L’Agriculture de Conservation ou l’art de l’anticipation

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Le mode de gestion le plus répandu et utilisé en agriculture est la réaction. Communément, après la détection d’un souci ou d’un risque (salissement, ravageur, fertilité), un diagnostic est établi et un programme de réaction est mis en œuvre pour régler le problème. Même si cette approche est utile et possède une efficacité, elle fait trop souvent abstraction du pourquoi et se concentre à minimiser des symptômes plutôt qu’à considérer les causes profondes. C’est pour cette raison que la systématisation de solutions identiques, comme en désherbage, conduit toujours au développement de contournements et résistances, qu’il s’agisse d’approches chimiques ou mécaniques. Il est donc crucial de changer de stratégie et d’y inclure un maximum d’anticipation, comme nous avons appris à le faire en AC.

Transition = sevrage

Si retirer tout ou partie du travail mécanique est un élément très positif pour la vie du sol et la structure qui en découle, la réussite de la simplification du travail du sol et a fortiori du SD suppose une bonne organisation « naturelle ». C’est un vrai dilemme pendant la période de transition qui doit être abordée comme une période de sevrage du travail du sol. En fonction du type de sol, de l’agressivité des pratiques précédentes et de l’exigence du climat mais aussi des cultures, cette période peut être très courte ou prendre plusieurs années. Dans tous les cas, des profils de sol, des tests à la bèche associés à l’observation des racines des cultures/couverts et de l’activité biologique permettront de prendre les bonnes décisions. Il faudra cependant toujours anticiper une bonne structuration. Qu’elle soit biologique ou à défaut, mécanique, elle est le garant d’une bonne circulation de l’eau, de l’air mais aussi de la colonisation des racines. Avec un peu de temps, l’accession à une bonne organisation structurale « naturelle », outre faciliter l’AC et fournir des économies notables de temps et de mécanisation, apportera beaucoup plus de résilience face aux agressions possibles (récolte compliquée) et surtout une bien meilleure gestion des à-coups climatiques. C’est d’ailleurs ce que beaucoup ont pu mesurer avec l’hiver et ce printemps particulièrement humides. 

Un coussin de sécurité

En parallèle, à la surface, l’accumulation de matières organiques mais aussi de fertilité abritant une vie intense débouche sur la construction d’un mulch, véritable épiderme protecteur du sol. Celui-ci anticipe et assure le lit de semence dans un milieu vivant et aéré avec d’importants flux de fertilité sans risque de battance ni de compaction. Ce véritable « coussin de sécurité » apporte également une homogénéisation des parcelles par la surface, repoussant progressivement l’hétérogénéisation qui est fortement amplifiée par les approches conventionnelles et principalement le travail du sol. Même si cela prend du temps et demande des investissements (couverts, apports organiques localisés…), mieux vaut mettre en œuvre une stratégie d’homogénéisation par la surface qui compensera beaucoup plus habilement un sous-sol toujours hétérogène, que tous les algorithmes et technologies sophistiquées.

Anticiper des champs "propres"

À l’inverse du désherbage chimique ou mécanique qui ne sont que des stratégies de réaction avec les limites d’efficacité qu’on leur connaît, la gestion du salissement est certainement le domaine où l’anticipation excelle en AC. La disparition rapide de toutes les graines, une ressource alimentaire de choix, à la surface du sol, a l’avantage de rendre la typologie du salissement très prédictible et permet d’organiser les enchaînements en conséquence. C’est à ce niveau que les « vides sanitaires » apportés par la stratégie « 2/2 » ont montré toute leur efficacité. Ainsi, il est aujourd’hui possible d’anticiper des champs « propres » en AC au point de faire assez facilement des impasses en désherbage alors qu’une mauvaise rotation peut conduire à la situation inverse. À ce niveau, anticiper modifie également les repères économiques. Au lieu d’être contraint et d’agir en pompier, la rotation permet de retomber à des niveaux de salissement plus calmes qui ouvrent sur des économies d’herbicides dans les cultures suivantes, de la flexibilité et une plus large possibilité de cultures et/ou associations.

L’anticipation commence au coeur des parcelles

L’anticipation vaut également pour une grande partie des maladies et des ravageurs qui accompagnent les soucis de salissement. Ils sont souvent une réaction naturelle au manque de diversité que nous refusons d’introduire dans nos systèmes de production. En d’autres termes, et comme avec les « mauvaises » herbes, nous déployons beaucoup d’énergie pour lutter contre des ennuis alors que nous les invitons dans nos parcelles et même les cultivons. Si les bords de champs et globalement le paysage jouent un rôle important, l’anticipation commence au cœur des parcelles où la diversité et l’intensité végétales, par les cultures et les couverts, associées à la réduction des agressions mécaniques et chimiques, permettent d’encourager la biodiversité fonctionnelle. La stratégie colza associé, développée par les réseaux AC, est ici un exemple de choix. En plus d’apporter plus de biomasse, de racines, d’azote mais aussi de fleurs à l’automne donc globalement énormément plus de diversité, il permet de réduire, voire supprimer le travail du sol, les insecticides et même dans certains cas, tout ou partie des herbicides. Au-delà de la simple évaluation économique, ce type d’enchaînement aura donc des impacts positifs très larges sur la parcelle, sur l’exploitation et même sur les environnements proches qui seront difficiles à inventorier et quantifier. Par essence, il sera toujours compliqué d’apprécier l’impact complet d’une stratégie d’anticipation à sa juste valeur puisqu’il est difficile d’imaginer les problèmes que l’on a pu éviter grâce à sa mise en place. Il convient cependant de s’ancrer sur l’expérience acquise avec comme axe de conduite le maximum de diversité.

Patience et persévérance

Recycler la fertilité grâce aux couverts végétaux, injecter de l’azote dans le système par les légumineuses et plus globalement, développer ce que nous appelons aujourd’hui très communément l’autofertilité est aussi de l’anticipation qui demande de la patience et de la persévérance. C’est d’ailleurs l’une des grandes différences avec les agricultures conventionnelles, qui, grâce au travail du sol, déclenchent, souvent et sans vraiment le savoir, une forte minéralisation pour assurer le démarrage des cultures, quitte à prendre le risque d’en perdre par lessivage. À l’inverse, les itinéraires AC conservent beaucoup mieux cette fertilité et même la développent quitte à être un peu court en disponibilité à l’installation des cultures : d’où la nécessité d’une localisation d’engrais au semis surtout dans les cas « extrêmes » de semis direct dans des couverts vivants. En complément, l’anticipation est encore bonne conseillère en matière de fertilisation même si l’autofertilité accompagnera beaucoup mieux les besoins avec des économies potentielles importantes. Les engrais, s’ils ne sont pas incorporés en dessous du mulch, vont être déposés dans une zone très carbonée avec une activité biologique avide de fertilité, et entre autres d’azote, pour se développer. Traverser cette barrière, qui limite les risques de pertes par volatilisation mais aussi ruissellement et lessivage, a un prix : le ralentissement de l’efficacité immédiate en passant par la phase biologique et organique.

Le précédent est la garantie du succès

Si la rotation est la clé de voûte de la gestion du salissement et des ravageurs en AC, anticiper et choisir de bons enchainements facilitera les implantations et globalement apportera plus de commodité et de réussite. Face à un minimum d’intervention, c’est en fait le précédent qui fournit le niveau de structure, de résidus, de repousses et de salissement, de facilité à semer mais également de fertilité et de risque ravageurs et maladies. En AC, le précédent est donc la garantie du succès de la culture suivante à moindre frais et surtout avec le maximum de chances de réussite. Pour imager ce point, prenons encore une fois le colza. En semis direct, le précédent orge menace d’être la pire des situations : un matelas de pailles difficiles à franchir, des repousses envahissantes, peu ou pas de fertilité, un sol sec et souvent beaucoup de limaces. Afin de contourner habilement ces conditions compliquées, mieux vaut anticiper avec une culture de légumineuse graine, un maïs ensilage voire un tournesol ou à l’extrême un soja. Ainsi, l’introduction d’une culture à marge brute négative peut déboucher sur des économies mais aussi plus de réussite et de sécurité, renforçant la rentabilité globale de l’exploitation.

Les stratégies d’opportunisme que nous avons commencé à développer sont également des approches anticipatives. En plus de surprendre les voisins et la nature, récolter en grain un couvert ou laisser filer un colza qui resurgit au printemps dans un mélange Biomax nécessite de cultiver les bons réflexes et attitudes. Cependant, il aura fallu installer avec soin en amont un couvert de qualité avec des plantes pouvant devenir de potentielles cultures dans une approche de rotation où le salissement est calme.
Glisser un trèfle ou une luzerne, au semis, dans un colza, c’est également de l’anticipation. C’est un coût supplémentaire avec toujours une incertitude de réussite même si l’approche commence à être bien validée. Sans vraiment d’impact positif sur le colza, c’est tenter d’avoir une bien meilleure gestion de l’interculture suivante avec des économies de travail du sol (déchaumage), une qualification de la structure, une entrée extérieure d’azote tout en facilitant le semis direct de la culture qui suit. C’est d’autant plus de l’anticipation que les bénéfices de fertilité, d’économies d’azote et de désherbage voire gain de productivité, ne seront ressentis que sur la céréale voire les deux céréales qui suivent.

Anticiper notre communication

Ayez des champs beaux !
Ayez des champs beaux !
En plus de développer la fertilité et d’encourager la biodiversité, vos champs sont votre meilleur outil de communication : n’hésitez plus à cultivez votre image !

Enfin et au-delà des aspects agronomiques et techniques dont nous avons relativement bien cerné les enjeux, nous devons apprendre à beaucoup plus anticiper notre communication. Afin de ne plus être contraint à la défense, à la justification de nos choix et de nos pratiques, il faut ouvrir nos fermes, expliquer les vertus de nos approches à nos voisins rurbains, inviter des représentants et des politiques et surtout continuer à faire des champs « beaux ». Si beaucoup nous observent, c’est un poids, une responsabilité mais aussi une super opportunité de démontrer les impacts de nos pratiques et expliquer les raisonnements qui les sous-tendent. C’est ainsi que la diversité dans les couverts avec une poignée de tournesol, une pincée de phacélie ou une once de lin, en plus de stimuler votre biodiversité fonctionnelle, sera votre meilleur outil de communication positive avec un impact beaucoup plus important que vous ne pouvez l’imaginer.
Continuez à faire des champs « beaux » qui attirent l’œil de ceux qui nous observent et nous épient ; il sera plus facile de leur expliquer la complexité de l’agriculture lorsque ce seront eux qui vous aborderont pour vous demander pourquoi !


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