Le sol de sa vie

Dominique Martin ; Horizon - octobre 2010 -

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On peut aimer sa terre sans la culbuter à tout bout de champ. Depuis qu’il a quitté le clan des laboureurs, Frédéric Thomas creuse et sème une façon écologique de cultiver. Une aventure dans l’aventure d’un homme qui, de longue date, a renoncé à tracer sa vie en lignes droites.

Feutre mou sur la crinière ou ceinture western à la taille, il a toujours ce petit truc qui ouvre l’oeil en cinémascope aux grands espaces, à l’aventure humaine face aux éléments sauvages. C’est comme ça qu’il fait sa vie, en cow-boy libre, depuis qu’il est en âge de cavaler. A cinquante ans bientôt, il se verrait bien remiser son cheval à la ferme pour s’installer, définitivement. Peut-être… Frédéric Thomas est de la trempe des cavaliers nomades qui ont appris la vie au cuir de la selle, gobant les savoir-faire au fil du chemin, aussi habiles à jouer du banjo que du lasso. Qu’on en juge par la liste hétéroclite de ses métiers actuels : agriculteur à Dhuizon, en Sologne, journaliste et rédacteur en chef à Marcillé-Robert en Ille et Vilaine, agronome itinérant, grand creuseur de trous, pionnier d’une contrée encore vierge, tantôt désignée « de conservation », « durable » ou « écologiquement intensive » selon les tribus. Quels qu’en soient la langue ou le nom, c’est cette nouvelle forme d’agriculture qu’il tente sur sa ferme depuis douze ans. Parti de l’abandon du labour, il a simplifié jusqu’à ne plus toucher du tout le sol pour le couvrir, l’occuper, le faire travailler par les plantes en permanence, y semer directement la future récolte en compagnie d’adventices compagnes. Une question de foi, de « croire en soi », en « l’action locale ». Un parti pris sioux de l’optimisme sur la capacité de prendre en main son destin. Frédéric est à la tête de l’association BASE (Bretagne agriculture sol environnement), fourmilière qui se nourrit de l’échange d’expérience entre ses membres, 500 agriculteurs et techniciens du grand Ouest et au-delà. « Sur un tiers de ma ferme, j’y vais franco à tester des choses totalement nouvelles. Cela ne réussit pas à tous les coups ! Sur la moitié de la surface, je pratique ce que j’ai déjà éprouvé, qui présente le minimum de risque, et j’y suis mieux que mes voisins. » Pour lui, la ferme est au coeur du processus de progrès qui, sans détour, va de l’idée à l’expérience puis à la mise en réseau des savoir-faire. Cette histoire collective, Frédéric commence à l’écrire en même temps qu’il la défriche. Mireille, sa compagne et lui fêtent juste les dix ans de leur bébé de papier, la revue TCS – techniques culturales simplifiées – mise au monde en 1999. Un vrai coup de poker : « On avait envoyé le premier numéro à 3 000 personnes, des gens que j’avais rencontrés. En retour, on a reçu d’emblée 250 à 300 chèques. »

Tenu à bout de bras par le couple,
l’OVNI aux allures de vilain canard traverse le marigot des revues agricoles en pédalant de toutes ses forces. « Il a fallu tout apprendre, comment écrire, faire, envoyer un journal. Nous faisions tout nous-mêmes, c’était de l’artisanat. » Aujourd’hui, l’oiseau a fait son nid avec 4 000 abonnés et jouit du confort de s’être associé avec un groupe de presse. Frédéric n’y a pas laissé de sa plume ou de son âme libres. Trop à l’étroit avec les TCS, il élargit le cadre par un site internet dérivé de la revue, baptisé « agriculture de conservation » et depuis peu sous-titré « Portail des agricultures écologiquement intensives. ». Et ça marche : « On est à 1 000 connexions par jour. » Le site foisonne d’infos, de contributions diverses, comptes-rendus, carnets d’expression assez libre. On y croise les noms de collaborateurs proches comme Matthieu Archambeaud et Cécile Waligora, avec lesquels s’est formée une petite équipe salariée. « D’une approche mécanisation, on est passé à l’agronomie, aux rotations et maintenant au génie écologique. » Le rejet instinctif du labour s’est transformé en refus réfléchi du sol nu. « Pour maintenir un sol nu, il faut se battre en permanence contre la nature qui cherche à l’occuper. Mieux vaut signer un pacte avec elle en choisissant les plantes qui vont s’installer. » Pactiser avec les adventices pour ne plus les subir. La synergie plutôt que l’affrontement. « C’était la stratégie des Incas en cultivant 50 variétés de pommes de terre pour parer et profiter des aléas. C’est la nôtre en associant le colza à d’autres plantes. Cette symbiose, cela fait 2 ou 300 ans qu’on ne la connaît plus en agriculture. » Le chemin est simple, ancestral : observer et essayer. Le maïs est un tuteur idéal pour plantes grimpantes : « J’essaye de lui associer un haricot, une pratique courante autrefois dans les Landes comme au Mexique. Si on peut remplacer le liseron par du haricot, ce sera tout bénéfice ! » Frédéric croit dur comme fer en cette forme de développement : « Nous avons la force de la diversité. Chacun profite de l’expérience des autres. Il n’y a pas besoin de recherches longues. Si ça marche, cela se développe. On valide en transférant. » L’inverse d’un schéma classique, vertical, prônant des solutions et méthodes préméditées. Une idée que Frédéric décrit dans son carnet personnel : « Cette voie ne fonctionne pas comme un entonnoir mais ressemble plus à une porte d’entrée vers une diversité de solutions complémentaires qui, comme une avalanche, s’amplifie et s’agrandie au fur et à mesure que nous avançons. »

Il faut davantage que des idées pour tailler une telle conviction.
Dans son cas, c’est le sillon d’une vie égrainée comme une aventure qui a fait boule de neige de mille ingrédients. D’abord la terre natale, le Loir et Cher de Michel Delpech, où il faut si souvent marcher dans la boue et l’on est tout l’automne à retourner des hectares. Frédéric grandit entre céréales, asperges et vaches laitières. La ferme de ses parents offre des terres ingrates, si humides qu’on les laboure deux fois l’an, à faire et défaire les planches. C’est là qu’il cultive aujourd’hui, sans toucher au sol. Revanche sur des années de labour labeur. A quatre ans, il colle déjà au tracteur comme un aimant. A 15, il fait les saisons chez un entrepreneur. Au lycée agricole de Vendôme, il est bon soldat. On le voit, le pousse à (s’)enchaîner en BTS. Il refuse d’entrer dans l’entonnoir. « Après le BTAG, j’ai décidé d’arrêter les études. Ce n’était pas mon truc j’avais envie de terrain. » Les bancs de l’école ne le font guère rêver, alors que les grands espaces, chevaucher les gros matériels, l’Amérique et les cow-boys ! Il saute sur une bourse, part travailler en ferme aux USA. Le Minnesota, des cultures et des cochons, à cent dollars la semaine. « Je me suis retrouvé responsable du matériel, à faire les récoltes, bricoler dans l’atelier. » Une ferme laitière de 150 vaches, où le boss le prend vite comme second, foreman, chef d’équipe à 20 ans. Entre les silos tours et les six repas par jour, le jeune homme oublie les cours de nutrition : « Je pilotais l’alimentation des vaches à la bouse. » Il profite : « Je m’éclatais à semer les maïs, ensiler les luzernes. J’ai vu des gars qui ne travaillaient pas la terre. » Après un US tour en moto, il atterrit sur un cheval, cow-boy dans le Montana. Deux mois à conduire les vaches dans les alpages : 350 bovins, six cow-boys en selle et quelques loups. « Mon rêve d’enfance. On était comme dans les films, à cheval toute la journée. J’ai appris à jouer du lasso. » Après quoi John Wayne retombe dans ses charentaises en France, prend un petit boulot de démonstrateur en matériel et ré-enclanche le train-train des saisons au volant de la moissonneuse. Fini la griserie, c’est la gueule de bois : « J’ai retrouvé ici la morosité et le manque d’enthousiasme. » Retour aux States où son boss le reprend sans sourciller. Puis un Canadian tour avec un copain, une virée au Mexique en repassant par le Montana. « J’ai fini dans l’illégalité avec mon visa. J’ai découvert une société dure. J’étais un travailleur immigré, je le voyais dans le regard des jeunes femmes, le même que celui qu’elles avaient pour un Portugais ou un Mexicain. » Revenu du rêve américain, Frédéric prend un job dans les essais de produits phytos. Pour trouver mieux, il attaque un BTS via la promotion sociale.

« J’ai énormément appris des autres élèves, certains avaient été profs ou agriculteurs. »
Examen en poche, il a toujours la bougeotte, va travailler en Allemagne en ferme et sur un chantier de construction. En 1987, il dégotte un poste de prof en machinisme en lycée agricole où il tient deux ans. « Je commençais à parler TCS mais ça allait beaucoup trop lentement pour moi. Et puis je voulais voir plus grand, plus loin encore. » C’est l’Australie pendant un an et le gigantisme de deux « fermes » : « L’une faisait 4 000 ha de blé avec 6 000 brebis ; l’autre un ranch de 400 000 ha, grand comme l’Ille et Vilaine, j’étais avec 5 autres gars, des brutes, à 250 km du premier point de ravitaillement. » Puis la Nouvelle Zélande avec Mireille et un premier bébé au bout du chemin. Fin de la période voyage travail formation. « Je dis aux jeunes, l’essentiel c’est d’avoir son bac. Après, ce n’est pas grave si on ne sait pas ce qu’on veut faire, de commettre des erreurs, de se faire un peu exploiter. Mieux vaut prendre tous les jobs possibles, découvrir ce qu’on aime, rencontrer des gens qui pensent et qui font autrement, qui rendent optimistes, aller ailleurs, où c’est plus compliqué, apprendre à rebondir. C’est plus facile quand on a 20 ans. » Frédéric n’a jamais cessé de rebondir. De rencontrer le constructeur allemand Michael Horsch, il devient représentant dans l’Ouest pour son matériel pionnier de semis direct. Champion en langue, il se lance comme formateur en anglais technique agricole, édite un dictionnaire unique en son genre – il en est à la neuvième édition – organise des voyages à l’étranger, « beaucoup sur les TCS. » Sa ferme labo, il la manque une première fois en 1993 : « J’avais un projet ici à Marcillé Robert. Tout était bouclé mais au dernier moment la Safer a préempté. Je me suis retrouvé sans terres. » Pour finir, il reprend la ferme de ses parents, à 300 km de son domicile. Défi technique sur les terres, logistique vu la distance. « La main d’oeuvre est un critère essentiel de gestion. » Le but est là. A l’âge où d’autres lèvent le pied, lui veut foncer. « Profiter des années qui viennent pour être davantage sur mes terres. » Besoin vital : « Pour ne pas cesser de réfléchir comme un agriculteur. On peut très facilement s’extraire du milieu, oublier que l’on joue tous les jours avec son portefeuille. Partout dans le monde, les gens de la terre ont la même façon de raisonner. C’est avec elle, eux, que je me sens à l’aise. »


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