Opaline Lysiak

  • Pauline, Antoine et Quentin, des Agron'Hommes ambassadeurs de l'agroécologie
  • Rotation chez Nicolas Lefebvre
6
juillet
2018

Une belle prise en main du (test du) slip !

Admettons-le, plus grand monde ne porte de slip en coton. Dans les coûts de leur expérimentation, Pauline Caron, Antoine Têtard et Quentin Delattre, étudiants en BTS APV à Arras, ont dû intégrer l’achat d’un lot de 6 slips, avec un noble objectif : nourrir la vie du sol ou, tout au moins, celle qui est plus ou moins présente dans les 5 parcelles testées.
Ils ont choisi de comparer (de gauche à droite) :

1) Sol de forêt – limon argileux
2) Blé sous couvert de trèfle, système en AC avec agroforesterie – limon crayeux
3) Blé implanté en SD - système en TCS (15 cm) – argiles lourdes
4) Labour d’hiver - système en labour systématique – limons argileux
5) Blé implanté après déchaumage – système en labour 1 an sur 2 – limons argileux.

Les slips ont passé 3 mois dans le sol, depuis leur « date d’implantation » le 21 octobre, à leur excavation le 21 janvier. Ils ont ensuite été présentés, comme le montre la photo, aux autres étudiants du lycée agro-environnemental de Tilloy-lès-Mofflaines. Un test très péda-agroécologique, qui marquera sans doute les esprits ; j’encourage les profs de lycées agricoles à le mettre en place. Matériel : une bêche, des slips et quelques parcelles à comparer.

Résultat du test
Résultat du test

Les agriculteurs (dont certains sont des habitués d’A2C.com) reconnaîtront leurs pratiques à travers les slips. Ceux dont les sols sont peu vivants auront au moins l’avantage de repartir avec un slip gratos. Les « jaloux » dont le slip a été consommé par l’activité biologique pourront toujours utiliser le témoin, sur la droite du tableau.
Je ne vais pas plus loin dans l’analyse : à vous de décrypter la fertilité des sols dans les slips, et surtout, à vos commentaires, qui seront riches d’enseignement pour nos jeunes Agron’Hommes tous 3 passionnés par l’agroécologie !

Pauline, Antoine et Quentin, des Agron'Hommes ambassadeurs de l'agroécologie
Pauline, Antoine et Quentin, des Agron’Hommes ambassadeurs de l’agroécologie

17
mai
2018

La prise de décision, origine de tous nos problèmes… et de nos solutions

Connaitre ses valeurs, savoir où l’on veut aller, transformer les problèmes en solutions et planifier : la gestion holistique serait-elle la clé de voûte de l’agroécologie ? Témoignages d’agriculteurs en Australie et Nouvelle Zélande.

« Aller dans la bonne direction demande de savoir où on est et où on veut aller » me lance Helen Lewis alors que je la retrouve à la sortie de son avion, après une réunion avec le syndicat des agriculteurs du Queensland en Australie. J’ai à peine le temps de réaliser la portée de cette phrase - simple mais tellement vraie et si peu appliquée - qu’elle me déroule sa vision de la vie. Agricultrice, mère de famille et conseillère en gestion holistique, son emploi du temps est plutôt chargé mais elle accepte de me recevoir dans la famille une semaine. Pour elle les échanges ne sont pas une perte de temps ; ils « nourrissent » la réflexion sur la ferme pour toujours apprendre et s’améliorer. Le planning du week-end est déjà prêt : Helen et Ian ont déposé les enfants chez les scouts et vont planifier les 5 prochaines années de gestion de l’exploitation. Ian s’apprête à revenir à 100% sur la ferme après avoir longtemps travaillé à l’extérieur, « un évènement de taille autant sur le plan professionnel que personnel, il sera à la maison et il va pouvoir développer l’activité » ajoute Helen.

Tous les environnements sont différents

Picot’s farm valorise 400 hectares de milieux très hétérogènes - allant des prairies naturelles aux forêts à sols superficiels - avec un troupeau de 50 vaches de race Brangus.

Pour Helen, la connaissance de l’environnement naturel est la base pour gérer la ferme, mais « la nature est trop complexe pour qu’on se permette de planifier en fonction d’une analyse de l’environnement à un moment donné ». L’un des principes de la gestion holistique est que tous les environnements sont différents et qu’une action peut produire des résultats totalement différents dans deux zones différentes. Tous les ans, Helen et Ian font un suivi biologique des sols : présence d’érosion, de croûte de battance, flore, présence de biodiversité… « C’est un check point pour savoir dans quelles zones nous devons concentrer nos efforts pour régénérer les sols. En fonction des résultats nous re-planifions. Notre système est agroécologique parce qu’on améliore la base dons nous avons besoin pour gagner de l’argent, en optimisant l’utilisation de nos deux plus gros intrants : le soleil et la pluie »

Quand les britanniques sont arrivés en Australie il y a 250 ans, ils y ont « importé » les connaissances et outils européens, qui n’étaient pas du tout adaptés aux écosystèmes australiens. Les conséquences : une destruction de la faune et de la flore, et une quasi disparition des aborigènes et de leur lien à la terre. « On adore les technologies mais si elles entraînent des sols nus il faut repenser le tout. Aujourd’hui nous avons un beau défi devant nous : retrouver ce respect de la terre, régénérer les sols, dans un contexte de changement climatique. En formation, je dis toujours qu’on ne peut pas faire pleuvoir mais on peut largement influencer la surface du sol »

« On aura toujours des moments où il fera très chaud, très froid, très sec ou très humide, admet Ian. On doit agir en fonction de ces changements ! ». De novembre à février, c’est l’été. Toutes les herbes natives poussent à leur maximum avec 200 à 300 mm de pluies. « On a soudain une grosse quantité de fourrage sur pied. On laisse les animaux au pâturage sur une courte période pour que l’herbe revienne plus vite. En hiver, d’avril à octobre, les animaux ont en général 90 jours pour parcourir les 15 parcelles ; c’est plutôt 100 jours en ce moment parce que l’herbe est rare »

Copier les mouvements des troupeaux sauvages : aux origines du « Holistic Management »L’élevage nous sauvera de la désertification, de la faim et de la guerre  ». C’est ce dont Alan Savory, père du Holistic Management ou Gestion Holistique, est convaincu. Pas n’importe quel élevage : il faut imiter la nature, c’est à dire reproduire à l’échelle de le ferme les migrations des troupeaux sauvages. Alan Savory a cherché à comprendre pourquoi les écosystèmes desquels on avait « retiré » l’élevage en pensant bien faire, se dégradaient encore plus, la végétation ne revenant pas. Il en a conclu que les écosystèmes sains sont ceux où des troupeaux massifs migrent de zone en zone à la recherche de nourriture. Un grand nombre d’animaux dans un seul endroit consomme beaucoup de fourrage et produit beaucoup de déjections. Il doit donc rapidement migrer pour trouver à nouveau de la nourriture, limitant son impact sur le sol et la flore. Le succès écologique - absence de surpâturage - réside dans une équation : beaucoup d’animaux sur une surface limitée pendant une très courte période. Certains lecteurs retrouveront ici les bases du pâturage tournant dynamique, sauf que la gestion holistique est née dans le sud de l’Afrique, là où la désertification est réelle. Pour pouvoir imiter les mouvements naturels des troupeaux, il faut planifier l’utilisation des pâturages en fonction de ce que les terres peuvent supporter. Aujourd’hui, la gestion holistique est appliquée par des éleveurs sur 15 millions d’hectares et 5 continents.

Changer la manière dont on prend nos décisions

Toutes nos décisions sont prises en fonction d’un objectif : acheter un tracteur, faire des études, semer du blé. Ces objectifs existent du fait d’un contexte et nous utilisons en général un contexte limité, basé sur un désir, un besoin, un problème. Au quotidien on atteint en général nos objectifs mais sur le long terme et à l’échelle de la société, l’être humain obtient toujours des résultats non souhaités à partir des décisions qu’il prend, en témoigne la dégradation des écosystèmes (voir encadré sur les origines de la gestion holistique)
Pour gérer de manière holistique, la première étape est de définir ce que l’on veut dans notre vie en tenant compte de la complexité des systèmes dans lesquels nous vivons. Nous devons aussi connaître la base de ressources que nous gérons pour assurer que nos décisions ne dégradent pas (ou améliorent) ces ressources pour les prochaines générations.

« Qu’est-ce que je fais cette semaine pour aller en direction de mes valeurs ? »

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Helen et ses deux enfants lors de mon séjour sur la ferme

Chaque décision prise sur la ferme est resituée au sein d’une matrice : la situation actuelle et une image du futur que l’on souhaite atteindre. « On doit transformer nos valeurs en actions concrètes : qu’est-ce que je fais sur ma ferme aujourd’hui, cette semaine, pour aller en direction de mes valeurs ? » illustre Helen. Cela demande de poser ses valeurs sur le papier, ce qui semble simple mais finalement très peu d’agriculteurs le font.

Cela donne beaucoup plus de sens et de puissance aux actions réalisées sur la ferme. En gestion holistique, on va prendre le temps de décrire ce futur souhaité, appelé « contexte holistique » et qui comprend 4 aspects (voir encadré). Le premier est l’objectif de notre travail ou « Pourquoi mon exploitation existe ? ». Le second est la qualité de vie que l’on souhaite ou « Qu’est-ce qui me fait me lever le matin ? Comment ma vie doit être ? Comment voulez-vous vous sentir ? » ; cela inclut les relations, les défis que l’on se pose pour évoluer, quelle contribution nous voulons apporter, sans oublier les finances. Le troisième élément concerne les formes de production, ou « Qu’est-ce que je dois produire pour créer la qualité de vie que je souhaite ? ». Par exemple, produire une nourriture saine, bien dormir, avoir 1 mois de vacances par an, etc. Enfin, on va décrire notre future base de ressources, c’est-à-dire comment les gens, les terres, les infrastructures… seront dans le futur pour atteindre nos objectifs. Ce futur dépend de nos valeurs, et si on y réfléchit bien les valeurs des agriculteurs se ressemblent souvent : on souhaite un toit, une nourriture saine, la santé, une place au sein de la communauté.

Le Contexte Holistique de Picot’s Farm

Quelle vie voulons-nous ?
Notre vie de famille est abondante et nous fait grandir chaque jour dans l’amour et la confiance. On s’amuse et on se détend ensemble, on se sent apprécié et heureux, en sécurité, nos finances nous permettent de nous sentir bien, on fait de notre mieux, on est dans la compréhension, on partage avec les autres et on les encourage, on apprécie notre environnement naturel, l’espace, la liberté, on est motivés, on est une bonne compagnie.

Ce que nous devons créer :
Un environnement qui permet une communication positive et durable, une bonne entente et de bonnes actions, une gestion du temps claire, de l’équilibre et de la flexibilité. On obtient des bénéfices grâce à un suivi régulier de nos finances, et on célèbre nos progrès. On crée des opportunités pour la recherche et l’application de projets et d’actions concrètes pleines de connaissances.

Notre base de ressources à l’avenir :
Nous sommes aimants, reconnaissants, positifs, amicaux, influents, passionnés, compatissants, avant-gardistes, authentiques, flexibles, ouverts, intelligents, relax, encourageants, généreux.
Nous devons être accueillants, un lieu de rencontres où on est en sécurité, détendus et où on a de l’espace. Notre jardin est productif, relaxant et amusant.
Notre travail doit être stimulant, différent, flexible, rentable, durable, amusant, productif, régénérant, stable.
Notre communauté est ouverte sur le monde, créatrice, ouverte d’esprit, sûre, fière, positive, elle atteint son potentiel, elle est prospère.
Nos infrastructures sont renouvelables, d’actualité, polyvalentes, accessibles, fiables, faciles d’usage.
Nos champs, nos sols sont une célébration du meilleur de la nature, sains, régénérateurs, ont une riche diversité, sont productifs, rentables, partagés avec les autres. Les rivières sont abondantes, notre approvisionnement en eau est flexible, il y a une diversité d’animaux sauvages. Les prairies sont vertes, épaisses, diverses, avec 100% de couverture du sol. Notre troupeau est sain et heureux.

Rotation poulets, vaches, cochons

« Chez nous les herbicides, insecticides, fertilisants et outils de travail de sol sont remplacés par un outil ultra efficace : la poule » introduit Randal Breen. Sa femme Juanita, renchérit « les poules nous payent pour les garder, ce qui est beaucoup plus rentable qu’un tracteur !  » Le couple a créé la ferme Echo Valley il y a 9 ans. Les premiers poulaillers mobiles arrivent sur la ferme en 2014, aujourd’hui au nombre de 5 pour 3000 poules pondeuses au total. « Amenés dans les prairies après les vaches, les poulets éparpillent les bouses et mangent les mouches des cornes, qui sont parasites. Le bénéfice est triple : des poulets costauds, une praire fertilisée et nous n’utilisons pas d’antiparasites ». Le couple avait déjà cette aptitude à l’innovation avant la formation à la gestion holistique avec Helen en 2016. « La gestion holistique est un état d’esprit, pas une méthode étape par étape. Elle nous donne une compréhension profonde du fonctionnement de la nature dans sa totalité pour maximiser les interactions entre animaux et améliorer l’environnement. Cela donne une ouverture d’esprit et une aptitude à transformer le négatif en positif en jouant avec une boîte à outils que l’on maîtrise  ».

Le couple a étudié en détails le paysage de l’exploitation : types de sol, relief, place des arbres… pour positionner les animaux et les cultures. Les cochons suivent les poulets sur la partie de l’exploitation proche d’un petit bois (QR). Après leur travail de fouissage et de nettoyage suit en général un couvert végétal riche. Randal et Juanita estiment que le pouvoir de l’agriculteur pour changer le paysage est énorme. « Nous voulons développer l’agroforesterie pour produire des fruits, mais aussi pour attirer la biodiversité et notamment les oiseaux qui eux aussi limitent la prolifération des parasites » explique Juanita.

A la reprise de la ferme, tout était labouré, avec une érosion importante. En quelques mois une prairie naturelle repousse à partir de la banque de graines du sol. Ces prairies issues des pratiques de l’agriculteur précédent sont rapidement valorisées par un troupeau de Brangus. « On investit dans le sol ; quand il sera totalement fonctionnel, on aimerait implanter des cultures fourragères rustiques et pouvoir vendre les semences » explique Randal.

Régénérer la situation, pas la maintenir

« On ne fait pas d’agriculture durable : on ne veut pas que ça dure mais que la situation s’améliore ». L’expérimentation en cours chez les Breen illustre cette vision ; l’objectif est de tester différentes modalités d’implantation d’une céréale fourragère d’hiver (avoine, blé ou orge) après une prairie pour avoir le meilleure rapport coûts - bénéfices. « L’intégration bétail/cultures est une superbe opportunité pas assez exploitée, on veut voir si l’influence des animaux peut remplacer le travail du sol ». La ferme n’utilise aucun produit phytosanitaire et souhaite limiter au minimum la perturbation des sols. L’essai compare 3 opérations :
- sous-soleuse Yeoman puis repousse de l’herbe pendant un mois puis pâturage par les vaches pendant 1 semaine et implantation de la culture d’hiver
- labour puis implantation de la culture d’hiver
- pâturage 7 jours puis implantation de la culture d’hiver en semis direct (modalité la plus courante sur la ferme).

Lors de mon passage début mars 2018, on voyait déjà l’effet de la succession sous-solage/pâturage sur la modalité 1 par rapport à la modalité sans sous-solage. « La modalité labour donnera peut-être de meilleurs rendements en conventionnel, avec fertilisation, mais les coûts financiers, environnementaux et sociétaux seront plus élevés » devine Randal.

La famille Breen « investit » dans la régénération des sols mais cet investissement est peu coûteux car ce sont les animaux qui s’en chargent… Grâce à la créativité humaine, les poules pondeuses, les cochons et les bovins fournissent suffisamment de produits pour la santé économique de la ferme. Et là aussi les choix ne sont pas anodins et le couple a un objectif bien précis dans un futur proche : approvisionner 500 familles en oeufs, viandes, et pourquoi pas produits végétaux à travers une AMAP. Aujourd’hui, les produits sont écoulés sur les marchés et par un système de pré-commande par mail ; quand les produits sont disponibles la ferme répond au client. « Notre philosophie est que les clients font partie du processus de production ; sans eux nous ne serions pas là. En tant qu’éleveurs nous n’avons pas à dépendre du marché et nous construisons un système qui ramène de la sécurité, du pouvoir aux mains de l’agriculteur ». Le terme anglais pour AMAP est CSA pour Community Supported Agriculture ; il montre bien à quel point les consommateurs influencent la production alimentaire.

Trente kilomètres plus loin, je rencontre la famille Morris. Leurs porcs de races anciennes contrôlent les adventices et préparent le lit de semence pour des blés tout aussi rustiques. « Avoir des porcs à l’extérieur semble anti-économique pour beaucoup d’agriculteurs ; mais avec les outils d’aujourd’hui on peut être très rentable, explique Fiona. En gestion holistique, on se demande : de quoi ai-je vraiment besoin pour fonctionner ?  » La mise en place de clôtures électriques a demandé un investissement important mais c’est la condition pour éviter les dégâts de sangliers et chiens sauvages. Elle insiste sur un point important du contexte australien : l’absence d’aides agricoles. « Ici on doit améliorer notre façon de travailler pour gagner de l’argent et si on veut avoir des aides il faut monter des projets pour montrer au gouvernement que cela en vaut la peine ». Une fois les semis de prairies, de plantes fourragères effectués, l’indicateur de réussite est simple : « si on ne peut pas voir que les cochons sont passés, c’est qu’on a fait du bon boulot !  »

Pouvoir du groupe et échanges avec l’extérieur

L’apport d’idées nouvelles et de points de vue différents, l’ouverture sur l’extérieur et les échanges sont un point commun à toutes les fermes en HM, en témoigne l’accueil que j’ai reçu malgré l’emploi du temps serré des agriculteurs. Stagiaires, écoles, agriculteurs, clients, touristes… les fermes se considèrent comme des « hubs » d’échanges, la sérendipité étant peut-être un des meilleurs termes pour décrire la philosophie ; on cherche autre chose que ce que l’on cherchait en créant des circonstances nouvelles et inattendues. L’isolation des agriculteurs, c’est anti-productif et anti-agroécologie, et la formation de petits groupes permet de progresser. Six fermes - dont Picot’s, Gleneden, et Echo Valley - ont formé un groupe ; leur point commun est la formation au HM par Helen Lewis. « Le groupe a permis à Ian, qui travaille à l’extérieur, de garder inspiration, passion et motivation en discutant, partageant avec les autres éleveurs du groupe, explique Helen. Quand on dit que l’on va mettre en place quelque chose sur la ferme, les autres sont là pour vérifier qu’on le fait vraiment. C’est très sain !  » Le groupe se retrouve un week-end tous les 2 mois chez l’un des membres. « Six fermes, cela permet d’éviter les grandes distances pour se rencontrer et surtout on fait tous l’effort de venir  ». La taille du groupe est donc un facteur de réussite. « Cela crée une liberté de parole, une confiance, l’absence de jugement et une ouverture qui laisse libre court à la créativité et permet un travail de qualité. Plutôt que d’accueillir un nouveau membre, on proposera de créer un nouveau petit groupe ».

10 principes en Gestion Holistique, plutôt pour les éleveurs, à adapter aux autres !

1. La nature fonctionne comme un ensemble, égal à la somme de ses parties et les relations entre ces parties. On accorde une vraie attention aux relations entre la terre, les gens, le troupeau, la biodiversité, l’eau.
2. Comprendre l’environnement que l’on gère. Plutôt que de se battre contre la nature, travailler avec et l’imiter.
3. Le bétail peut être bénéfique pour régénérer les sols à condition de bien gérer le pâturage.
4. Le temps est plus important que les nombres : le surpâturage est directement relié à la durée de pâturage et au temps entre deux périodes de pâturage.
5. Définissez ce que vous gérez (le contexte holistique)
6. Définissez ce que vous voulez : objectifs et valeurs qui sont en accord avec la qualité de vie que vous tentez d’obtenir.
7. Un sol nu est l’ennemi public n°1, il indique tout simplement si vos pratiques de gestion améliorent ou non le sol.
8. Utilisez toute votre boîte à outils : la technique, le feu, le repos, et surtout la créativité.
9. Impliquez toutes les personnes qui ont un rôle sur la ferme pour qu’ils adhèrent à une décision et que ces dernières soient objectivement testées. On voit trop souvent de l’argent dépensé sans avoir réellement testé l’idée.
10. Vérifiez que vos résultats sont atteints : est-ce que ce que vous avez mis en place a fonctionné ou est-ce qu’il faut apporter des changements ? Evaluez et améliorez, comme de bons scientifiques.

Gestion holistique et relation de couple

En Nouvelle Zélande, j’ai rencontré John King, formateur en gestion holistique depuis 13 ans.
En formation avec les agriculteurs, la question du travail en couple est centrale. « L’agriculteur ne peut pas dire qu’il ne mélange pas boulot et vie personnelle. Les deux sont liés et cela ne pose pas de problème à condition de prendre les décisions avec les membres de la famille par exemple qui seront impactés par ces décisions ». Quand les agriculteurs membres du réseau Holistic Management New Zealand se rencontrent, leur femme est toujours là. « Souvent les femmes gèrent la paperasse, la comptabilité, et ont un emploi à l’extérieur de la ferme et ont donc un autre regard sur la ferme. Elles ont une énorme influence sur la gestion et ont un rôle d’alarme quand il y a un vrai problème pour dire à leur mari « Eh ! Tu fais un truc qui ne va pas là ! »
Le couple d’agriculteurs est un sujet peu abordé dans les magazines agricoles ; pourtant c’est un pilier essentiel du fonctionnement de la ferme ! Pour John King, « il ne peut pas y avoir de vrai changement dans les champs tant qu’il n’y a pas de changement autour de la table de la cuisine. Face au stress engendré par une importante décision à prendre, la femme fera un choix moins risqué que l’homme. Elle équilibre la prise de décisions ».

Développer une nouvelle routine autour de la décision

On le sait tous : après une formation, on rentre chez nous et la routine reprend. Souvent on range ce que l’on a découvert dans un coin de notre cerveau en se disant qu’on le ressortira plus tard. « On est un bon formateur ou conseiller quand on parvient à changer cette routine. A faire en sorte que l’agriculteur planifie des moments de discussion, d’échange, de planification, en couple, en équipe ou même seul. Je suis attentif aux émotions des agriculteurs : si je trouve un agriculteur en colère, je me dis que c’est le plus sensible. Les changements sont très difficiles pour eux ; ils ne prendront pas de nouveau risque parce qu’ils veulent être en sécurité ». Pour que les agriculteurs mettent réellement en place la gestion holistique, on va les aider à tester des prises de décision dans 3 situations : quand ils sont bloqués, quand ils doivent dépenser de l’argent ou quand ils ont un problème. Dès qu’ils ont appliqué une première fois une manière différente de prendre des décisions et observé les résultats, ils vont y prendre goût. Il faut aussi les aider à détecter, dans leur agenda, à quels moment ils vont planifier pour les prochains jours, semaines, mois, années. C’est crucial de se réserver du temps pour planifier. «  Les agriculteurs qui ont réussi à changer leur mode de pensée et d’organisation font des choses extraordinaires… et c’est contagieux  » se félicite John.

Holistique et biologique

David Fincham, formé il y a 13 ans par John King, résume son contexte holistique. « Mon objectif est de capter un maximum d’énergie lumineuse dans un paysage dont j’ai la responsabilité, pour produire de l’herbe que les brebis valorisent, tout en produisant un revenu correct et en ayant du temps pour ma famille ».

Agriculture biologique et gestion holistique vont-elles de pair ? Pour l’éleveur, la rigidité du cahier des charges de la bio rend la vision holistique difficile car il nous impose une série de règles. « Mais c’est aussi un challenge car je souhaite diminuer le travail du sol tout en restant en zéro phyto, avec très peu d’exemples dont je pourrai m’inspirer dans la région ».

Tous les voyants sont au vert, seule la fertilité des sols doit être améliorée selon David. Il tente cette année l’implantation d’avoine graine en semis direct derrière luzerne pâturée. Il souhaite créer une filière de transformation de l’avoine, pourquoi pas en boisson. « La demande est énorme en Nouvelle Zélande, on doit profiter de cette opportunité ».

L’approche holistique lui a permis de comprendre que beaucoup d’agriculteurs bio néo-zélandais sont en fait très conventionnels dans leur manière de penser, en traitant les symptômes plutôt que les causes, et en continuant d’être influencés par les vendeurs d’engrais (bio) et de produits phytosanitaires (bio) sans repenser le système dans sa totalité. « Tous les conseillers nous disent de faire pâturer à l’état végétatif ; mes brebis pâturent une partie des plantes en graines, c’est de cette manière que j’ai pu diffuser le trèfle sur l’ensemble des prairies » illustre Dave. Il a opté pour des races traditionnelles qui ne produisent pas de laine et sont donc plus rustiques vis-à-vis des parasites, et qui valorisent au mieux les fourrages en consommant même les herbes moins appétantes.

Enseigner la liberté d’échouer

Le paradoxe de la formation c’est que ceux qui ont besoin de se former à la gestion holistique sont souvent ceux qui se serrent la ceinture et n’ont - ou ne prennent pas - le temps ni l’argent pour se former. C’est un défi de taille d’atteindre ces agriculteurs, d’où l’intérêt d’enseigner la gestion holistique dès le plus jeune âge… et pas seulement en lycée agricole puisque c’est un procédé de prise de décision que l’on peut appliquer dans n’importe quelle situation de la vie. John King donne des cours à l’Université de Lincoln, où une partie des agriculteurs néo-zélandais ont fait leur formation. Pour lui les idées nouvelles comme l’agroécologie et la gestion holistique devraient être enseignées bien avant le « bourrage de crâne », terme par lequel il définit l’enseignement agricole universitaire au pays des kiwis, très conventionnel… et très technique. « On n’aide pas l’étudiant à comprendre les valeurs qui guident ses décisions. La gestion globale de la ferme, incluant communication, gestion financière, sont étudiées superficiellement et déconnectées du champ. Pourtant c’est seulement sur une base économique saine que l’on peut penser à développer son système. On doit aussi donner aux étudiants l’envie de décrypter l’agriculture bien plus loin que ce que les médias disent. Les guider très tôt pour développer une confiance dans l’exploration de points de vue variés et l’expérimentation de nouvelles choses sur la ferme ».

Il prend l’exemple de Rick Cameron, éleveur de moutons qui expérimente sur sa ferme depuis 40 ans. Il a divisé ses terres en 8 unités gérées de manière différente en fonction des sols, paysages, pentes. Une unité est dédiée à explorer les espèces prairiales, les cultures, les produits pour la santé animale, les dates d’agnelage… proposées par la recherche publique ou privée. Cela l’aide à savoir ce qui marche le mieux sur la ferme… et ce qui ne marche pas. «  Aujourd’hui, environ 70 % des projets testés sur cette unité n’ont pas atteint leurs objectifs » admet Rick. Un résultat qui prouve bien que chaque contexte est différent et que les agriculteurs ont intérêt à expérimenter leurs propres idées.

En Nouvelle Zélande, les conseillers sont la plupart du temps des commerciaux qui cherchent à vendre des intrants ce qui réduit l’étendue de choix « visibles » pour les agriculteurs, peu encouragés à prendre leurs décisions par eux-mêmes. « L’observation et la pensée critique en agriculture ont deux objectifs : comprendre comment les intérêts commerciaux sculptent et déforment l’information et l’apprentissage, et questionner les hypothèses et les pratiques qui semblent rendre notre vie plus facile mais qui en fait vont à l’encontre de nos objectifs de long terme. La liberté d’échouer est une manière extrêmement puissante pour développer la créativité  » complète John King. L’innovation est inefficace du fait de toutes les erreurs accumulées donc la flexibilité pour tenter de nouvelles choses est essentielle pour augmenter les performances de l’exploitation. « Beaucoup d’agriculteurs sont bloqués dans leur « régime » de fonctionnement parce qu’ils manquent de flexibilité, d’inspiration et sont de toute manière trop occupés pour se demander ce qui est le mieux pour leur business ». Dès la formation en lycée agricole, les projets doivent rendre les tâches plus faciles, augmenter le plaisir de travailler et réduire les coûts. Tout doit se concentrer autour de l’idée de créer des choses sympa plutôt que de la peur. Et aucune université n’enseigne cela. Comme de bons scientifiques, si l’effet opposé de ce qu’ils souhaitent se passe, les agriculteurs doivent repenser leur théorie et attentes initiales. Une science consciente doit reconnaître un résultat non attendu, qui prouve que nos théories ne sont pas évidentes et ouvrir des opportunités pour une réflexion nouvelle.

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Après le passage de ce troupeau dans la prairie, une céréale d’hiver sera implantée en SD

Découvrez les autres vidéos de la playlist Holistic Management en Australie et en Nouvelle Zélande : https://www.youtube.com/playlist?list=PLKxgFH-eL2cZEYF_g2Tmk9K7gSLv3mI5T

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16
mars
2018

L’agriculture syntropique, évidente réconciliation des Humains avec la Nature

« C’est quoi la nature pour vous ? » Cette question aura laissé sans voix pas mal d’agriculteurs interviewés dans les 7 pays que j’ai déjà visités… Mais les agriculteurs formés à l’agriculture syntropique sont beaucoup plus à l’aise avec le sujet.

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Une parcelle de bananiers en cours de « syntropisation » à Murwillumbah, côte Est Australienne.

Le principe de base de cette nouvelle forme d’agriculture - oui encore une ! - est de cesser d’opposer nature et agriculture, avec l’idée que la puissance des écosystèmes peut être démultipliée grâce à l’action de l’homme dans l’objectif de produire de la nourriture.

Syntropic Farming se traduit par Agriculture Syntropique ou Agroforesterie successionnelle. Allons droit au but : la syntropie est la caractéristique du monde vivant à tendre vers de plus en plus d’organisation, vers une complexification de plus en plus élevée. C’est le contraire de l’entropie, phénomène qui fait tendre la matière inanimée vers l’ordre et le désordre et donc la destruction. En 30 ans, Ernst Gotsch a développé au Brésil une agriculture qui se définit par la création plutôt que par la destruction, par l’harmonie plutôt que le désordre.

Le vie est basée sur des processus qui évoluent de formes simples à complexes. Chaque espèce sur la planète et chaque être humain a une fonction dans notre grand système. L’idée est que la planète est un organisme et que son métabolisme a toujours une balance énergétique positive, qui « drive » l’augmentation constante de la complexité des écosystèmes. Par exemple, même si la décomposition de chaque être vivant est entropique au niveau individuel, elle autorise d’autres procédés syntropiques à une échelle régionale ou mondiale. Les processus syntropiques nécessitent la lumière du soleil pour produire de l’énergie et partout sur terre, la vie s’organise pour utiliser de manière optimale les déchets issus de l’entropie.

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Une page du cahier de Thiago Barbosa : l’agriculture syntropique accélère les processus naturels

On peut développer une agriculture à partir de cette philosophie, en faisant en sorte que les systèmes agricoles favorisent la vie à travers la photosynthèse en premier lieu. Le but est de créer plus de vie et de fertilité des sols, un système prospère et d’abondance. Pour cela il faut supprimer les procédés entropiques, c’est à dire de destruction, comme la culture sur brûlis, l’usage d’engins trop lourds ou puissants, les fertilisants chimiques et les pesticides.

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« Mulch is never too much » : Il n’y a jamais trop de mulch quand on démarre un projet d’agriculture syntropique ! Bio Organic Farm, Australie.

Toujours prêt à couper les branches

On ne verra jamais Ernst Gotsch se balader sans son couteau Bowie ; l’une des bases techniques de l’agroforesterie successionnelle est la taille des arbres, qui crée un flux massif de matière organique ligneuse vers le sol pour aider au développement des champignons et (re)construire les sols. Dans la vidéo (ultra inspirante) « Life in Syntropy », l’agriculteur et scientifique explique que « la taille augmente la croissance des racines et induit un changement dans les mycorhizes de la plante. La plante produit plus d’acide gibbérellique, hormone favorisant la croissance de la plante. Les symbioses favorisent la vie autour de la rhizosphère et donc la production de nutriments pour la plante. C’est comme ça qu’on fertilise le champ ! Enfin, les plantes taillées ont un taux de photosynthèse plus important, ce qui veut dire plus de carbone séquestré ». L’agriculture syntropique copie les systèmes naturels en tirant bénéfice de l’intelligence humaine pour accélérer les processus ; ce qui prendrait 100 ans dans la nature est atteint en 10 ans.

>> Vidéo : Life in Syntropy, les projets d’agriculture syntropique au Brésil
https://www.youtube.com/watch?v=gSPNRu4ZPvE&t=5s

Un autre principe essentiel est d’imiter la succession verticale d’une forêt avec 3 étages, et aussi de varier les cycles : annuel, pluriannuel, pérenne.

>> Vidéo : La philosophie de l’agriculture syntropique, expliquée par Thiago Barbosa, formateur brésilien qui développe l’agriculture syntropique en Australie
https://youtu.be/p8C0X0wLFs4

L’agriculture syntropique s’exporte peu à peu dans d’autres pays. Depuis 2 ans, Thiago Barbosa, brésilien installé en Australie, développe un réseau de fermes qui tentent l’agriculture syntropique sur de petites surfaces. Après avoir travaillé pendant 10 ans dans le marketing, il souhaite se « reconnecter à la terre « . Avant de créer sa propre ferme il décide de se former et d’initier d’autres agriculteurs à l’agroforesterie successionnelle.
J’ai pu passer 15 jours sur une ferme bio qui développe un projet dans un petit verger de citronniers, en y associant bananiers et plantes annuelles (principalement légumes) :

>> Vidéo : les débuts d’un projet d’agriculture syntropique
https://youtu.be/Dzn_fp2596U

L’agriculture syntropique… pour les grandes fermes céréalières ?

J’ai demandé à Thiago quelque chose qui me titillait depuis longtemps : un céréalier qui gère une ferme de 200 ha peut-il mettre en place un système syntropique ?

>> Voici sa réponse en vidéo : https://youtu.be/Xc-9uTWUCSs

Au-delà des aspects techniques et économiques abordés dans la vidéo, d’autres éléments - que Thiago n’aborde pas - sont à prendre en compte. La psychologie de l’agriculteur d’abord. Un système syntropique est en rupture avec la vision occidentale du champ cultivé, où dans la plupart, une seule espèce est cultivée et il s’agit soit d’une espèce annuelle soit d’une espèce pérenne, mais on ne les mélange pas. La syntropie demanderait aussi plus de main d’oeuvre. Lors de la mise en place du système on peut faire appel à des bénévoles - de plus en plus d’élèves et étudiants participent à des chantiers de plantation - mais l’entretien de la parcelle, la taille, la récolte demandent plus de temps et aussi de compétences. C’est une particularité des systèmes riches en biodiversité : ils requièrent une richesse de savoirs et compétences et sont ainsi une opportunité pour accueillir du monde sur la ferme.

Idée reçue : il serait difficile de développer l’agriculture syntropique « hors » climat tropical. Les agriculteurs occidentaux sont souvent impressionnés par la vitesse à laquelle poussent les arbres et la vitesse de minéralisation de la matière organique beaucoup plus rapide en climat chaud et humide. Mais même si cela peut prendre 20 ans au lieu de 10, comme l’explique Thiago dans la vidéo, on peut développer la syntropie partout où il y a des forêts ! Manque de chance, le suisse Ernst Gotsch a choisi le Brésil pour s’installer, mais il donne des formations partout en Europe, dans des contextes pédo-climatiques variés. D’ailleurs, l’association Le Jardin des Possibles propose une formation en mai 2018 dans le Tarn.

Alors oui, l’idéal est de s’inspirer de systèmes agroforestiers « classiques », qui se développent à grande vitesse en France, et d’y ajouter la philosophie et les principes de base de la syntropie, en participant pourquoi pas à une formation. Si vous avez une surface importante, le plus raisonnable reste de tester le concept sur une portion de votre ferme… et d’accueillir quelques étudiants et/ou bénévoles en stage pour apporter une nouvelle énergie (solaire aussi) sur l’exploitation !

Pour réfléchir :

 Comment situez vous l’agriculture syntropique par rapport à l’agroécologie ?
 Quelles questions souhaiteriez-vous posez à un formateur en agriculture syntropique ?
 L’importante quantité de mulch déposée sur le sol pour démarrer une parcelle peut-elle poser problème ? Pourquoi ?

Pour aller plus loin :

>> Le site (coming soon) de l’agriculture syntropique (en anglais)

>> Toutes les vidéos sur l’agriculture syntropique en Australie

>> Site web de l’association française qui propose une formation à l’agriculture syntropique en mai

Et bien sûr, retrouvez les Agron’Hommes sur Youtube, Twitter, Facebook et Instagram !


16
février
2018

Mr Ernest, le paysan pilote qui popularise les SCV à Madagascar

Avec ses 3,5 ha de cultures, Mr Ernest est l’un des paysans les plus prospères de sa région. Il ne le cache pas ; au contraire il forme les autres agriculteurs aux techniques qui lui ont permis d’augmenter ses rendements, scolariser ses enfants et construire une maison.

C’est accompagnée de deux agronomes du CIRAD1, Narcisse Moussa, agronome et spécialiste des SCV et Miora Rakotoarivelo, agronome agroécologue, que je rencontre Mr Ernest, dans son champ de riz. Le GSDM (Groupement des professionnels pour le Semi Direct à Madagascar) s’est vu confié « PAPAM », un projet de long terme pour la recherche et la formation des paysans en agroécologie.

En malgache, il n’y a pas de traduction pour le mot « agroécologie ». La traduction que me proposent Narcisse et Miora, est « agriculture naturelle ». Pour Mr Ernest, « on ne peut pas faire sans la nature, la nature c’est la vie ». Comme beaucoup de paysans dans sa région, c’est la chute des rendements qui l’a amené à tester le SCV, Semis sous Couvert Végétal à partir de 2006 alors que certaines parcelles ne donnaient plus que 100 kg de riz à l’hectare. Le problème majeur : Striga, une plante qui parasite les espèces de la famille des poacées et en particulier le riz à Madagascar.

Associer pour lutter contre le Striga
Associer pour lutter contre le Striga
L’association maïs + niebe sur pailles de riz permet de supprimer le Striga et restaurer les sols. Le maïs est utilisé pour l’alimentation animale ou humaine, tout comme le niebe qui peut être utilisé en fourrage en plante entière ou récolté en graines et conservé.

Les SCV pour sécuriser le rendement

On a tous nos raisons pour arrêter le labour : économies de carburant et de temps, lutte contre l’érosion, restauration de la fertilité des sols… Les objectifs des paysans dans les pays en voie de développement sont souvent lointains de nos préoccupations occidentales. Pour Mr Ernest par exemple, c’était une question vitale : il fallait assurer les rendements pour nourrir la famille au quotidien, et dégager du revenu po ur des projets de long terme si possible. Dans la courte vidéo que j’ai réalisée lors de notre rencontre, on comprend bien ce qui l’a motivé à développer les SCV :

https://youtu.be/X9_dTd_Fszk

Il se lance donc en 2006, aidé par plusieurs organismes de conseil et de formation, dans la lutte contre le Striga avec les techniques en SCV. Comme l’explique la vidéo suivante réalisée par Africa Rice pour former les agriculteurs, l’utilisation de légumineuses de couverture comme le Stylosanthes fait partie des points clés des systèmes en SCV :

https://youtu.be/AHENJmVfCZM

La couverture végétale, en baissant la température de la surface du sol, supprime les conditions de développement du Striga, qui pousse à une température de 30°C en moyenne. Mr Ernest pratique aussi d’autres associations graminées + légumineuses, comme maïs + niebe, maïs + nimbe + mucuna. Au fil des années, il réalise que les SCV ont d’autres avantages : amélioration de la structure, du sol, apports d’azote pour le riz, gain de temps et d’énergie. Ses rendements en riz augmentent aussi grâce à l’amélioration variétale réalisée par SPAD2 et FOFIFA3, qui sélectionnent des variétés sur une station expérimentale. Ces variétés sont ensuite confiées aux paysans qui peuvent les cultiver et choisir celles qu’ils préfèrent. Le procédé se termine par une séance participative de dégustation lors de laquelle les paysans baptisent la variété.

La plateforme d’essais agroécologiques du projet PAPAM est présentée par Narcisse Moussa dans cette vidéo :

https://youtu.be/ocLc0ipn6iY

Dépasser la peur du changement

Narcisse Moussa, qui suit l’évolution de Mr Ernest depuis 2006, a vu les changements dans la manière de penser de son collègue paysan. Alors qu’au début des années 2000 c’était la peur de ne pas avoir de rendements qui régissait la plupart de ses actes au quotidien, il peut aujourd’hui se permettre de réfléchir sur le long terme car ses rendements - 4,5 tonnes en moyenne - sont sécurisés. Son métier va aujourd’hui plus loin que la seule production de nourriture. « En étant paysan pilote, je suis un modèle pour l’agriculture de demain, je donne une belle image de ma ferme, le bénéfice est pour tout le monde  » m’explique Mr Ernest. Sa ferme, située au bord de la route, est une véritable vitrine d’agroécologie, qui lui permet aussi de vendre les semences autoproduites de riz et de plantes de couverture.

L’acceptation par l’entourage est l’une des clés d’un changement pérenne. « La femme Mr Ernest ne voulait pas qu’il démarre de nouvelles techniques, se souvient Narcisse Moussa. Elle était persuadée que la famille allait carrément mourrir de faim en prenant le risque d’arrêter le labour ». Douze ans plus tard, Madame Ernest est devenue « paysanne pilote » et vante les bénéfices des SCV à tous les agriculteurs du secteur et même aux élèves du collège du village qui démarre un champ école.

Pour aller plus loin :

> Mieux comprendre le contexte malgache avec la playlist de vidéos à Madagascar
> Plus d’informations sur les projets agréocologiques à Madagascar : www.gsdm-mg.org
> Suivez les vidéos des Agron’Hommes !

  1. 1 L’organisme français de recherche agronomique et de coopération internationale pour le développement durable des régions tropicales et méditerranéennes.
  2. 2 Ensemble de partenaires de recherche et d’enseignement travaillant pour des Systèmes de Production d’Altitude et Durabilité
  3. 3 Centre de la Recherche Appliquée au Développement Rural à Madagascar.

12
janvier
2018

Régénérer les sols sur « un bout de planète » en Roumanie

Gérer une grande exploitation c’est avoir l’opportunité de régénérer les sols sur « un petit bout de planète ». Nicolas Lefebvre à l’Ouest de la Roumanie, Arnaud Charmetant dans le Sud Est, respectivement 1800 et 14000 ha, développent l’AC avec passion avec des objectifs et des contextes pédoclimatiques bien différents.

Vous lisez un « article pédagogique » rédigé dans le cadre du projet des Agron’Hommes « Enseigner autrement l’agroécologie ». Etudiants et enseignants, agriculteurs, conseillers, peuvent, à travers les vidéos et les questions (vous les trouverez au fil du texte en gras et dans des encadrés), questionner l’intérêt de mettre en œuvre l’agroécologie et sa mise en œuvre dans des contextes variés.


Bio et AC vers l’autonomie chez Nicolas Lefebvre

Namurois d’origine et présent en Roumanie depuis 2005, Nicolas Lefebvre plante sa bèche à Timisoara en 2010, après plusieurs expériences professionnelles qui confirment son attrait pour les pays de l’Est… et l’agriculture de conservation (voir encadré). L’exploitation, certifiée agriculture biologique depuis 2015, s’étend aujourd’hui sur 1800 ha et emploie 14 personnes, 50% travaillant sur l’outil de production à proprement parler, le reste sur les aspects administratifs.

Les jobs de Nicolas en dates :
  • 2001- 4 mois : Stage de fin d’études en Pologne
  • 2002-2005 : responsable de production dans une ferme du réseau Chapeau de Paille à Chartres
  • 2005-2007 : Second d’exploitation dans le Sud de la Roumanie
  • 2007-2008 : il fait partie de l’aventure Greenotec en tant qu’assistant de Sébastien et rencontre les pionniers de l’AC en Wallonie
  • 2008-2010 : Employé sur une exploitation belge de 200 ha. Chaque mois il va en Roumanie pour monter un projet d’exploitation
  • 2010 : Installe une exploitation à Birda, dans le Sud-Ouest de la Roumanie pour le compte d’investisseurs privés en démarrant sur 500 ha.

« Entre le pire et le meilleur rendement le gap est bien plus important qu’en France, estime Nicolas. C’est le climat qui met son chapeau sur les dernières composantes du rendement, en mai  ». Les 600 mm de précipitations sont mal répartis avec parfois 8 semaines sans pluie en été, et les températures s’étalent de -25°C en hiver à 41°C en été. Ces extrêmes climatiques imposent une diversification des productions mais aussi une recherche de résilience du sol, des argiles (50%) lourdes et profondes avec 3% de matière organique, un déficit de phosphore et des pH assez bas. « Avant que l’on reprenne les terres, les sols n’avaient pas reçu de chaulage depuis des dizaines d’années, explique Nicolas. Le pH est pourtant l’une des clés d’une bonne activité biologique »

DE LA DIVERSITÉ DANS L’ESPACE ET DANS LE TEMPS

Nicolas a l’opportunité de «  changer les paysages sur un petit bout de planète » comme il l’explique dans cette vidéo :

Une rotation pour tendre vers l’auto-fertilité des sols

Rotation chez Nicolas Lefebvre
- Objectifs de la rotation : assurer la fertilité en azote, la gestion des adventices et avoir des prix rémunérateurs avec les légumineuses de printemps.
- Gestion des adventices : pour limiter la flore adventice (85% flore de printemps) le semis du blé est effectué de plus en plus tôt, en général au 15/09, avec des variétés tardives à montaison. Le blé est désherbé mécaniquement à l’automne (semis à 25 cm d’écartement) par un passage de houe, herse ou bineuse.
- Travail du sol : la charrue a été abandonnée mais le travail du sol est toujours présent afin de gérer l’enherbement. Toutes les opérations sont menées en trafic contrôlé (CTF) sur base de 9 mètres. Les cultures de printemps sont toujours précédées d’un couvert végétal semé à la volée puis sur les chaumes puis par 2 passages de Terrano à dents fouisseuses à 22 cm. Avant l’implantation de la culture de printemps 1 à 2 passages sont effectués : Terrano avec pattes d’oies + éventuellement disque léger. Pour les cultures d’automne la préparation du sol est faite avec un passage de Terrano FG à dents fouisseuses à 15 cm puis un passage avec Terrano à pattes d’oies à 5 cm, pui éventuellement un disque léger pour affiner puis semis.
*Concernant l’association colza/trèfle/luzerne, le projet est de remplacer le trèfle violet par du trèfle nain pour garder le trèfle avec la luzerne sur plusieurs années.

La clé d’un système résilient est la diversité à tous points de vue. Dans l’espace d’abord, les cultures sont organisées pour créer une vraie mosaïque avec plus de 10 cultures aux caractéristiques bien différentes : blé tendre, colza, avoine, épeautre, luzerne, pois d’hiver, tournesol, pois chiche, lentille, soja, trèfle violet, et des prairies permanentes et temporaires. Les doubles cultures, mélanges et cultures relais sont de nouvelles pistes explorées pour créer plus de stabilité économique et de diversité intra-parcellaire. La présence de haies et l’implantation de plantes pérennes - forêts pour le gibier - au sein de ce patchwork favorise la faune sauvage et la biodiversité utile. La rotation « rêvée » de Nicolas pour la campagne 2017-2018 illustre le souhait de diversifier l’occupation du sol dans le temps (voir encadré)

Proposez un schéma présentant l’itinéraire technique du blé tendre. Quels éléments sont manquants pour réaliser un schéma complet ?

Réalisez un schéma décisionnel pour ce système de culture. Quels éléments sont manquants ? Préparez un questionnaire pour l’agriculteur.

L’absence d’intrants chimiques impose l’utilisation de leviers agronomiques variés, le travail du sol en faisant partie. « Le labour a été abandonné et les principaux outils utilisés aujourd’hui sont le Terrano FG qui travaille de 5 à 22 cm avec pattes d’oies ou dents fouisseuses selon les objectifs et un outil à disque GreatPlains TurboMac pour le vertical tillage et la reprise superficielle. Le travail du sol est raisonné en fonction des conditions climatiques et de la flore adventice » précise Nicolas.
Trois semoirs sont utilisés sur l’explotiation :
- John Deere MaxEmerge 12 Rangs – 75 cm pour le tournesol et le sorgho
- Horsch CO9 à dents pour céréales/protéagineux à 25 cm
- John Deere 740A 9m à disques à 25 cm d’écartement pour les céréales et petites graines.

La présence de la luzerne au sein de la rotation, de couverts végétaux qui produisent une biomasse importante, permet d’améliorer la fertilité physique, biologique et chimique du sol. Le principal mélange de couverts utilisé est avoine strigosa (50 kg) + pois fourrager type Arkta (50 kg), avec production de semences à la ferme. L’observation d’une motte remplace les mots :

« Partout où les éléments naturels le permettent, les parcelles sont longues et étroites pour que le gibier soit toujours proche d’une bordure de champ, 20 ha sont des refuges pour la faune et nous avons planté 85 ha de forêts sur la ferme » illustre Nicolas.

Quelles espèces d’arbres seraient adaptées pour cette exploitation ? Quels éléments sont manquants pour pouvoir faire un bon choix ? Expliquez votre réponse, proposez des questions à poser à l’agriculteur.

UNE SURFACE QUI PERMET L’EXPERIMENTATION

La manière de travailler de Nicolas est très originale par rapport aux systèmes de culture locaux ; il n’y a pas de résultats technico-économiques et pour progresser, il faut expérimenter. Nicolas ne manque pas d’idées : implantation de tournesol ou de sorgho en strip-till dans une luzerne de 2 ans, relay-cropping pois-chiche/blé, association colza/trèfle/luzerne, association blé/luzerne… La taille des parcelles permet de consacrer une partie aux essais.

«  La ferme de 2050 sera autonome en fertilité et en énergie »

Peut-on réellement atteindre l’autonomie en grandes cultures bio, sans élevage ? La grande problématique sur la ferme de Birda est le manque de phosphore dans les sols. L’exploitation achète des fertilisants bio à l’extérieur. Un projet d’élevage de porcs pourrait voir le jour et permettrait de diversifier les productions, les débouchés, d’injecter de la fertilité dans les sols et ainsi ouvrir de nouvelles portes pour la ferme. « La ferme de 2050 doit être productrice d’énergie, carburant ou chaleur » estime Nicolas. Si l’absence d’intrants chimiques et la limitation du travail du sol réduit déjà la consommation d’énergie, Nicolas s’intéresse de plus en plus à la production d’énergies renouvelables… Un sujet que ses stagiaires pourraient creuser.

« C’est incroyable vos employés ne sont pas stressés !  »

Nicolas a la fierté de faire 40 quintaux en bio plutôt que 60 quintaux en conventionnel… et cette fierté contamine ses employés qui, au début, pensaient que la conversion mènerait à la faillite. Pour lui l’agroécologie ne peut exister sans son pilier social : « Cultiver bio et limiter le travail du sol réduit la pénibilité du travail et les risques pour la santé et donne à mes employés le sentiment de produire une nourriture saine pour des citoyens en bonne santé et des paysages sains ! La ferme est un écosystème qui suit les rythmes de la nature : en hiver on reste à l’atelier, plutôt que d’aller défoncer les champs et les chemins d’exploitation pour les premiers passages d’engrais, comme par le passé ! ». Les visiteurs sont souvent surpris par la bonne ambiance qui règne dans l’équipe :

Il compare les relations au sein de la société aux mycorhizes. « Les citoyens achèteront nos produits s’ils nous font confiance, et cette confiance est basée sur une agriculture qui les respectent. Comme dans le sol, les relations sont à bénéfice réciproque ! » En fait, l’exploitation est ouverte sur la société, elle tend vers l’autonomie, pas l’autarcie. « Nous devons améliorer notre communication sur l’extérieur. D’ici quelques années, pourquoi pas vendre nos lentilles et pois chiches par Internet pour donner envie aux consommateurs de découvrir notre démarche. La ferme de 2050 devance les médias classiques pour communiquer sur ses pratiques ».

Arnaud Charmetant : 2000 ha de couverts, 10 espèces différentes

Arnaud Charmetant et son équipe progressent par l’expérimentation. La surface de la ferme – 14 000 ha – autorise les essais… et les erreurs. Couverts végétaux biomax, doubles cultures, semis-direct, implantation de luzerne, AgriCom Birda est une vitrine pour l’AC en Roumanie.

« Quand nous avons repris la ferme, les sols étaient tous labourés avec des outils d’un autre âge. Le premier outil que nous avons acheté était un outil de minimum tillage. L’idée des couverts est arrivée peu à peu mais j’ai toujours eu le semis direct en moi. Toutefois il y a des étapes à passer, et notamment l’aspect humain, car il faut que les employés intègrent cette idée. C’était un choc pour la plupart d’entre eux qui ont appris à l’école la recette « Labour, Disque Semis » explique Arnaud.

Les couverts se sont implantés sur la ferme par étapes. Des subventions spécifiques ont déclenché le processus ; de 2011 à 2014, l’exploitation implante 1200 ha de moutarde. En côtoyant des passionnés comme Patrick Valmary, consultant en agriculture intégrée en Roumanie, la réflexion évolue et les couverts se diversifient. « Je comprends que les couverts peuvent vraiment booster le potentiel des sols. En faisant le bilan de mes expériences professionnelles, chez mon père et dans les fermes où j’ai travaillé, j’ai conclu que la clé de la réussite en semis direct c’est les couverts ».

Le climat est caractérisé par des « extrêmes » qui s’accentuent avec les changements climatiques. « Nous avons en moyenne 450 mm de pluie par an, avec une différence de 100 mm entre les deux sites de l’exploitation qui sont à 20 km l’un de l’autre » explique Arnaud. Les températures s’étendent de -20°C à 40°C et les vagues de chaleur à 40°C sont devenues régulières. Il y a beaucoup de vent et peu d’éléments paysagers pour l’atténuer. Les parcelles ont peu de relief et sont très grandes (jusqu’à 300 ha), les haies inexistantes. « Nous y pensons depuis longtemps, mais ici les arbres plantés sont souvent volés ou détruits par les animaux après quelques jours  ».
Les sols présentent les plus hauts potentiels de Roumanie : de type tchernoziom, avec 65% de limons et 30% d’argiles. La matière organique est présente mais avec un turn-over très faible, ce qui est à relier au pH, qui se situe souvent entre 7 et 8. Les parcelles situées sur l’île ont du mal à ressuyer, comme le montre la vidéo, prise par un drone durant l’hiver 2015 :

« Les couverts végétaux sont un bouclier contre les phénomènes climatiques extrêmes, explique Arnaud. Inversement, le climat et le sol impactent directement le choix de l’itinéraire technique. Nous pouvons implanter les couverts entre cultures d’hiver et cultures de printemps. C’est encore plus valable dans notre région car nos sols sont sensibles à la compaction  ».

Travail réduit voire semis direct, couverts végétaux, rotation diversifiée et cultures associées sont les principales pratiques relevant de l’agroécologie qui peuvent être développées, en tout cas sur du court/moyen terme.

Les couverts semés sur l’exploitation se répartissent en deux familles : pour les sols séchants et pour les sols non séchants, qui présentent souvent des excès d’eau au printemps. Ils sont généralement composés d’une base moutarde, puis d’une graminée et d’une légumineuse. Toutes les semences sont produites à la ferme, et le choix des espèces est orienté pour optimiser la production de semences en fonction de la surface occupée.
Par exemple, semer 5 kg de moutarde sur un hectare donne 1 tonne de semences, on peut donc semer 200 ha avec 1 ha de production de semences. Pour le pois, on descend à 30 ha environ (pour un rendement de 3T/ha).
Les couverts principaux sont :
- avoine strigosa + féverole ou pois + moutarde + vesce velue
- avoine + féverole ou pois + moutarde + gesce
- avoine + féverole ou pois + moutarde
- avoine + féverole ou pois + lentille
- vesce velue + seigle forestier.

A votre avis quels couverts sont implantés sur les terrains séchants et quels couverts sont implantés sur les terrains non séchants ?

Immédiatement après la récolte qui a lieu mi-juillet à début août, un travail du sol est réalisé avec un déchaumeur à 20-22 cm ou avec une dent pour restructurer un peu le sol, puis les couverts sont semés. « On doit travailler les sols un minimum à cause du tassement ». Tous les couverts sont semés au semoir à disques. La principale difficulté aujourd’hui est le développement des couverts qui, du fait du manque d’eau – pas de pluie pendant 1 mois après le semis – sont restés chétifs pendant longtemps.
Les sols ne sont pas travaillés au printemps pour éviter la sécheresse de printemps et les mauvaises levées. Du fait des réglementations (les couverts doivent être incorporés), les couverts sont détruits mécaniquement avec une herse magnum avec une rangée de disques puis une application de glyphosate.

UNE PLATEFORME POUR MIEUX COMPRENDRE LE COMPORTEMENT DE CHAQUE ESPECE

En 2017, Arnaud a choisi de consacrer 10 ha à une plateforme de démonstration, où chaque espèce est implantée seule. L’objectif est de mieux comprendre comment les espèces se comportent seules, en comparant différentes modalités de travail du sol : profond (déchaumeur à disques puis travail profond avec dents), simplifié (déchaumeur à disques) et semis direct. Dans cette vidéo, Arnaud présente en quoi les caractéristiques de chaque espèce sont intéressantes dans son contexte pédoclimatique :

Pour chaque espèce de couverts quels sont les avantages et inconvénients ?

Pourriez-vous utiliser les mêmes espèces sur votre exploitation (ou une exploitation au choix) ? Expliquez pourquoi, en vous aidant de la vidéo de vos connaissances et/ou d’autres sources

Expliquer à l’aide d’un calcul pourquoi la féverole est peu adaptée à la production de semences sur l’exploitation d’Arnaud.

SD de tournesol en Roumanie
SD de tournesol en Roumanie
Semis direct de tournesol sur couvert. Récolte du blé en juillet, travail du sol à la dent sur 18 cm profondeur en août. Semis d’un mélange moutarde + pois. Gel du couvert puis semis du tournesol en SD à 63000 gr/ha puis application de glyphosate en post semis-prélevée.

APPREHENDER LA FERTILITE BIOLOGIQUE DES SOLS

Les pratiques mises en place et l’observation des sols au cours des 10 dernières années ont conduit Arnaud à penser que leur qualité augmente. Le taux de matière organique est élevé mais une grande partie de l’humus est stable et minéralise peu. Arnaud croit au pouvoir des couverts végétaux pour redynamiser le cycle de la matière organique et la vie du sol. Pour le prouver, il souhaiterait mettre en place avec l’aide d’étudiants une batterie d’indicateurs comme celle proposée par le projet Agrinnov : « visuellement je peux dire qu’il y a de plus en plus de vers de terre mais j’aimerai le mesurer précisément et découvrir d’autres indicateurs ». Un échange de connaissances et d’expériences « win-win » qui permettrait à Arnaud de comprendre comment les couverts et la diminution du travail du sol influence l’activité biologique.

En quoi consiste le projet Agrinnov ? Quels indicateurs Arnaud Charmetant pourrait-il facilement mettre en place sur son exploitation ? Proposez 5 diapositives pour présenter ces indicateurs.

Une association pour développer l’AC en Roumanie

« Très peu d’agriculteurs connaissent le matériel utilisé en bio, AC ou TCS, explique Nicolas. Mais les agriculteurs roumains adoptent plus facilement la nouveauté que les agris d’Europe de l’Ouest, avec un intérêt économique avant tout  ».
Nicolas, Arnaud et d’autres agriculteurs passionnés ont créé l’association AIDER pour développer une agriculture « à mi-chemin entre agriculture conventionnelle et agriculture biologique » par la vulgarisation, la mise en place d’essais, les échanges avec d’autres pays d’Europe et la production de références technico-économiques, par exemple sur l’impact des légumineuses sur la qualité des sols. Aujourd’hui l’association compte près de 70 adhérents pour 100 000 ha environ en Roumanie.

Autres applications pédagogiques
Les étudiants peuvent réaliser le même type de vidéo sur l’exploitation de leur choix en expliquant comment le choix des couverts et l’itinéraire technique sont influencés par le contexte pédoclimatique, économique, réglementaire et social.

Pour récupérer les cartes des parcellaires et les utiliser dans un cadre pédagogique, merci de m’envoyer un mail : opalinelysiak gmail.com


10
novembre
2017

Il a tenté l’AC mais est revenu en arrière…

Attention cet article peut choquer les publics sensibles à la vie du sol ! On y parle notamment de charrue, de contexte difficile, mais surtout du souhait de Noël Neyrinck de réduire le travail du sol dans un contexte pédoclimatique particulier.
A vos claviers, il va falloir réfléchir...

Oui, j’avais promis des reportages à travers le monde chez des agriculteurs en AC… mais vous le savez : c’est face à des situations complexes que l’on avance vraiment dans la réflexion comme chez Noël Neyrinck en République Tchèque.

Portrait Noël NeyrinckNotre collègue originaire de La Ferté Gaucher cultive depuis 13 ans à Chlumec nad Cidlinou (prononcer « Rrrrloumèque nad Tchidlinaou »), à 1h environ de Prague, dans la plaine céréalière où le trio colza-blé-orge est roi. En arrivant chez lui, amoureuse des vers de terre (« zizala » en tchèque) que je suis, je suis choquée par la vision de la charrue qui patine dans les argiles très humides. « Nous avons un automne exceptionnellement pluvieux et difficile » explique Noël. Après une journée passée avec lui et sa femme Markéta, sur le terrain et à la maison, je cerne son système :

- Noël a été marqué par une journée avec Frédéric Thomas et Sébastien Hanssen (directeur de Soufflet Agro) en République Tchèque, à l’issue de laquelle il souhaitait arrêter le travail du sol.
- Sur son site, il décrit sa philosophie ainsi : « Nous cultivons la terre avec un sentiment d’affection ». Il ne cessera de me répéter qu’il souhaite préserver les sols pour les transmettre à son/ses successeur(s).
- Quelques vieux numéros de la revue TCS dorment dans le bureau !

— > Face à un collègue passionné par son métier mais plutôt isolé pour échanger - ici peu d’exploitants sont intéressés par le non-labour, l’agroécologie et encore moins l’AC - je me dis que les TCSistes, ACistes, Agricooleurs et mes étudiants peuvent sans doute aider Noël à faire évoluer son système.

Cet article se veut donc support de discussion et outil pédagogique, à la fois pour comprendre les finalités de Noël, le contexte dans lequel il exerce son métier, et pour lui proposer des solutions. Les agriculteurs qui liront cet article pourront lui faire des propositions, et les étudiants pourront peut être le rejoindre en stage pour quelques semaines afin d’apporter un regard extérieur et l’accompagner dans ses projets.

L’article est associé à une interview que j’ai réalisée avec Noël.

Vidéo complète : https://youtu.be/lMDDSb_iKqw

J’ai découpé la vidéo en plusieurs chapitres qui correspondent à chaque partie de l’article.

1) Qui est Noël et quelles sont ses finalités ?

N. Neyrinck et sa filleNoël est fils d’agriculteur de la Brie. Il a l’opportunité de s’installer en République Tchèque en 2006. Il se marie en 2011. Sa femme Markéta l’aide à la comptabilité et ils ont une fille de 4 ans. « Le temps consacré à la famille rend plus difficile les voyages d’études, les échanges de pratiques. J’aimerai découvrir par exemple l’agriculture en Ukraine, en Amérique du Sud »
Noël exerce un métier qui le passionne, souhaite faire vivre sa famille et limiter l’impact sur l’environnement avec un système plus durable sur tous les plans.

Vidéo n°1 : Noël Neyrinck et l’agroécologie : https://youtu.be/hvcZ4pVYE94

2) A quoi ressemble l’exploitation ?

360 ha de surfaces avec blé, escourgeon, tournesol et soja. 30% des surfaces ont des couverts de printemps.
2 salariés sont employés à temps plein aujourd’hui. Il y a peu de chômage donc c’est difficile de trouver de la main d’oeuvre compétente. Le relationnel est équilibré même si la communication est parfois difficile car Noël est toujours considéré comme étranger pour les employés.
Le parc matériel : 2 tracteurs de 200 CV + 1 tracteur de 150 CV
2 charrues - décompacteur - herse Rotative / semoir combiné - pulvérisateur - moissonneuse - bineuse - semoir monograine - Semoir Horsh Sprinter à dents.

Vidéo n°2 : Le choix du matériel : https://youtu.be/P1b_QIqc8WE

3) En quoi l’histoire de la région influence t’elle la forme du parcellaire aujourd’hui ?

Vidéo n°3 : Un contexte parcellaire très original : https://youtu.be/VNEoPqeYok4

PNG - 246.9 koEn tout Noël exploite 13 blocs sur 360 ha. Les îlots sont grands mais les parcelles cadastrales petites. La partie droite de l’image ci-jointe représente une « parcelle » exploitée par Noël mais qui comporte en réalité environ 50 parcelles cadastrales appartenant à de nombreux propriétaires différents. En tout Noël loue 300 ha qui appartiennent à 150 propriétaires et est propriétaire de 50 ha.
La complexité ne s’arrête pas là car sur les 360 ha, certaines parcelles trop éloignées sont exploitées par d’autres agriculteurs ; inversement Noël exploite les parcelles d’autres agriculteurs qui sont situées plus proches du siège. Cet arrangement permet de regrouper les parcelles mais un remembrement est prévu pour favoriser la gestion du parcellaire.

Le loyer varie entre 1000 et 5000 CZ (40 à 200 euros) par hectare ; l’absence de droit rural dans le pays permet aux propriétaires de fixer les prix qu’ils veulent et de pouvoir reprendre l’usage de leurs terres très facilement. « L’agriculteur en place n’est pas protégé pour exploiter ces terres durablement et investir sur l’outil de production. La mise en place de systèmes agroécologiques est donc compliquée car on n’a pas envie d’investir dans un tracteur, la fertilité des sols, l’implantation d’arbres ou le drainage si on sait qu’on peut perdre l’outil de production d’un jour à l’autre ».

4) Quel est le contexte pédo-climatique de l’exploitation ?

— > Vidéo n°4 : Climat et sol sur l’exploitation : https://www.youtube.com/watch?v=m2MPXgboIwA&feature=youtu.be

Sols argileux chez Noël Neyrink
Sols argileux chez Noël Neyrink

La région reçoit 650-750 mm de précipitations avec des années parfois extrêmement humides. L’été est souvent très humide en période de moisson. Les hivers sont rudes et les étés très secs. « Il n’y a pas de période de transition comme en France »
Les sols sont extrêmement hétérogènes allant de très argileux à très sableux. La très basse altitude et la proximité des cours d’eau rend les sols très humides. De nombreuses parcelles sont inondées par endroits après de fortes pluies.

5) Quels sont les grands choix techniques ?

La moisson se termine le 15 août et il faut semer directement pour avoir des couverts qui soient bien développés. Cette année, par manque de temps, les labours se sont terminés en novembre.
Après avoir tenté d’améliorer la structure des sols par un décompactage, Noël abandonne car la technique s’avère contre productive (vidéo n°2). La charrue arrive donc sur l’exploitation seulement en 2010. « Le labour avant les cultures de printemps est essentiel dans des parcelles argileuses qui se restructurent grâce au gel l’hiver  ».
En général, il n’y a pas de labour avant les cultures d’automne.
Malgré l’absence d’élevage il y a apport de fumier de canard et de bovins (achat ou échange), environ 18 T/ha par an sur 80 ha.
Noël souhaite réduire l’usage des produits phytosanitaires ; pour cette raison les tournesols sont binés et le colza n’est plus cultivé sur l’exploitation.

Vidéo n°5 : l’arrêt du colza sur l’exploitation : https://youtu.be/AGs7-JvMB0E

Même si la couverture des sols n’est pas obligatoire - il s’agit d’une option des paiements verts de la PAC - 30% des surfaces reçoivent des couverts végétaux.

5) Quel est le contexte socio-économique de l’exploitation ?

Dans la région de Noël, les agriculteurs sont isolés, en particulier en ce qui concerne les échanges de pratiques et la solidarité. 70% des surfaces appartiennent à des grosses entreprises agricoles qui disposent de tous les moyens de production et échangent très peu avec les exploitations familiales. Les « vrais » techniciens sont peu présents, « le technico-commercial vend des produits mais ne connaît rien à l’agronomie » ; il y a peu d’échanges de pratiques, de groupes d’agriculteurs, au grand désarroi de Noël.

— > Pour mieux comprendre : document le contexte agricole en République Tchèque

6) Là où ça coince - là où Noël veut progresser - les projets

a) Noël souhaite préserver la fertilité des sols et pour cela le levier des couverts doit être actionné : « On veut réussir nos couverts, surtout dans les zones sableuses et acides qui sont pauvres en matières organiques et ont besoin d’apports de carbone ».

La fenêtre climatique est trop courte. La moisson est plus tardive qu’en France et les semis plus précoces. Un énorme pic de travail se concentre en fin d’été début d’automne entre la moisson, les semis, l’épandage des fumiers, le travail du sol et les semis de couverts. « Dans l’idéal il faudrait un chauffeur et un tracteur de plus pour que dès le début de la moisson on démarre l’implantation des couverts. On veut considérer les couverts comme une vraie culture pour nourrir le sol »

- Quelles espèces choisir dans les sols sableux ? « La vesce est difficile à implanter car elle n’a pas le temps de se développer. La phacélie a été tentée. La moutarde n’était pas tentée jusqu’à aujourd’hui car le colza était présent dans la rotation »

- Quel outil peut s’adapter aux sols hétérogènes de l’exploitation et pour pouvoir semer des mélanges ?

b) Noël aimerait valoriser les zones trop humides en prairies pour diversifier les productions (viande ?) et bénéficier du fumier.

c) Développer la production de cidre, qui existe déjà mais seulement pour une consommation personnelle.

d) Le passage en bio est une option mais de nombreux éléments sont à étudier.

e) Pourquoi pas envisager l’implantation d’arbres dans les parcelles pour pallier au problème de l’humidité des sols et diversifier les productions ?

— > A vos claviers, Noël est présent sur le forum Agricool
— > Ces projets sont des opportunités d’échanges « win win » à travers les stages en exploitation de nos étudiants !

Le site de Noël : www.agro-neyrinck.cz
La page Facebook de l’entreprise : Agro Neyrinck