Dans un environnement de prix très volatils, les marges seront assurées par les économies de coûts de production !

Frédric Thomas - TCS n°52 - avril / mai 2009 -

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Même si nous avions cru un peu trop vite au redressement de l’activité agricole en 2007, 2008 a durement rogné l’enthousiasme et 2009 ne se présente pas sous un meilleur ciel. Il est d’autant plus difficile d’accepter cette situation que l’ensemble des analyses publiées et les indicateurs à moyen terme confirment qu’il va falloir continuer de produire plus pour répondre aux besoins croissants de la planète alors que la surface agricole disponible est relativement stable et le potentiel de production de nombreux sols continue de s’éroder. Cependant, et à l’instar de ce qu’a connu la production porcine, nous sommes passés d’une période de relative stabilité où il était « facile » de prévoir, d’organiser et d’anticiper à une économie très volatile avec des amplitudes énormes et des revirements de situation brusques.

Comme personne ne peut être sûr de rien, les tendances peuvent s’inverser et les prix actuels des céréales rebondir aussi vite qu’ils ont chuté. À ce titre, il faut être conscient qu’aux cours actuels et avec des intrants encore très élevés, peu d’agriculteurs dans le monde peuvent produire tout en restant rentables. Certains risquent d’ailleurs d’arbitrer rapidement. C’est le cas des grandes surfaces des pays de l’Est comme de l’Amérique du Nord et du Sud, qui sont de plus en plus gérées par des financiers et des banquiers. Échaudés par la tourmente financière actuelle, ils vont certainement être réticents à investir des dollars, qu’ils n’ont quelquefois plus, sur des milliers d’hectares, au risque d’en perdre encore plus. Nous ne sommes pas non plus à l’abri d’une quelconque sécheresse comme en Argentine ou en Chine, ou autres problèmes climatiques, venant réduire rapidement la production de quelques dizaines de millions de tonnes. Bien qu’il faille rester attentif aux évolutions de marché et se protéger dans ce type d’environnement, entre l’info et l’intox distillées pour servir des intérêts qui dépassent les producteurs, il est très difficile de spéculer.

En revanche, dans ce contexte économique, il est crucial de maîtriser l’ensemble des coûts de production. Certes, il faut optimiser les charges de mécanisation à travers la simplification du travail du sol, mais il est indispensable de continuer à travailler pour limiter les interventions, les besoins en fertilisation et produits phytosanitaires grâce à des couverts végétaux performants, à des rotations adaptées mais aussi par l’intermédiaire de cultures dérobées et d’associations de cultures astucieuses à l’instar du colza. Au-delà des économies potentielles, cette orientation, qui concourt à plus d’autonomie, réduit énormément l’impact des variations de coûts et perturbe ainsi moins les prises de décisions techniques et la stabilité des entreprises. De plus, et à partir du moment où le rendement n’est pas impacté, voire au contraire amélioré, avec des sols plus performants, le revenu, même réduit, restera positif lors de périodes difficiles, mais devrait devenir très confortable lors de conditions plus fastes. En complément, et si la marge brute reste un bon indicateur, il faut largement dépasser ce concept et apprendre à évaluer le prix de revient global en incluant les coûts d’interventions, de main-d’œuvre mais également les autres charges de structure et foncières qui représentent souvent plus des deux tiers des dépenses. La connaissance du coût de production réel donnera plus de latitude face aux prises de position sur le marché mais permettra également de mieux arbitrer entre les choix et orientations techniques. Aujourd’hui, une intervention de 40 à 50 euros/ha, un coût très courant à partir du moment où l’on intègre le matériel, l’usure, la main-d’oeuvre mais aussi le produit appliqué dans le cas d’application phyto, impacte le coût de production d’environ 5 euros/t, pour un blé de 8 à 9 t/ha ou de 13 à 15 euros/t pour un colza ou un tournesol de 3 à 3,5 t/ha.

Enfin, ce type de conditions économiques va exiger une bonne solidité financière afin de pouvoir d’un côté stocker de la production en attente de situations éventuellement plus favorables, mais aussi saisir des opportunités de prix et stocker des intrants, engrais, phytosanitaires et carburant lorsque les cours redeviennent acceptables. Cette approche nouvelle est également indispensable pour sécuriser un approvisionnement de plus en plus aléatoire et chaotique avec les engrais mais aussi avec les produits phytosanitaires où, au-delà des nonhomologations et restrictions environnementales, apparaissent des pénuries ponctuelles surprenantes et difficilement explicables.

Bien que l’on ne parle que de crise, et c’est vrai que beaucoup connaissent des difficultés et manquent de perspectives, dans ce contexte plus qu’incertain, notre agriculture possède de solides atouts qu’il va falloir apprendre à valoriser et à exploiter. Elle a su rester familiale et, si l’agrandissement et les très grandes surfaces offrent des économies d’échelle, elles perdent en flexibilité et sont obligées de fonctionner en flux tendus. Ainsi elles ne peuvent pas prendre les risques que des structures plus réduites sont prêtes à engager afin de profiter d’opportunités ponctuelles. De plus, seuls des agriculteurs acteurs et des exploitations comme les nôtres sont capables d’optimiser les interventions à la parcelle avec des adaptations en temps réel en fonction des conditions, permettant de réduire de manière assez substantielle les coûts de production alors que d’autres doivent sécuriser quel qu’en soit le prix. Enfin, c’est encore la taille à dimension humaine avec des relations économiques durables qui, seule, permet d’investir dans le moyen terme comme la qualité du sol et de prendre des risques techniques afin d’innover et de s’aventurer sur la voie de l’agriculture écologiquement intensive.

Comme me l’a répondu habilement un agriculteur argentin à qui je demandais il y a quelques années comment il pouvait investir et gérer sa ferme dans un environnement économique très perturbé : « Il y a, certes, des difficultés et des risques, mais ce type de situation offre aussi beaucoup d’opportunités pour qui sait s’en saisir ».


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