Vendredi 17 avril 2020
Frédéric Thomas

Après des séjours aux États-Unis et en Australie, Frédéric THOMAS débute son activité de conseil de terrain et, en 1999, il crée la revue TCS. Il s’appuie aussi sur sa ferme, en Sologne, des terres sableuses hydromorphes à faible potentiel, où il met en œuvre l’AC avec réussite. Il est aujourd’hui l’un des acteurs majeurs du développement de l’AC en France.

De l’agribashing à l’agriloving !

Au moment où nous bouclons ce TCS de printemps, j’avais, bien évidemment, prévu de commenter l’annonce du ministre de l’Agriculture de la fin février sur l’AC et le glyphosate. C’est d’abord une position forte et politiquement courageuse. C’est aussi une certaine forme de retour à la raison, à l’écoute de la science et surtout à une approche globale où les orientations et décisions sont prises au regard d’un bilan avec la recherche des meilleurs compromis. Inévitablement, cette annonce va projeter l’Agriculture de Conservation, jusqu’alors ignorée du grand public et des médias, sur le devant de la scène. Ainsi, nous allons avoir la possibilité d’expliquer mais surtout de montrer toute notre cohérence agronomique et environnementale allant de la biodiversité de l’activité biologique des sols à un potentiel fort de mitigation du changement climatique, à l’échelle locale comme globale.
Après 3 années de communications négatives et de pressions sans relâche, cette prise de position nous donne enfin du champ pour continuer de développer et d’optimiser nos pratiques. Elle ouvre également la porte à tous ceux qui piétinaient dans l’attente d’une décision sur le glyphosate et crédite enfin cette troisième voie dans le paysage agricole. Même s’il reste beaucoup d’inconnues concernant l’établissement des règles et modalités d’application, les récents événements et le COVID-19 obligent, très logiquement, à repousser cette discussion et les possibles négociations à plus tard. L’urgence est aujourd’hui ailleurs.
Si cette épidémie planétaire sans précédent pour nos générations nous touche tous, plus au moins, elle a fait monter en première ligne notre corps médical dont il faut saluer le courage, l’engagement et le professionnalisme. Malgré la pression, le manque d’équipements et de stratégie globale, nos soignants, ceux qui les accompagnent, avec l’aide des plus jeunes comme des aînés venus à la rescousse, ont assuré. Bravo !
Cependant c’est le printemps et pendant que certains se battent quotidiennement sur le front, la seconde ligne s’active pour maintenir les flux de nourriture et commence à prévoir l’après pandémie. La médecine est une activité hautement stratégique a pu alerter le Président, mais la souveraineté alimentaire en est une autre et cette crise pourrait bien révéler à l’ensemble de nos concitoyens la nécessité de conserver une agriculture diverse, performante et productive dans l’hexagone. S’il est envisageable de différer la construction d’une route, le Tour de France ou l’examen du BAC, la nature a ses rythmes immuables et retarder les semis comme la moisson n’est nullement envisageable et pourrait se révéler même très problématique à moyen terme.
Eh oui notre chaîne alimentaire ne se résume pas aux rayons des grandes surfaces et aux étales des marchés qui en sont plutôt l’aboutissement. En amont, ce sont des circuits plus ou moins longs qui s’activent. À l’autre extrémité, il y a toujours des champs et des agriculteurs qui sèment et plantent, prennent soin des cultures pendant de longs mois avant de les récolter et d’expédier les produits vers l’aval pour qu’ils soient transformés, préparés et enfin distribués.
Si cette pandémie a déjà largement montré la vulnérabilité d’un raisonnement d’interdépendance accrue et de flux tendus pour les masques ou le gel hydro-alcoolique par exemple, on voit bien que la question est beaucoup plus complexe voire sensible avec la production agricole. Le jour où nous manquerons de carottes ou de farine, ce sera plus compliqué que de transformer une chaîne de fabrication dans une usine ou de s’approvisionner dans un pays tiers. Il faudra s’astreindre à semer, à prendre grand soin de la culture et attendre qu’elle pousse malgré tous les aléas (climatiques, ravageurs et/ou maladies) avant de pouvoir enfin s’en nourrir. Ce décalage dans le temps est redoutable car il peut donner l’illusion de plénitude momentanée alors que les stocks se vident. La nature a ses cycles qui imposent un temps de retour forcément retardé, qui s’accentue encore plus avec les filières élevages. Ainsi, cette crise en faisant ressortir notre vulnérabilité alimentaire nationale mais aussi mondiale, risque bien de repositionner l’agriculture comme une activité hautement stratégique.
• Si le confinement a forcé un changement dans les habitudes alimentaires (réajustement de la restauration collective vers la cuisine familiale), cette somme de modifications individuelles a complètement désorganisé les circuits classiques qui ont relativement bien réagi. Ce grand bouleversement ne s’est pas opéré sans entraîner des pertes importantes de produits périssables. Ce sont aussi des filières qu’il faudra réapprovisionner et réaiguiller avec, on l’espère, un retour progressif à une vie normale.
• Le stockage de denrées par tous les particuliers a montré, dans les premiers jours du confinement, la force que pouvait avoir la somme des petites réactions individuelles lorsque l’ensemble de la population agit massivement et simultanément. Même si cet impact est aujourd’hui en partie absorbé, il est certain que cette période de « restriction » va introduire un « mode précaution » chez la plupart de nos concitoyens qui continueront, même si c’est dans une moindre mesure, à faire des « stocks » de denrées qui représentent des quantités non négligeables.
• Parallèlement, certains états ont déjà repéré ce danger de raréfaction des denrées agricoles à la sortie de la crise sanitaire et/ou des risques de déraillements logistiques. Eux aussi commencent à stocker afin de protéger leurs peuples d’adversités trop fortes sur les prix de la nourriture voire d’assurer leur subsistance afin d’éviter une récidive du printemps arabe. Même si la planète ne manque pas vraiment de nourriture, celle-ci n’est pas correctement répartie, tous les pays n’ayant pas les sols et les climats adaptés. Les échanges internationaux, même s’ils ne représentent que 10 % des volumes produits, restent nécessaires. Cependant, ce ralentissement des exportations pour les producteurs, conjugué à la hausse de certaines importations pour les pays dépendants, ne peut qu’amplifier la diminution des flux et donc globalement la disponibilité immédiate.
• La main d’œuvre est un autre grain de sable pernicieux dans les rouages de la chaîne alimentaire. Si peu d’étrangers travaillent dans les exploitations céréalières et d’élevage, faisant face à la concurrence internationale grâce à leur efficacité et à leurs compétences techniques, c’est beaucoup moins vrai pour l’horticulture, la viticulture et surtout pour les filières fruits et légumes. Le poids de la main d’œuvre a entraîné une forme de délocalisation à domicile avec des bras étrangers moins coûteux et souvent plus efficaces. Ce blocage de la circulation des travailleurs handicape de nombreuses agricultures occidentales. Elles se découvrent, toutes en même temps, dépendantes de main d’œuvre venue d’ailleurs : que ce soit les Latino-Américains aux États-Unis, les Maghrébins en Espagne, les backpackers européens en Australie et en Nouvelle-Zélande et les travailleurs agricoles d’Europe de l’Est pour cueillir les fraises et les asperges en France. Cette crise fait donc émerger un important gisement local d’emplois et d’énormes opportunités pour rentrer en agriculture mais risque de perturber fortement la production à court et moyen terme.
• Enfin, la logistique nationale et internationale est lourdement perturbée. Il faut espérer que les chaînes d’approvisionnement tiennent, que les engrais, les phytos, les semences mais aussi les pièces détachées des équipements continuent de circuler. Tout ralentissement et blocage pourront avoir des conséquences importantes avec en plus des effets dominos.
• Pour compléter ce tour d’horizon et cette analyse, il ne faut pas oublier dans l’équation la partie de la production agricole qui est directement transformée en énergie « verte ». Que ce soit le maïs converti en éthanol aux USA, l’huile de palme en Asie ou le colza et la betterave en biodiesel et bioéthanol chez nous : ce sont des volumes importants qui ne vont pas trouver facilement preneurs au vu de la chute de la consommation mondiale d’énergie, conjuguée à l’effondrement du prix du pétrole brut. C’est donc autant de surfaces et de productions qui pourront être réorientées, même ponctuellement, vers des filières plus alimentaires.

Au regard de ces différents points, il est donc très compliqué de prévoir l’avenir. Nous traversons une période sans précédent et cette pandémie risque bien de provoquer de grosses turbulences qui vont déclencher beaucoup de réorganisations. Cette crise va exacerber la fragilité de nos systèmes et nos trop fortes interdépendances. Au-delà des aspects purement sanitaires, elle risque de replacer l’agriculture comme une activité stratégique devant pourvoir, autant que faire se peut, à une certaine forme de souveraineté alimentaire. Qu’il s’agisse d’un simple « état de grâce » ou d’une période plus durable, il va falloir saisir ces nouvelles opportunités. Très économe mais résiliente avec un haut niveau de production et de qualité tout en répondant positivement aux grands enjeux environnementaux et climatiques, l’Agriculture de Conservation possède encore ici beaucoup d’atouts !


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