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Opaline Lysiak

Pour régénérer, il faut de la pérennité dans nos systèmes

Mettre en place des plantes pérennes demande de régénérer aussi notre vision de l’agriculture, de la société et de la façon dont nous mangeons.

J’aime beaucoup ce lapsus de l’agriculture de "CONVERSATION". Et quand les discussions avec mes amis continuent sur l’AC, on se dit souvent que cette agriculture aura émergé justement grâce à des conversations profondes qui n’avaient pas lieu avant. Je crois à l’AC, j’ai tout appris sur les sols vivants grâce à ceux qui m’ont emmené dans leurs parcelles pour observer le sol à l’aide d’une bêche. C’est pour cela qu’aujourd’hui je crois que le mot CONSERVATION a fait son temps. Certains ACistes sont véritablement conservateurs dans leurs pratiques et leur mentalité. D’autres ACistes au contraire, souhaitent évoluer en permanence, sortent de leur zone de confort pour expérimenter, prennent des risques, et ont souvent des résultats qui régénèrent les sols plutôt que de les conserver. Ces ACistes là aiment partager et évoluer dans leur système de prise de décision. Ils ont une vision holistique. Alors oui bien sûr, la BASE c’est de CONSERVER nos sols, puisque le SOL c’est la BASE. Préserver ce capital sans lequel les sociétés humaines disparaîtraient. Mais beaucoup d’entre vous régénèrent déjà leurs sols. Mettent en place les conditions pour retrouver une auto-fertilité et peu à peu se passer de la chimie.

Sortir de sa zone de confort pour évoluer

Certains d’entre vous ont fait le choix de réintégrer des plantes pérennes dans leur système, pour réduire encore plus le nombre de passages et maintenir le sol intact, avec ses racines et toute sa vie, sans aucune perturbation. Faire appel à l’élevage pour valoriser ces plantes pérennes est une superbe initiative, qui permet aussi de recréer des écosystèmes humains et de belles collaborations. Je pense à Franck Baechler, qui se dit "éleveur de sols et d’animaux". Elever un animal, c’est littéralement l’amener vers le haut, lui donner les conditions de vie idéales pour qu’il développe toutes ses capacités. C’est pareil pour un sol.

Couvert Biomax chez Bertrand Paumier, pionnier de l'AC en Bretagne

Mais alors pourquoi cet article ?

C’est le livre de Mark Shepard "Agriculture de Régénération" (en anglais "Restoration agriculture") qui a déclenché l’envie de saisir le clavier. Mark Shepard a transformé, en 20 ans, 42 hectares de terres labourées en un oasis de productivité et de biodiversité.

Agriculture de Régénération, Mark Shepard

Voilà ce que Mark écrit : « Nous partageons tous la meme crise dont les racines plongent dans les méthodes de production de notre nourriture. Ce que l’on mange est indirectement responsable de toutes les crises auxquelles l’humanité est confrontée aujourd’hui »

Mark Shepard part du fait que toutes les civilisations ont disparu parce qu’elles ont échoué à faire évoluer leurs systèmes agricoles. Et toutes ces civilisations - Mésopotamie, Egypte, Perse, Inde, Chine, Grèce, Rome, Amérique centrale et du Sud - dépendaient de cultures annuelles pour leur alimentation. La plupart des habitants de notre planète dépendent d’une « agriculture annuelle ». Le riz dans nos bols, le blé dans nos pains, les céréales du petit déjeuner, les pâtes, le maïs, le soja qui permet de nourrir une grande partie des animaux pour la production de viande et de laitages. De par leur nature, les annuelles ont besoin de pousser sur des sols dénudés. " C’est dans l’ordre naturel des choses, elles sont partis les premières à coloniser un site après une perturbation des sols. Etant donné qu’elle sont à la base de notre alimentation, on peut dire que « ça a toujours été comme ça » mais en fait, dans l’histoire de l’humanité, les humains dépendent d’elles depuis environ 10 000 ans. Les cultures annuelles peuvent être récoltées si rapidement qu’une grande partie de la population fut « libérée » de la corvée de recherche de nourriture. Les céréales, pouvant être stockées et livrées à un endroit donné, ont favorisé le développement de peuplements. Les villes résultent directement de la culture de plantes annuelles"

Agroforesterie chez Pierre Pujos, Gers

Pour une grande majorité des cultivateurs, qui dit plante annuelle dit labeur intense pour les humaines, leurs machines et tout le système économique qui les maintient en activité. D’où la malédiction biblique « C’est à la sueur de ton front que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes à la terre, d’où tu as été pris ; car tu es poussière et tu retourneras à la poussière » (Genèse 3:19).

Citation tirée de "Agriculture de Régénération" Mark Shepard

Les ACistes vivent un peu moins cette malédiction puisqu’ils transforment la poussière en sol fertile, mais le système économique n’a pas évolué pour remercier leur travail. La dépendance à la chimie des systèmes en AC avec semis direct pur montre bien que les plantes annuelles ont en effet, besoin de sols nus, ou en tout cas avec une compétition éliminée - pour bien pousser puisque ce sont des plantes pionnières par nature. J’en suis convaincue : il n’y aura pas d’ABC sans intégration de l’arbre dans les agrosystèmes (« tout sol tend vers la forêt » Ernst Zürcher) et sans élevage (n’en déplaise aux vegans qui eux, dépendent fortement des cultures annuelles aujourd’hui) Alors comment intégrer les plantes pérennes dans vos systèmes ? Puisque ces plantes sont « pérennes » - qu’elles soient plantes de prairie, arbres ou arbustes - elles n’impliquent qu’une perturbation du sol, à l’implantation. Alors comment pourraient-elles vont donner du fil à retordre si vous organisez bien le travail dans votre écosystème ?

La Ferme Écosystème (Opaline Lysiak)

Créer des fermes écosystème, la nouvelle frontière des agriculteurs

En une génération, la France a perdu 1 million de fermes. Il nous reste moins de 440 000 fermes en France et dans les 10 prochaines années, la moitié des agriculteurs part en retraite. Alors oui, de plus en plus de jeunes sont attirés par le « retour à la terre » mais quel modèle de ferme peut-on imaginer avec eux ? Comment transmettre une ferme de 50 ha gérée par une seule personne avec un modèle tout de même « monoculturel », à des jeunes qui n’ont pas envie de travailler seul, 60 heures par semaine avec un salaire rikiki ? Le modèle de Mark Shepard est viable, il demande simplement qu’on s’y mette : création d’un modèle de ferme écosystème pour installer des jeunes en agroécologie, formation d’une armée de paysans sur petites et grandes surfaces qui arrivent à travailler ensemble et entre générations, comme le fait Les Agron’Hommes (je fais ma pub) ou Fermes d’Avenir. Attention, je vais utiliser un gros mot : Mark Shepard fait de la permaculture sur 42 ha.

Les ACistes ont l’ADN pour créer des fermes écosystèmes

Depuis que vous prenez soin des sols, n’avez vous pas une furieuse envie de partager votre expérience au fur et à mesure de votre évolution ? Ne rencontrez vous pas des jeunes qui aimeraient s’installer ? Vous vous demandez comment créer de la valeur et de l’emploi sur une ferme céréalière ? Une fois que l’étape de la remise en route des sols a été franchie (et je vous admire sincèrement pour cela !) comment créer de la valeur ajoutée pour que l’économie de la ferme et du territoire soit reboostée ? Comment créer une ferme écosystème avec chacun son petit business (façon Joël Salatin - Polyface Farm) ou avec la vision de Frédéric Thomas ? Comment créer un paysage abondant de nourriture, de biodiversité et de vers de terre, qui donne envie à une flopée de citoyens de soutenir votre travail ? Si vous avez une centaine d’hectares, c’est un sacré terrain de jeux et je serai curieuse de récolter vos idées pour installer des jeunes à l’avenir.

Bertrand Paumier me présente son essai d'orge précoce

L’autre jour sur la page Facebook Les Agron’Hommes, un internaute a critiqué le fait qu’une plantation d’arbres soit faite par 15 bénévoles, et que "s’il avait fallu payer tous ces gens, ça aurait couté cher". Le fait est qu’aujourd’hui, on ne peut pas payer ces gens et que le monde est plein de jeunes et moins jeunes qui ont envie de décoller leurs fesses de leur chaise et aller aider les agriculteurs à créer des paysages nourriciers.

Faites vous partie de ceux qui critiquent les fermes qui ont un modèle économique en partie basé sur la formation ?
Ou peut-être critiquez vous les néo-ruraux qui ont gagné de l’argent pendant une partie de leur vie et qui utilisent cet argent pour démarrer une ferme agroécologique ?
Puisque la France ne compte quasiment plus de paysans, où trouver les gens et l’argent puisqu’il n’est plus dans le monde agricole ? Avez-vous oublié qu’une ferme céréalière dépend en grande partie d’aides de la PAC, alors que beaucoup de fermes en permaculture n’y ont pas droit ? Vous avez des connaissances précieuses à partager. Je vous encourage sincèrement a développer le partage de votre expérience par la pédagogie, et à y gagner de l’argent - en restant transparent sur vos chiffres - que vous réinvestirez dans votre transition agroécologique et votre bien-être. Personnellement, quand je me regarde dans la glace tous les matins, je n’ai aucun problème de conscience à me dire que des entreprises privées financeront en partie les 5000 arbres que je vais planter sur ma ferme.

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Pour découvrir et soutenir le projet d’Ecole d’Agroécologie Voyageuse des Agron’Hommes : https://lesagronhommes.com

Pour participer à l’Ecole d’Agroécologie Voyageuse en tant que ferme : https://lesagronhommes.typeform.com/to/P1Zd5s

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DU MÊME AUTEUR : Opaline Lysiak


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