C’est certainement le prix des énergies qui risque de réorganiser notre modèle économique

Tout est énergie

Nos modes de vie, de production et de consommation se sont progressivement construits sur une base d’énergie abondante et très bon marché. Aujourd’hui, l’homme moderne est un « Iron Man » pour reprendre les termes de J-M. Jancovici. Au niveau mondial, les machines, grâce à l’énergie avec laquelle nous les nourrissons, multiplient par 200 notre force musculaire et par 600 dans les pays industrialisés comme le nôtre. En fait, vu sous cet angle, tout est énergie. De l’extraction du minerai de fer à l’aciérie, puis de la fabrication de la voiture, du camion ou du tracteur jusqu’au carburant pour les faire fonctionner. C’est le même scénario pour nos ordinateurs dont beaucoup de composants proviennent de mines. Ils sont ensuite transformés, purifiés et assemblés pour fabriquer nos outils préférés qui semblent être assez sobres en apparence mais qui actionnent en permanence des réseaux et des centres de stockage et de gestion des données qui, eux, sont très gourmands. Idem pour l’agriculture où l’énergie bon marché a favorisé la mécanisation, les engrais (surtout l’azote) et aussi la construction de serres chauffées qui permettent à une poignée d’actifs de fournir la nourriture quotidienne au reste de la population. Cependant et pour cette seule activité, il existe une différence fondamentale : l’agriculture capte de l’énergie via la photosynthèse et c’est sa raison d’être. Il convient donc de parler plus en bilan énergétique que de consommation nette et à ce niveau les chiffres peuvent surprendre (cf. encadré dans le PDF ci-joint).
Edito TCS 116 janvier/février 2022

Plus qu’une alerte

La récente envolée des prix de l’énergie est certainement plus qu’une alerte dont il faut tenir compte dans nos choix, nos objectifs et nos orientations. Certes cette situation n’est pas que le fruit d’une raréfaction qui commence à être réelle pour certaines formes d’énergie. En complément, des bras de fer géopolitiques attisent les tensions ; le développement d’alternatives plus « vertueuses », comme le solaire et l’éolien, a plutôt tendance à réduire l’offre. Résultat, l’énergie est partout et la demande toujours en croissance, les prix flambent et pas seulement à la pompe !
Face à cette situation qui risque d’être la tendance lourde des prochaines années, mieux vaut adopter un nouvel axe de pensée économique « Less is more » ou « Moins égale plus ». Cette vision pragmatique qui est en train de se développer timidement à différents niveaux de notre société comme en agriculture où l’ACS montre sa cohérence. L’idée s’appuie sur une approche globale tout en recherchant un double intérêt : économique et environnemental. À la fois source d’innovation, de démarche collective et de développement durable, ce concept intitulé aussi « économie de fonctionnalité » apporte des solutions alternatives, efficaces et compétitives. La recherche d’un effet environnemental n’est plus l’objectif premier mais plutôt la résultante d’une organisation économique drastiquement différente. Cette nouvelle approche possède également une dimension sociale forte redonnant à l’Homme sa vraie place en tant que décideur, acteur et constructeur de son propre avenir individuel et collectif.
Entre crises et préoccupations environnementales, notre modèle de développement basé sur l’abondance d’énergies bon marché alimentant la « croissance », la consommation et la multiplication sans fin de la production trouve aujourd’hui ses limites. Il en est certainement fini de cette boulimie exponentielle car l’accès aux ressources naturelles (énergie, minerai, eau, espace...) loin d’être renouvelables, se durcit.
À l’autre bout de la chaîne, ce sont les déchets qui s’amoncellent et nous ensevelissent avec en prime des pollutions et des impacts environnementaux majeurs qui perturbent à tous les niveaux les équilibres biologiques et mettent en danger la planète. Enfin, cette frénésie et ce tumulte des temps modernes occultent progressivement la place de l’Homme qui n’est censé trouver son salut qu’en consommant plus.

« – = + », moteur de nos approches

Aujourd’hui, il est grand temps de comprendre et d’accepter pour de bon que les Trente Glorieuses sont du passé déjà vieux de plus de quarante ans : les conditions ont complètement changé et sont même opposées. Il faut donc arrêter de s’arc-bouter sur les anciens schémas et de se crisper sur des stéréotypes économiques qui ne fonctionnent plus. Pire, en économie comme en agriculture ou en médecine, en cherchant à masquer les symptômes, on en aggrave généralement les causes.
Comme nous l’avons anticipé dans les réseaux ACS, par intuition mais aussi conscients de cette évolution inévitable du monde, du prix des énergies et des intrants, des conditions de production et de l’accroissement des soucis environnementaux, nous avons su troquer ce toujours « plus » pour le « – = + » qui est aujourd’hui devenu le moteur de nos approches.
– de travail du sol pour + temps de formation, de réflexion et de collaboration.
– d’énergie directe et indirecte (tracteur et mécanisation...) consommée pour + de retours de carbone dans les sols, de matières organiques et de vers de terre.
– de fertilisation grâce à + plus de légumineuses, de couverts et d’activité biologique dans les sols.
– d’irrigation grâce à + de couverture, un meilleur accueil des pluies et stockage de l’eau dans l’épaisseur du profil.
– d’herbicides et globalement d’interventions pour protéger les cultures au travers de + de diversité de cultures, de rotations et d’associations habiles comme avec les plantes compagnes en colza.
– de phytosanitaires grâce à + de diversité biologique au sein des parcelles, dans les bordures des champs mais aussi grâce à la diversité des paysages que nous commençons à façonner par les couverts et les cultures.
– de dépendance et de soucis économiques pour + d’autonomie, de robustesse et résilience qui évite souvent la fuite en avant de l’agrandissement pour maintenir le revenu.
– d’impacts environnementaux négatifs localement mais également régionalement et globalement grâce à + de respect et + d’utilisation des fonctionnalités naturelles, toujours plus économes et efficaces que des solutions externes coûteuses et partielles.
– d’individualité, de ragots et de discriminations pour + de dialogues, d’écoutes, de compréhensions, d’échanges et de respect afin de continuer de progresser et d’innover ensemble. L’étendue des connaissances à intégrer est si vaste et la nécessité de multiplier les expérimentations et les observations exigent la coopération et la collaboration de tous, enrichies de la plus grande diversité des compétences.

La fin de « l’agriculteur opérateur/applicateur »

Cette approche devrait être la fin de « l’agriculteur opérateur/applicateur » qui subit les diktats de son environnement commercial, politique et d’une société idéaliste pour un retour de la confiance. C’est une ouverture vers une grande diversité de systèmes complexes qui repositionne l’agriculteur dans ses conditions pédoclimatiques, avec ses goûts et ses choix comme véritable décideur et acteur. Cela se traduit inévitablement par – de routine, d’habitudes consenties, de compromis bâtards et même de frustrations pour + d’enthousiasme, d’envie et de plaisir : une dimension humaine et sociale terriblement importante dans ce monde où plane l’isolement, la désillusion, la soumission et le mépris. Aujourd’hui, plus que jamais, il faut sortir de ces affrontements stériles et improductifs de modèle contre modèle dont sont friands nombreux chroniqueurs, souvent très éloignés de la réalité agricole. L’agriculture a besoin d’objectifs clairs et ambitieux encadrés par des contrats de résultats atteignables tout en gardant une liberté de décisions afin de gérer au mieux les complexités du quotidien tout en cherchant des solutions plus efficientes : l’intérêt individuel répondra souvent à l’intérêt collectif.
En cette période électorale où règne une surenchère de propositions rapides et démagogiques sans vraiment de fond ni de projets cohérents face à une vraie nécessité de changement, tout le monde peut s’indigner que personne ne fait jamais rien et rêver qu’un individu providentiel puisse éventuellement tout changer. Peut-être ! Mais nous sommes tous collectivement responsables de cette situation et de cet enlisement. Ce n’est que le courage de nos décisions qui se veut le moteur de nos actions. C’est d’abord de la base que les choses doivent changer pour inverser le cours des évènements et c’est la multiplicité des actions individuelles et responsables qui bouleverseront notre avenir commun.
À ce titre, le mouvement qui s’est mis en marche autour de l’Agriculture de Conservation des Sols, sans aucun appui, ni aide financière ou quelconque soutien politique d’ailleurs, est une formidable étude de cas et de réussite pouvant être rapidement transféré à l’ensemble de l’agriculture mais aussi adapté à de nombreux niveaux de la société. Notre expérience démontre admirablement bien que l’équation « – = + » fonctionne avec beaucoup de cohérence et qu’elle est certainement la clé de voûte de nouveaux modèles socio-économico-environnementaux qui préfigurent les orientations que notre société doit adopter afin de réussir en douceur et ensemble cette transition qui est inévitable.


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