Cultivateur ou Exploitant ? Autonomie et liberté en agriculture

André Colombel, cultivateur - discours de clôture de l’assemblée générale de l’association BASE ; février 2011 -

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En discutant il y a quelques temps avec Frédéric de l’idée d’autonomie en agriculture nous avons tout de suite mesuré l’ambiguïté du terme. Dans la foulée Frédéric me confie alors le soin d"analyser dans le cadre de leur activité ce qui distingue un Exploitant Agricole d’un Cultivateur, l’un rechercherait l’autonomie, l’autre revendiquerait la liberté . Pas simple, mais plein de sens … Manier les concepts n’est pas le propre d’un cultivateur, mais il dispose de par sa relation au sol d’un point de vue fondamental. Je me suis d’abord souvenu qu’en hébreux le mot sol se dit adamah, et que ce nom ADAMAH a donné son identité au premier homme de la Genèse ADAM. C’est un point de départ qui a du sens, à savoir qu’à partir de la vie du sol a surgi la vie de l’homme. C’est aussi l’avis de Darwin dans sa théorie de l’évolution.

Je me suis aussi souvenu d’une pensée de ALAIN, un philosophe de la Sarthe qui écrivait au début du XXème siècle "" les agriculteurs d’hier n’ont pas trouvé de beauté à leur labeur chaque fois qu’ils se sont trouvés asservis, n’étaient ils pas libres de se trouver libres ? " (ref. propos sur le bonheur"- folio)".

La question posée est de savoir pourquoi dans le même travail du sol l’un serait asservi et l’autre serait libre

A- La recherche d’autonomie de l’exploitant agricole.

Dans la RUPTURE.

Première question qu’est ce que l’autonomie comme fin en soi ? C’est une doctrine( stoïcien) qui par un effort de volonté donne les moyens de vivre avec ses propres moyens, l’homme étant réduit à l’état de moyens. C’est une vision de l’homme "égocentré", replié sur soi.

Seconde question quel est le sens du mot Exploiter "exploitant agricole". Exploiter c’est "faire valoir " me dit Larousse, avec une connotation abusive (Edt 80).

L’exploitant agricole serait un paysan qui est soupçonné d’abuser son sol… abuser la nature, abuser la création, et par conséquent de couper ce lien qui donne sens à son travail et ce lien c’est la vie. L’exploitant a-t-il vraiment conscience de cela ?

NON, car il n’a pas conscience de travailler un sol vivant, aussi ne faisons pas de procès d’intention, constatons seulement les faits. Pour l’exploitant agricole le sol est un support neutre, autonome, au même titre que le tracteur ou le prêt bancaire, les hectares sont des moyens rien de plus. Une ligne sur la table EXEL de son compte d’exploitation. Comme pour une voiture dont la capacité du réservoir définit l’autonomie, notre exploitant n’a qu’un souci, augmenter la grandeur du réservoir, c’est-à-dire plus d’ha. Mon fils, qui est là, me fait remarquer avec humour, "Hum cela dépend aussi du conducteur" je réponds : Eh bien non ! mon exploitant n’a plus besoin de conducteur, avec son GPS il envoie son tracteur seul dans les champs et les résultats enregistrés illico sont directement transmis par Internet à son gestionnaire et son comptable, son seul vrai souci c’est l’équilibre de son "Compte d’exploitation".

Mon exploitant est habile mais a-t-il de la sagesse ? d’où mon troisième questionnement.

Troisième question,
Pourquoi, en quelques années a-t-on jeté, et avec une telle inconscience, 4000 ans de savoir, empirique certes, mais riches de 150 générations de traditions, d’expériences et de sagesse ?

Est-ce une confiance aveugle dans la science dont le génial Rabelais me rappelle que sans la conscience elle n’est que ruine de l’âme ?

Nos anciens n’avaient ils rien à nous transmettre ?

Nous constatons ici une seconde rupture, la première était une rupture du sol à la vie, la seconde est une rupture de la modernité d’avec la sagesse de nos ancêtres, une rupture subite et brutale d’une génération à 150 générations passées. Je constate avec vous : quel gâchis !

Est-ce cela que l’on appelle le progressisme ?

Là encore ne jugeons pas, constatons seulement le fait, il est accablant me semble t’il.

De rupture en rupture, c’est donc le lien de l’homme à l’homme qui se perd. En effet si l’autonomie pour un exploitant agricole consiste à disposer d’un maximum de savoir, d’avoir et de pouvoir alors la vanité, l’égoïsme et l’orgueil vont rapidement devenir ces addictions qui asservissent en conséquence de quoi son voisin, son ami, son partenaire devient bien vite un concurrent, un adversaire, voire un ennemi, tel le mode de sélection darwinienne : malheur aux petits ils se feront éliminer.

Il n’est pas anodin de constater alors à quel point ce qui se passe en agriculture se reproduit dans tous les tissus de la société. A ce propos Masanobu FUKUOKA* éminent cultivateur japonais écrit : "de la même façon qu’un pays traite ses sols, il traite ses citoyens" . *Prix "Ramon Magsaysay", sorte de prix Nobel asiatique pour ses travaux sur l’agriculture naturelle.

C’est ainsi que l’autonomie en ce début de XXI ème siècle , vulgarisée par des intellectuels comme BOURDIEU ou Edgar MORIN, isole l’individu fatalement égocentré, dans une sorte de bulle qui le prive de relation et c’est avec raison que d’autres intellectuels aussi différents que Husserl, Sartre, Levinas , Hannah ARENDT , C Chalier ou J Ratzinger affirment que l’autonomie comme fin en soi est un mensonge qui conduit à la désespérance, au suicide, voire au totalitarisme.

En Inde en 2009, 19 000 suicides de paysans…( O M C) pour ne pas parler de suicides de paysans français ou bretons.(voir stat Nord Pas de Calais). Redisons le, que cette analyse ne soit pas comprise comme une condamnation de nos amis et voisins, tous nous en sommes plus ou moins victimes, nous faisons le constat objectif d’une situation réelle plus subie que volontaire hélas et, ouverte au débat. En conclusion de ce premier chapitre nous constatons que" Exploiter rompt radicalement toute relation de l’homme à la vie de son sol et également entre les hommes."

Avant de passer au second chapitre qui doit analyser le "cultivateur" un exemple est sans doute éclairant sur la différence de regard que nous portons les uns ou les autres sur notre activité : En 2010 une loi de modernisation agricole a été votée, à cette occasion, par son président, la FNSEA a demandé l’abrogation de l’obligation de semer des couverts… l’absurdité environnementale et économique d’une telle demande saute aux yeux d’un cultivateur mais elle est invisible pour un exploitant,( ici à toute une organisation comme la FNSEA), qui ne voit que le bilan comptable immédiat…La peur de perdre ôte à l’ homme une part essentielle de sa nature qui est rien de moins que le bon sens , la sagesse… Un homme autonome en quête permanente de sécurité matérielle a perdu sa liberté d’"être" et se trouve aliéné à l’avoir, au pouvoir et soumis à la "peur de manquer", peur omni présente dans notre société de consommation. (!)

B- La liberté du cultivateur

dans la RELATION

Le contraire de l’autonomie qui isole, c’est l’hétéronomie qui reconnaît avoir besoin de l’autre, de la richesse de sa différence.

Première question que signifie : " cultiver" ?, Cultivateur ? Cultiver : c’est rendre un culte avec une idée de dette morale. Cultivateur c’ est : celui qui cultive la vie du sol.

Seconde question - quelle liberté ?
L’homme libre, par un effort de volonté et de raison, tient sa liberté d’une disposition morale et spirituelle qui surpasse toute contingence matérielle. ou, Il est un être sage que ne séduit ni le savoir, ni l’avoir, ni le pouvoir. C’est une vision de l’homme ouvert à l’Universel.

L’homme libre, ici et maintenant, aurait un peu le profil d’un cultivateur de l’association BASE, il réfléchit avant de s’engager, il refuse de se laisser embarquer dans l’assistanat, il met en oeuvre les moyens pour, à la fois se nourrir et nourrir l’humanité en protégeant son héritage. Son sol est à la fois son souci et sa joie, il en prend soin car il a compris que son avenir, à lui le cultivateur et celui de l’humanité est là, à portée de sa main, dans sa main. Pensée universelle émise par de nombreux cultivateurs mondialement connus tels que, citons 3 principaux :
- (Au Sud Ouest CHILI)Mr Carlos Crovetto LAMARCA qui écrit : "Le cultivateur a dans ses mains l’avenir du monde entier" ; ou
- (Au Nord Est JApon) Masanobu FUKUOKA scientifique et magnifique cultivateur du Japon reconnu mondialement d’ajouter : "ce que je sais c’est que je ne sais rien, mais j’essaie que l’agriculture retrouve son vrai sens, "nourrir l’homme tout entier, corps et âme…"et il ajoute …" dépêchez vous sinon le vert va disparaître, le bonheur va disparaître,… aidez la terre à reverdir"

Le cultivateur de BASE est avant tout respectueux de la vie de son sol et comme Masanobu FUKUOKA il constate et mesure le désastre d’une modernité non maîtrisée en son sol.

Le cultivateur de BASE sait par intuition que tout est relation, Que le sol irrigue la vie de l’homme. Il n’y a pas d’un côté la chimie, de l’autre la physique, de l’autre la biologie, ou encore des bios ou des non bios, les uns opposés aux autres. Non, tout est en relation, en interaction, ainsi du soleil, de l’eau et de l’air en son sol tout est relié "tel un horizon de sens qui se déplace au rythme de la science" dit joliment J M MALDAME dans son livre sur l’écologie. (Création et Providence) Dans sa conférence sur DVD, (que je vous invite à visionner attentivement) notre Président Frédéric THOMAS ne dit pas autre chose, son DVD pourrait s’appeler " dans le sol et par le sol tout est relation"

Le cultivateur de BASE est solidaire, il partage les informations, il se réunit pour cela et il fait de l’écoute et du silence un moyen aussi précieux que le bruit et la revendication ne semblent nécessaires aux exploitants agricoles. Le cultivateur de BASE convoque la science. En effet pour lui la science est nécessaire à la compréhension des phénomènes de son sol encore ignorés, mais pour la confronter aussitôt à la pratique objective du terrain. De même qu’il refuse les dictats de ceux qui prônent la chimie ou la physique sans discernement…il refuse tout passéisme et tout dogmatisme.

Les cultivateurs adhérents de BASE savent que la Sagesse vient dans l’action, pas dans les concepts, aussi dénoncent ils l’ambiguïté de la position scientifique qui veut tenir à la fois des valeurs, soit une position morale, sans en chercher l’origine autre que dans le hasard et la nécessité cette tarte à la crème darwinienne, encore lui. N’eût il pas mieux valu retenir de ce dernier les nombreux travaux sur les vers de terre, remarquables et toujours d’actualité ? (pensons aux sciences humaines en particulier la psychologie) (Merleau Ponty)la prose du monde …l’algorithme, subjectivité de la science) Le cultivateur de BASE invite son voisin à le suivre, toujours la relation, mais sans insister, il sait trop bien comme il est délicat de convaincre par la parole, c’est pourquoi il partage toujours son temps entre la parole et le terrain pour confronter la technique et la pratique en son sol. Il sait surtout que pour être entendu et compris il faut toujours se faire plus petit que le message que l’on reçoit ou que l’on donne.

Le cultivateur de Base sait que personne n’a jamais réussi sa vie s’il n’en a pas reçu l’assurance ou d’un père ou d’un maître dans une relation vraie et libre. En cela il est hétéronome.

Le cultivateur de BASE est co-créateur, il redécouvre un nouveau (paradigme) modèle de développement à savoir que" son sol se fertilise automatiquement nous rappelle Frédéric dans un édito de TCS de 2010)". Il sait qu’avant de produire le sol a besoin de soins et d’entretiens, là est la nouveauté dans cette nouvelle approche du sol, plus le cultivateur est généreux envers son sol et plus son sol est fécond et prolifique, là est la (r)évolution. Patrimoine inestimable que ce sol alors inépuisable pour qui sait se montrer soigneux envers lui nous dit C C LAMARCA qui s’extasie devant "son sol éternel".

Les cultivateurs de BASE trouvent intuitivement de la beauté à leur labeur car il mesure la cohérence de la Création avec leur travail qui la prolonge, et leur discernement rencontre l’intelligence de la nature qui donne son sens à leurs travaux. De plus quelle joie toute simple mais si profonde de voir voler un papillon qui revit dans nos champs grâce à la biodiversité, quel bonheur que ce vol de perdreaux revenus grâce à la faune abondante en nos sols, quelle émotion quand un "capucin" (lièvre) vous déboule dans les pieds en bordure des couverts…quelle satisfaction de voir les vers de terre revenir en lieu et place de la charrue.

Si les cultivateurs de BASE sont fiers de leur labeur ils sont peu démonstratifs car l’humilité, qui s’enracine dans le mot "humus", leur a fait découvrir ce que d’autres, éblouis par la technique, n’auront pas perçu.

Le cultivateur de BASE est donc humble comme leur président, Lui qui a fait de l’écoute et du partage ses outils de travail favoris, et avec quel talent, aussi aucun d’entre eux ne fait carrière dans le "réality show" et réciproquement.

Parce qu’il est libre et responsable le cultivateur de BASE est soucieux de rester frugal en tout, il y trouve son bonheur et rien ne le retient plus de le partager. EX : Pour son matériel le cultivateur de Base va acheter un plus petit tracteur, d’occasion peut –être mais le meilleur semoir, c’est fou ce que les agriculteurs de BASE aiment les semoirs, à croire qu’il n’y a que cela d’important pour eux.

Agriculteur, ayant eu l’intuition d’une dérive technique il y a 35 ans, devenu observateur attentif de l’évolution de vos travaux, il était sans doute naturel que ce soit par l’un de nous qu’un hommage vous soit rendu en ce dixième anniversaire, toutefois ce petit billet ne saurait être une flatterie, ce serait vous manquer de respect, par contre il se veut un message d’encouragement.

la Bretagne, la France, l’Europe, ce monde, qui confond la fin et les moyens, a besoin de votre zèle silencieux comme la vie a besoin de calme , de paix et de partage pour s’épanouir vraiment et se propager. Votre action et votre engagement permettent de redonner à l’être humain une plénitude et une unité qu’il a perdu en perdant de vue son origine et sa destinée.

En conclusion

Dans la Bible au 1er Livre des Rois Ch. 19, il est dit que la Vérité ne peut s’entendre ni dans l’ouragan, ni dans le tremblement de terre, ni dans le feu, mais dans la "Brise légère" aussi ne soyons pas déçus du peu d’audience auprès des "puissants et des importants" car jamais un progrès n’est advenu par l’un d’eux mais plutôt par le travail silencieux d’hommes libres, ce que vous êtes.

Au nom de la Bretagne tant aimée et de l’humanité toute entière, Merci pour ce que vous faites et ce que vous êtes, quelle responsabilité… quelle belle vocation…

Si le mot "SOL" se dit ADAMAH en HEBREUX d’où fut tiré le nom du premier homme de la bible ADAM, En latin le mot ""SOL" prend son origine dans " SOLUM" qui signifie "(je vous le demande) "base"… donc.

VIVE … BASE

Cette belle coïncidence me permet, avec mon humour issu du sol, de vous proposer cette devise pleine de bon(ne) humus, de bonne humeur voulais je dire :

" LIBRE, et heureux comme un cultivateur de BASE " .

André Colombel adhérent du 35


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