D’une notion de durabilité à l’agriculture écologiquement intensive

Frédéric Thomas - TCS n°51 - numéro spécial 10 ans- janvier / février 2009 -

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Aujourd’hui, l’agriculture comme la société est en crise. Une crise profonde, une crise économique mais aussi une crise identitaire car tout ce qui était vrai et certain voilà quelques années ne l’est plus. En fait, la situation actuelle confirme quotidiennement que les piliers sur lesquels nos mécanismes économiques, nos systèmes de production et plus globalement nos modes de vie reposaient, s’effritent inexorablement. Ce type de période s’illustre également par une grande confusion qui entraîne un malaise généralisé, des turbulences, des conflits mais également une certaine forme de démission. En complément, elle exacerbe souvent les gestions « en pompier » et les guerres de pouvoir. Il est donc grand temps d’ouvrir les yeux et d’accepter que nous sommes arrivés dans une impasse et que les termes de l’équation ont fondamentalement changé.

La raréfaction de toutes les ressources non renouvelables, malgré la récente dégringolade des cours des matières premières est certainement le facteur le plus perceptible de tous. Nous sommes en fait passés de l’économie de la pléthore à la gestion de la rareté. C’est bien entendu le cas de l’énergie qui, au travers des modes de production, de transport et de consommation, est omniprésente jusque dans nos assiettes. Mais c’est aussi celui de l’acier, du bois et, plus proche de nos préoccupations, des ressources en éléments minéraux pour réaliser nos engrais. Plutôt que de réfléchir « substitution » il va falloir apprendre à utiliser ces ressources avec parcimonie et redévelopper des circuits courts et scénarios de recyclage.

La poursuite d’une démographie croissante, l’épuisement des ressources piscicoles sauvages, couplés d’une exigence alimentaire différente intégrant plus de produits carnés par des populations émergentes dopent et vont continuer de booster la demande. Si beaucoup de postes de consommation sont très compressibles, d’autres comme l’alimentation le sont beaucoup moins surtout lorsque la faim persiste et repart à la hausse. En complément, la valorisation d’une part croissante de la biomasse produite par l’agriculture, comme source d’énergie mais aussi de matériaux propres et biodégradables va renforcer cette exigence de production.

La surproduction est un leurre ponctuel car la demande en biomasse renouvelable, que seule l’agriculture peut fournir, va continuer de croître rapidement.

En contrepartie, la surface disponible ne cesse de se restreindre comme une peau de chagrin avec le développement des villes et des infrastructures mais également à cause de l’érosion qui ronge inexorablement la faible proportion de sols adaptés à l’agriculture. De plus la relative stagnation des rendements depuis plus d’une dizaine d’années, malgré plus de technicité et d’intrants traduit l’essoufflement de la majorité des sols agricoles. Bien entendu, il existe encore quelques réserves foncières potentielles mais cellesci sont très éloignées des zones de consommation, situées dans des secteurs pédoclimatiques beaucoup moins propices à l’agriculture et souvent au profit d’écosystèmes naturels fragiles et indispensables pour sauvegarder les grands équilibres de notre planète. Les sols agricoles sont par conséquent des ressources stratégiques de premier ordre en phase de devenir rares : il va falloir apprendre à préserver et à entretenir voire développer leurs potentiels de production.

L’eau douce est de surcroît un facteur amplificateur de pénurie puisque près de 40 % de la production agricole mondiale est permise grâce au recours de l’irrigation. Si cette forte dépense augmente les risques, la concurrence avec les autres utilisations peut également devenir source de conflits même chez nous alors que nous sommes un pays océanique généralement bien arrosé. La situation est encore plus dramatique puisqu’une grande partie de cette irrigation dépend de nappes fossiles non renouvelables, de mers intérieures, de lacs en cours d’assèchement ou de glaciers qui sont en train de fondre assez rapidement avec le réchauffement climatique.

L’eau douce risque de devenir précieuse : il va falloir non seulement apprendre à l’économiser et à la partager mais aussi développer des cultures et des modes de production beaucoup plus économes et autonomes.

La pression environnementale est certainement l’élément plus complexe et difficile à intégrer, mais la perte de biodiversité, la raréfaction d’auxiliaires comme les coccinelles ou les abeilles qui apportent au quotidien leurs contributions positives et leur régulation ne peut qu’amplifier les attaques de ravageurs et compliquer le suivi des cultures. À un niveau plus global, le réchauffement planétaire ne peut qu’augmenter les à-coups climatiques qui ne seront pas sans impacts négatifs sur la stabilité et le niveau de production des grandes régions agricoles.

Préserver l’environnement à l’échelle de la parcelle, du paysage mais également de la planète est une priorité pour limiter des retours négatifs déjà perceptibles. En parallèle, il faut aussi construire des systèmes de production plus robustes et capables d’affronter les perturbations à venir. En 10 ans, nous avons non seulement changé de siècle mais nous avons aussi fondamentalement changé de contexte socio-économique où les vielles recettes montrent de plus en plus leur impuissance. Cette représentation un peu sombre, mais réaliste, de l’avenir peut être prise comme une menace même s’il est certain que l’agriculture est en phase de redevenir rapidement une activité prépondérante comme en témoignent les tendances lourdes et les gros achats fonciers de par le monde. Au contraire, cela peut être une formidable opportunité pour changer radicalement notre perception et nos pratiques à l’instar de l’agriculture de conservation qui est aujourd’hui l’une des seules approches agricoles qui apporte de véritables innovations, de vrais changements et un renouveau qui répondent en grande partie aux termes de cette équation qu’il nous appartient de résoudre : produire plus, mieux, avec beaucoup moins tout en respectant les hommes et l’environnement. Il serait même souhaitable, bien que cela soit un peu présomptueux, que l’approche « système », les grands principes, la cohérence globale et les interconnections positives qui sous-tendent ce que nous commençons à nommer « agriculture écologiquement intensive » fassent école à bien d’autres niveaux de la société pour vraiment s’engager sur les voies de la durabilité. Même si cela semble un peu utopique aujourd’hui, l’utopie est plutôt d’imaginer que tout pourra continuer comme avant sans rien changer.

Pourquoi une agriculture écologiquement intensive ?

Témoignage de Michel Griffon, directeur général adjoint de l’ANR (Agence nationale de la recherche)

Le terme « écologiquement intensif », inventé lors du Grenelle de l’environnement, mérite une clarification. On a longtemps parlé d’agriculture intensive. Cela désigne conventionnellement une agriculture qui est fortement utilisatrice d’intrants chimiques par unité de produit obtenu. On pourrait dire aussi que c’est une agriculture intensive en énergie en raison de la grande quantité de gazole (entre autres) utilisée par unité de produit obtenu. On dit que le maraîchage est intensif en main-d’oeuvre en raison de la grande quantité de bras nécessaire par unité de produit obtenu. De la même façon on dit que l’agriculture pourrait être écologiquement intensive si elle utilise beaucoup le fonctionnement naturel des écosystèmes par unité de produit obtenu. En effet, il existe, pour accroître les rendements, des mécanismes naturels sous-utilisés, ainsi que des idées de techniques nouvelles inspirées par l’observation des processus naturels. Donnons quelques exemples simples. Il existe des mécanismes naturels assurant la fertilité des sols : cultures de service destinées à produire de la biomasse, puis décomposition de toute la biomasse et de tous les résidus de récolte, puis humification et minéralisation pour fournir des nutriments aux plantes cultivées. Ce processus peut être « intensifié » c’est-à-dire fonctionner plus. Cela conduit à avoir des cultures de couverture du sol valorisant toutes les possibilités climatiques d’un lieu. L’agriculture conventionnelle n’utilise en effet que pendant une durée limitée des possibilités de développement de biomasse offertes par l’ensoleillement et le climat. On « intensifie » le fonctionnement écologique des sols pour leur faire produire des nutriments, grâce à tous les processus biologiques, physiques et chimiques qui les caractérisent. Mais pour assurer ce fonctionnement écologique des sols, il faut alors renoncer au labour et recourir à des techniques culturales simplifiées. Autre exemple, face à l’accroissement inéluctable à terme des prix des engrais azotés, il faudra chercher à mieux utiliser les légumineuses en rotation ou en plantes de couverture ou, d’une façon plus futuriste, doter des céréales de la capacité qu’ont les légumineuses à utiliser l’azote de l’air. Mais il ne s’agit pas de renoncer totalement aux engrais. Cette orientation « écologiquement intensive » propose d’utiliser le plus possible des capacités écologiques des milieux cultivés, et de les compléter subsidiairement et si nécessaire par des éléments de technologie conventionnelle. Dans le domaine de la protection des cultures, on connaît de longue date les tentatives de la « protection intégrée » alliant la lutte biologique, la résistance des plantes par l’amélioration génétique, et la lutte chimique en complément. L’idée de « l’écologiquement intensif » est ici la même, mais insiste plus fortement sur la réduction de l’usage des pesticides.Il y a de nombreux exemples où l’utilisation maximale de fonctionnalités des écosystèmes peut être mise à profit. Il y a aussi des perspectives à plus long terme d’imitation de processus existant dans la nature, notamment des molécules ciblées sur certains types d’insectes. Cette nouvelle technologie est destinée non seulement à réduire les coûts, mais aussi à faire en sorte que l’agriculture soit plus vertueuse en matière d’environnement : réduction des émissions de gaz à effet de serre, baisse de l’utilisation de produits polluants, amélioration de la qualité des eaux, amélioration de la biodiversité locale… L’agriculture produit ainsi des « services écologiques ». On parle donc « d’agriculture à haute valeur environnementale » ou encore d’agro-écologie, ou encore d’agriculture intégrée.L’agriculture raisonnée et l’utilisation de techniques culturales simplifiées constituent des voies de transition qui sont encore très largement perfectibles, vers une agriculture qui soit à la fois hautement productive et en même temps respectueuse de l’environnement, ainsi que productrice de services écologiques utiles à la société tout entière. Dans ce domaine l’innovation réalisée par des agriculteurs eux-mêmes est très utile, ainsi que les investissements à plus long terme réalisés par la recherche.


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