François Hirissou : « De conseillers agricoles venus d’en haut, nous devenons passeurs de connaissance »

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JPEG - 27.8 koConseiller en agronomie à la Chambre d’Agriculture de Dordogne, François Hirissou suit et accompagne des groupes d’agriculteurs dans une zone classée sensible. Depuis 2008 il anime avec ces agriculteurs un programme d’action sur les systèmes agricoles innovants, axé sur la co-construction plutôt que sur l’expertise du conseiller. Cette démarche a révolutionné sa manière de concevoir l’accompagnement et a permis aux agriculteurs impliqués de reprendre goût pour leur métier. Entretien.

Camille Atlani : Entre 2008 et 2012, vous avez animé le programme d’action de la Chambre d’Agriculture de Dordogne sur les systèmes agricoles innovants, réunissant une vingtaine d’agriculteurs en Périgord Noir.En quoi ce programme consistait-il et quels étaient ses objectifs ?

François Hirissou : Pour situer un peu le contexte de la région, l’agriculture du Périgord Noir est très diversifiée, structurée en exploitations de petite ou moyenne surfaces qui ont une longue habitude de lutter contre les difficultés de l’agriculture. N’ayant pas les structures importantes des autres régions de France, ces exploitations ont dû s’adapter en permanence à l’évolution des choses. C’est une donnée de départ importante : afin de s’en sortir, les agriculteurs du Périgord Noir ont su, au travers du temps, réagir à la difficulté ambiante en innovant et en partant sur des voies peu explorées ailleurs. Une seconde donnée de départ importante est que nous sommes en zone vulnérable au nitrate. Ceci représente une contrainte majeure car les coûts de mise aux normes, pour de petits élevages et une petite agriculture, sont très élevés. Ainsi les pratiques demandées, telles que la couverture des sols en période de lessivage de nitrates ou la mise aux normes de la capacité de stockage des effluents organiques, étaient vécues comme très contraignantes par les agriculteurs qui n’en voyaient que les aspects négatifs.

Dans ce contexte, l’élément déclencheur de notre action a été une proposition faite à l’Agence de l’Eau de participer financièrement à un programme d’action qui permettrait de répondre à la problématique de qualité des eaux par une approche globale. Nous pensions que mettre la reconquête du sol
au centre des objectifs, plutôt que de se contenter de mesures unitaires (bandes enherbées, mesures environnementales ponctuelles), pouvait être beaucoup plus efficace et porteur de sens pour initier de vrais changements. Nous étions en cela très inspiré par la revue TCS et Frédéric Thomas, qui a eu par la suite un rôle déterminant dans les transferts de nouveaux savoirs sur l’agriculture de conservation.

C’est ainsi qu’a été créé, en 2008, le Plan d’Action Territorial afin d’amorcer une réflexion avec les agriculteurs autour de pratiques plus respectueuses de l’environnement – non plus sur leurs aspects contraignants, mais sur leurs aspects innovants pouvant représenter un plus pour l’exploitation agricole. Il faut souligner également le rôle très important du Conseil Régional d’Aquitaine qui nous a accompagné financièrement pour l’achat de matériels spécifiques, ce qui représente souvent un obstacle majeur pour les agriculteurs ; et bien sûr le partenariat permanent avec le réseau des CUMA très actif en la matière.

Nous avons donc commencé à travailler sur la mise en place de couverts végétaux perçus, cette fois, comme une pratique positive pour l’activité agricole. Après cette amorce, nous avons poursuivi avec l’amélioration du travail du sol, par sa diminution voire son arrêt complet. Ensuite, nous avons travaillé sur des désherbages moins importants, sur l’intégration de matière organique issue de l’élevage pour améliorer la fertilité du sol et réduire les apports de fertilisants extérieurs… En somme, cela nous a permis de travailler sur toutes les pratiques possibles pour ne pas rester à une seule vision dogmatique de l’agriculture. En partant d’une contrainte, nous sommes allés vers quelque chose de positif au travers d’une agriculture moins intensive, dans laquelle nous réfléchissions différemment à nos pratiques ainsi qu’à leur utilité.

C.A. : Quels bénéfices les agriculteurs y participant ont-ils constatés ?

F.H. : La démarche a été initiée avec un petit groupe d’agriculteurs très motivés qui avait déjà dû réfléchir et innover pour se sortir de situations compliquées. Ils ont été formés à l’agriculture de conservation par des personnes maîtrisant parfaitement leur sujet, ce qui pour moi est crucial. Une fois que ces agriculteurs ont commencé à travailler avec ces systèmes-là, le premier bénéfice a été de se retrouver entre eux pour discuter d’autre chose que des contraintes liées à l’agriculture. C’est très important : cette formation leur a permis de réintégrer l’agronomie, le savoir-faire et la sensibilité agricole dans leur pratique. Cette expérience avait d’autant plus d’intérêt que les systèmes à mettre en place n’étaient pas arrêtés, mais devaient être adaptés à chaque exploitation. L’échange devenait donc un facteur clé : ils allaient chez les uns et chez les autres pour regarder comment cela fonctionnait et cela leur donnait des idées sur comment mettre en place ces systèmes chez eux.

La mise en place de ces systèmes, au bout du compte, s’est traduite par une réduction de moitié de leurs dépenses en carburant – sans compter la diminution des coûts d’entretien du matériel du fait de son utilisation moindre. Ils ont par ailleurs obtenu, sur leurs différentes cultures, des rendements équivalents à ceux obtenus en conventionnel mais avec des charges de structure qui avaient diminué. Leurs marges se sont donc améliorées, mais aussi sécurisées puisque ces systèmes permettent de retrouver un fonctionnement du sol plus naturel et donc plus résilient à des problèmes climatiques. Ils ont solidifié, consolidé leurs systèmes agricoles. Nous n’avons que très peu de recul car sept ans, à l’échelle du fonctionnement des sols, est un laps de temps court – il faut dix ou quinze ans pour commencer à voir de réels résultats. Cependant, chez les agriculteurs y participant cela ne va qu’en s’améliorant, ce qui est très positif.

Enfin – et c’est une donnée qui selon moi n’est pas assez prise en compte – ces systèmes ont mené à une amélioration considérable de leur bien-être général. Leur travail était moins pénible, ils passaient moins de temps sur leur tracteur à labourer et préparer leurs sols et, au contraire, plus de temps à observer les sols… Leur fatigue physique s’en retrouvait considérablement diminuée.

C.A. : Aujourd’hui, combien d’agriculteurs sont engagés dans ce programme ?

F.H. : Ce mouvement a fait un peu «  tache d’huile » car assez vite des agriculteurs d’autres régions de Dordogne s’y sont intéressés. Nous avions beaucoup communiqué au travers du site web de la Chambre d’Agriculture et de réunions que nous organisions. Notamment, j’ai animé chaque année un colloque intitulé « Agriculture : nouveaux enjeux », auquel étaient conviés des agriculteurs d’autres régions. Cela a dû susciter de l’intérêt et des vocations, car beaucoup s’y sont mis ! Par ailleurs, un certain nombre d’agriculteurs pratiquaient déjà ces systèmes mais étaient éparpillés et le programme a permis de fédérer un peu tout cela. Désormais nous avons dans le département une base d’environ quarante agriculteurs engagés dans ces systèmes. Nous avons aussi créé une association BASE Dordogne regroupant une trentaine d’agriculteurs ; ils ont vocation à sensibiliser et convaincre tous les agriculteurs souhaitant changer leur perspective dans leur pratique de l’agriculture. Nous avons également été retenus dans le cadre d’un projet CASDAR du ministère de l’agriculture intitulé Collectif pour l’Agroécologie en Périgord.

Nous avons actuellement pour objectif, entre autres, de faire le lien avec les agriculteurs bio. Caricaturalement, il est souvent dit qu’avec l’agriculture de conservation, le conventionnel arrête de travailler son sol mais utilise plus d’herbicide, tandis que le bio utilise moins d’herbicide mais travaille plus son sol ! C’est caricatural car il y a désormais des agriculteurs se retrouvant dans les deux systèmes – agriculture de conservation avec utilisation moindre de chimie, ainsi qu’agriculture bio avec utilisation moindre de la mécanique. Nous commençons à voir des ponts se former, des passerelles se mettre en place, dont l’aboutissement serait de trouver une agriculture bio ne touchant plus au sol. C’est pour nous réellement une branche d’avenir de chercher à faire le lien entre agricultures de conservation et biologique tout en conservant des rendements suffisants.

C.A. : Qu’avez vous appris sur les besoins d’accompagnement des agriculteurs pour s’engager dans de telles pratiques ?

F.H. : Pour nous, conseillers agricoles, ce programme a changé beaucoup de choses. La Chambre d’Agriculture de Dordogne, notre employeur, croit beaucoup dans ces systèmes et a été un partenaire très actif. En 2011, à son initiative, nous avons participé à une formation d’AgroParisTech intitulée « Agronomes demain » qui nous a sensibilisés à de nouvelles façons de voir l’agriculture, non plus d’un point de vue analytique mais beaucoup plus synthétique. Penser en terme de système plutôt qu’en terme d’analyse d’un facteur permet d’enrichir considérablement la pratique car nous pouvons voir des interactions qui resteraient invisibles si nous regardions les choses de manière séparée.

Nous y avons également été formés à l’accompagnement – non plus comme conseil venu d’en haut, mais comme réel accompagnement des agriculteurs dans le développement de ces techniques. Désormais, notre rôle est donc d’accompagner des groupes et de faire émerger les idées des agriculteurs eux-mêmes, car ils ont une vraie expertise. La valorisation de leur expérience permet une co-construction entre agriculteurs et conseillers autour de ces pratiques. C’est un nouveau rôle qui est beaucoup plus enrichissant pour nous car nous travaillons sur du « matériau vivant » : l’expertise des agriculteurs, qui sont tous les jours au contact de l’évolution des choses et de leurs pratiques, nous permet d’approfondir nos connaissances puis de les diffuser auprès d’autres agriculteurs. Nous devenons des passeurs de connaissances. C’est vraiment une nouvelle façon de concevoir l’accompagnement agricole.

Pour moi, le fil directeur de ce type de conseil est de redonner de la passion pour leur métier aux agriculteurs. Il y a actuellement, chez beaucoup d’agriculteurs, un certain découragement. Lors des rencontres, stages ou formations que nous organisons, les agriculteurs ressortent pourtant toujours optimistes. Cette dimension du bien-être est trop souvent oubliée dans les stages car nous pensons que l’objectif est d’apporter une seule connaissance pratique, technique, sans se préoccuper de la dimension émotionnelle. Pourtant l’émotion, qui se traduit dans la vision de la vie des sols par exemple, est un facteur crucial pour que les agriculteurs changent leur point de vue. Ce n’est pas l’apport théorique qui permet de changer son point de vue. Nous ne pouvons changer notre point de vue que si nous sommes confrontés à des choses qui nous touchent énormément. D’après moi, c’est là-dessus qu’il faut travailler – sur les chiffres aussi, bien sûr, mais pas seulement. Cette approche permet de dire que le métier d’agriculteur et l’un des métiers les plus passionnants qui soit si on le voit de cette façon-là, en essayant de retrouver les équilibres naturels.

C.A. : Il y a-t-il des prérequis pour adopter des pratiques innovantes en agriculture ?

F.H. : Le premier prérequis est une ouverture d’esprit. Cela est fondamental pour un agriculteur qui se pose des questions, tourne en rond dans son système et ne voit pas d’issue. Cela arrive souvent de se sentir coincé, entre les rendements des céréales qui stagnent, le prix payé qui fait le yoyo, le coût des intrants qui augmente… S’ils se projettent et, avec l’aide d’autres agriculteurs, acceptent de voir les choses autrement, ils peuvent sauter le pas.

Le second prérequis est de sortir de la « bulle technologique » de l’agriculture – la chimie et la physique – pour se recentrer sur la biologie des sols. Il ne s’agit pas d’adopter un point de vue intégriste du « tout bio », mais un état d’esprit agricole, paysan, où l’on va considérer qu’il est aussi important de voir fonctionner un auxiliaire de culture que de s’intéresser à une molécule active. D’ailleurs, la première chose que font les agriculteurs après avoir adopté ces systèmes et observé la vie des sols et des insectes, est d’arrêter les insecticides. Lorsqu’ils voient la richesse de la biodiversité luttant contre les ravageurs des cultures, l’amoindrir devient problématique. Après avoir arrêté les insecticides, ils diminuent fortement les fongicides et commencent à s’interroger sur les variétés de plantes plus résistantes. Ils réintègrent ainsi, petit à petit, les équilibres fondamentaux. En revanche, pour l’instant, se passer complètement d’herbicides est compliqué, mais certains agriculteurs réfléchissent sérieusement à la question. Réduire les herbicides, notamment le glyphosate, est l’objectif de demain.

C.A. : Que souhaitez-vous présenter lors de votre intervention à Innovagri Toulouse ?

F.H. : Je vais tout d’abord présenter le contexte de départ de notre programme, puis montrer qu’en acceptant de voir les choses différemment nous pouvons produire des systèmes viables et durables pour l’agriculture – et qui ne peuvent que s’améliorer. Je montrerai ensuite les systèmes que nous avons mis en place pour les grandes cultures avec les couverts végétaux, l’allongement des rotations, le travail simplifié voire le non-travail du sol. Je présenterai également ce que nous avons mis en place pour l’élevage, comme le pâturage dynamique pour mieux valoriser les prairies naturelles et les surfaces considérées comme pauvres. Après cela, je mettrai en avant les premiers résultats économiques ainsi que les résultats des mesures d’activité des sols que nous avons réalisé, montrant que ces systèmes permettent de rétablir l’équilibre des sols. Je terminerai avec les modes d’accompagnement à mettre en œuvre pour suivre les agriculteurs et les aider à progresser dans ces voies-là.



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