pour cette raison que nous avons publié dans ce même TCS « l’eau, le sol, les plantes : une autre théorie du changement climatique » qui est issu d’une discrète étude de chercheurs slovaques publiée en 2007 (Water for the recovery of the climate). Pragmatique et plein de bon sens, elle renforce et appuie nos approches de couverture du sol et même d’agroforesterie et démontre que des solutions locales simples peuvent avoir des impacts rapides et facilement mesurables. Elle évite également de se laisser enfermer dans des théories trop simplistes et prouve l’ampleur de notre ignorance sur ces sujets.


30
septembre
2015

Lors des semis, levez le pied !

JPEG - 159.8 kioAlors que les semis d’automne débutent tout juste, il me semble important de revisiter les résultats de ce formidable essai/démonstration organisé l’année dernière par la Chambre d’agriculture et les CUMA du 89.

Cette comparaison de semoirs a été mise en place à l’automne dernier dans les conditions de semis sous couvert généralement rencontrées aujourd’hui en AC. Le couvert semé le 1 août et composé d’un mélange de moutarde, gesse, trèfle, lentille, radis chinois, sarrasin et fenugrec atteignait 1,5 m pour 3,5 kg/m2 de matière verte (environ 6-7 t de MS/ha). Le semis a été réalisé en direct dans le couvert (sauf broyage pour le Aitchison). Ensuite un suivi a été réalisé afin de suivre le positionnement des graines, la qualité et dynamique de la levée mais aussi le niveau et développement des adventices.

Le résultat est sans appel et la tendance conforte les observations de terrain avec des niveaux très différents en fonction des techniques (de 0 à 26,7/m2). L’amplitude déjà très forte prouve que nous ne sommes pas en présence d’une parcelle « propre » et aurait certainement été encore plus amplifiée sans la présence d’un couvert aussi dense.

Sans surprise, ce sont les semoirs à disques avec de faibles vitesses d’exécution qui déclenchent le moins de levées (entre 0 et 3/m2). Les systèmes à dents d’Ecomulch et d’Aitchison sont également bien situés mais leur vitesse de travail a été également lente (6 km/h). Par contre dès qu’on appui sur l’accélérateur, le nombre d’adventices/m2 grimpe en flèche d’autant plus que le mode de semis inclus un travail du sol.

Cet essais nous conforte donc dans nos orientations : il est possible de travailler légèrement le sol l’été pour gérer quelques défaut et l’implantation du couvert mais en matière de salissement, il faut conserver le couvert jusqu’au semis et surtout s’astreindre à ne pas travailler le sol au moment du semis.

Bons semis et surtout repensez à cet essai dans la cabine du tracteur : quelques fois on peut gagner du temps et surtout faire des économies d’herbicides en ne travaillant plus et en ralentissant la vitesse.


21
août
2015

Plantes compagnes en céréales d’hiver

JPEG - 145.6 kioAlors qu’il était en train d’épandre de l’azote sur ses céréales en avril (un bon mois de décalage végétatif avec la majorité des régions de France), Jim Bullock, TCSiste du centre de l’Angleterre, remarque des petites taches plus vertes dans sa culture. En descendant du tracteur, il s’aperçoit qu’il s’agit de zones où se sont développées des repousses de féverole d’hiver (culture précédente) qui sont en train de disparaître après le dernier passage d’herbicide. Ce développement et l’état de ce blé au pied de la féverole montre bien tout l’enjeu d’associer. Si l’affaire fonctionne bien aujourd’hui et est même validée sur colza, il faut absolument avancer sur ce dossier avec les céréales d’hiver : il y a trop à gagner au vue de cette photo qui doit servir de repère. Cependant cet exemple soulève une nouvelle fois la question des échanges d’azote entre plantes compagnes. Si ce n’est pas les transferts de N qui expliquent cette différence aussi forte, quels sont les mécanismes en jeu ? C’est certainement un impact rhizosphérique global, une surdynamisation de l’activité biologique mais aussi une collaboration au niveau aérien (maladies, ravageurs et protection). En fait, il serait réducteur de croire que les relations entre légumineuses et graminées et ici entre un pied de blé et un pied de féverole se limitent à de ridicules échanges d’azote. Le vivant est beaucoup plus complexe et même si nous ne sommes pas capables de comprendre toutes les interactions et d’apporter des explications, ce constat, mainte fois répété, doit nous orienter sans hésitation encore plus sur les chemins de l’association et des plantes compagnes en céréale. C’est la même approche que pour le colza qu’il faut développer avec certainement encore plus de bénéfices et d’opportunités :
  Implanter des légumineuses compagnes avec une céréale c’est développer une meilleure couverture du sol et apporter plus de diversité pendant l’automne et l’hiver. C’est aussi une meilleure structuration et gestion de l’eau pendant cette période souvent stratégique avec à la clé, certainement une augmentation des flux d’azote et de fertilité en fin de cycle notamment pour assurer le remplissage mais aussi l’accession à de bons niveaux de protéines.
  La stratégie peut être également inversée. C’est une céréale d’hiver qui est alors implantée dans une future culture de légumineuse pour apporter les mêmes fonctions en matière de sol mais aussi pour la gestion du salissement. Cette fois, c’est l’anti-graminée normalement appliqué sur la parcelle qui éliminera la partie « plante compagne ».
  Enfin cette approche peut permettre de mettre en place, dans certains cas particuliers (terrains humides où les cultures ont souvent du mal à passer l’hiver), une stratégie opportuniste. C’est en fait un mélange des deux cultures qui peut être implanté à l’automne. Au printemps suivant, en fonction de la survie pendant l’hiver, du développement et de l’homogénéité de la végétation comme du salissement en place, il est possible d’arbitrer entre poursuivre vers la récolte de céréale ou celle de la légumineuse (intéressant pour se faire quelques semences de couverts) ou tout simplement convertir la végétation en place en couvert et repartir sur une culture de printemps. Au-delà de l’intérêt de cette approche « plantes compagnes » qu’il faut commencer à tester avec agressivité dès les implantations d’automne, il faut être conscient que la réussite et l’accession à l’ensemble des bénéfices ne sera possible, comme pour le colza, que si le niveau de salissement est « faible » et maîtrisé. Un point qui nous renvoie directement à l’approche rotation et système qu’il est indispensable de mettre en œuvre dans un premier temps. Tout se tient et c’est à la fois une contrainte et une opportunité. Cependant, ce sera toujours notre manière d’aborder le sujet et la diversi-té que nous intégrerons dans nos parcelles qui permettra de faire pencher la balance du bon ou du mauvais côté mais aussi de profiter pleinement de nouvelles idées et stratégies encore plus économiquement et écologiquement intensives.


17
juillet
2015

Engrais vert : on n’a rien inventé !

Si vous avez quelques minutes, je vous propose de lire ce document tiré d’un vieux manuel d’agronomie du début du siècle dernier.
Couverts du siècle dernier page 1 Couverts du siècle dernier page 2
Ce n’est pas un parchemin mais vous constaterez comme moi que toutes les grandes lignes et concepts sur le développement de la fertilité y sont :
  Les plantes se nourrissent de l’air et de la terre (bien sûr la notion d’azote est présente mais aussi celle de carbone : surprenant !)
  Hormis pour N et C, les engrais verts n’enrichissent pas vraiment le sol en éléments minéraux. Ils peuvent par contre les déplacer et/ou les rendre plus assimilables.
  Si la biomasse est exportée, la fertilité suit avec. C’est le cas pour un engrais vert, de la paille mais aussi pour du fourrage et même de la luzerne. C’est par contre celui qui la reçoit qui va en profiter.
  Les légumineuses sont bien entendu et sans vraiment de grosse surprise, mises en avant.
  L’objectif de maximiser la production de biomasse est aussi bien évoqué en fin de document et rejoint tout à fait notre approche « Biomax ».
  Enfin et ce n’est pas le moindre point de similitude, l’auteur de l’époque évoque la fertilisation : « Il est nécessaire que le sol soit encore assez fertile pour suffire à une abondante production de plante-engrais ». Il propose d’ajouter du superphosphate, de la potasse et même une petite dose d’engrais azoté. En replaçant cette approche dans son contexte où les engrais étaient rares et souvent très chers, on évalue encore mieux la pertinence de ce conseil. A la lecture de ce document, on peut seulement regretter d’avoir passé par la case révolution verte pour aboutir à la case CIPANs avant de revenir à l’agriculture de conservation et aux couverts végétaux. Que de temps perdu, d’argent gâché et d’eau polluée alors que les connaissances étaient là. Il suffisait de continuer dans le bon sens et empiler les nouvelles connaissances et savoir-faire. Seule satisfaction, les réseaux TCS et ABC ont renoué avec succès à ce bon sens et ce savoir-faire et les objectifs sont identiques. La voie est donc validée encore une fois et même si c’est bien sec et chaud en ce moment, n’oubliez pas les couverts végétaux.

Pour plus d’informations sur les plantes, les mélanges possibles et les dosages : http://agriculture-de-conservation.com/sites/agriculture-de-conservation.com/IMG/pdf/couverts_vegetaux_2015.pdf