Halte au labourage !

Hervé Ponchelet, Le Point n°1679, 18 novembre 2004

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Désormais, grâce à de nouvelles pratiques culturales importées du tiers ?monde et aux désherbants, le semis direct sans labour permet de faire une entorse au dogme de Sully : " labourage et pâturage... "

" Lorsque mes collègues agriculteurs d’Indre-et-Loire ont, l’autre jour, bloqué le dépôt de carburant pour tenter d’obtenir une baisse du prix du gazole agricole, je ne les ai pas suivis. Dans mon exploitation, le coût du carburant est devenu marginal ". Effectivement, depuis que Jean-Claude Quillet, qui exploite 350 hectares en polyculture à Montlouis-sur-Loire, aux portes de Tours, a tout bonnement renoncé à labourer ses terres et pratique le semis direct, sa facture pétrolière a été divisée au moins par cinq. Là où il brûlait de 50 à 60 litres de fioul par hectare et par an pour faire, par exemple, du " maïs après blé ", il se contente aujourd’hui de 10 litres de carburant. Effectivement, au lieu de deux tracteurs de 220 chevaux, un de 160 et deux de 120, comme dans les exploitations de même taille alentour, il n’utilise plus désormais qu’un tracteur de 160 chevaux et deux de 120.

Mieux, en dépit de cette entorse au fameux dogme de Sully, " Labourage et pâturage sont les deux mamelles dont la France est alimentée ", les rendements qu’obtient Jean-Claude Quillet sont au moins égaux à ceux du temps où il labourait ses terres en profondeur. Et celles-ci s’en portent, biologiquement parlant, mieux. Résultat, les quantités de pesticides, fongicides et autres herbicides qu’il épandait généreusement "avant" ont été, pour certains produits, divisées par cinq. " Alors qu’autrefois nous utilisions trois fongicides pour le blé, il nous en suffit aujourd’hui d’un seul, et à demi-dose, qui plus est " affirme-t-il. Quant au coût à l’hectare de ces " intrants ", il a été divisé par deux.

Cerise sur le gâteau, au lieu d’alimenter la serre atmosphérique en gaz carbonique, les sols non retournés séquestrent le C02 à raison de 3 tonnes supplémentaires par hectare chaque année. Bref, en n’infligeant pas l’épreuve du labour aux sols, qui, avec leur microfaune, leur microflore, leurs vers de terre (lombrics) fouisseurs, leurs cycles de l’azote et du carbone, constituent de complexes " réacteurs biologiques ", la technique du " semis direct " semble un gage de développement durable pour les terres agricoles. Terres qui, pour suivre la croissance démographique mondiale, vont devoir produire de plus en plus tout en restant en bonne santé.

En suivant l’agriculteur tourangeau dans ses champs, dont ceux situés entre la Loire et le Cher sont faits d’un médiocre mélange d’argile sablonneuse et de limons, il faut bien reconnaître que ses parcelles n’ont rien à envier, bien au contraire, à celles de ses voisins laboureurs impénitents. Son sorgho, destiné à l’alimentation de la volaille, pousse dru et homogène, tandis que celui du champ de son voisin immédiat présente des lacunes importantes. Certes, esthétiquement parlant, les pièces labourées sont avenantes, tandis que les chaumes de blé, de mais ou de tournesol qui hérissent disgracieusement les siennes font peine à voir.

Mais l’aspect est trompeur. En fait, loin d’être laxiste, Jean-Claude Quillet est au contraire à la pointe du progrès. Un progrès transféré, une fois n’est pas coutume, du Sud vers le Nord. C’est en effet essentiellement au Brésil, où elle est pratiquée sur 18 millions d’hectares, que la technique du semis sans labour sur couverture végétale permanente du sol a été mise au point. Les agronomes du Cirad (Institut français de recherche agronomique au service des pays du Sud) et leurs collègues brésiliens se sont en fait inspirés des écosystèmes forestiers dont le sol n’est, et pour cause, jamais labouré, et toujours recouvert de matière végétale morte ou vivante. Ces écosystèmes fonctionnent depuis des lustres en circuit fermé, recyclant les nutriments et produisant une biomasse importante, tout en protégeant les sols de l’érosion en dépit de conditions climatiques défavorables.

D’où les trois commandements de l’agriculture sans labour sur couverture végétale permanente : le sol tu laisseras vivre sa vie, le sol tu ne blesseras plus en labourant, le sol tu garderas en permanence couvert de végétation. Explication de Jean-Claude Quillet " en bout de champ " : " L’an dernier, sur cette parcelle, on avait fait du colza. Voyez, il a repoussé spontanément sur le sol qui n’a pas été et ne sera pas labouré. Avec un semoir à disques, importé du Brésil, on a semé directement du blé au travers de ce couvert végétal. Puis, avant que le blé sorte de terre, on a pulvérisé du glyphosate, un herbicide total, sur la repousse de colza, qui va être recyclée en matière organique pour le sol ". Lorsque les pionniers du semis sans labour font succéder un colza à un maïs, un tournesol à un blé, il leur faut semer, juste après la moisson, en guise de couverture végétale intermédiaire, un trèfle, une féverole, une phacélie, une moutarde. Après que la nouvelle culture aura été mise en terre par le solide semoir brésilien, cette couverture temporaire sera " tuée " par l’herbicide total.

" C’est un véritable changement de paradigme pour l’agriculteur ", commente Michel Raunet, du Cirad, qui a participé à cette nouvelle révolution verte de l’abandon du labour. Une révolution qui a du mal à faire son trou dans le milieu agricole, voire chez les agronomes patentés. Mais, comme disait le poète, l’habitude est une étrangère qui supplante en nous la raison.

Le pour et le contre

Cependant, avant de décréter que le semis sans labour est un nouvel oeuf de Christophe Colomb, les tenants du labour font valoir des arguments qui méritent qu’on les prenne en compte. Thierry Doré, professeur à l’Institut national agronomique de Paris-Grignon (Ina-pg), pèse le pour et le contre. " La première raison, dit-il, de l’attrait, sous nos latitudes, des techniques culturales simplifiées [TCS], dont fait partie le semis direct sur couverture végétale permanente, c’est la réduction du temps de travail. Mais on manque encore de recul pour évaluer le rapport coûts/bénéfices de ces pratiques ". L’un des aspects négatifs de ces pratiques, c’est, en effet, la gestion des mauvaises herbes, essentiellement le brome et le lupin. En enfouissant profondément dans le sol leurs pousses et leurs graines, le labour permet de les contrôler. Tandis qu’avec le semis direct il faut utiliser des herbicides totaux pour en venir à bout. Molécules dont on ne connaît pas, et Jean-Claude Quillet en convient, le devenir à long terme dans les sols. Cependant, force est de constater que les laboureurs impénitents ne se privent pas non plus de recourir à ces herbicides totaux ou d’user de molécules plus spécifiques épandues en de multiples passages... Quant au ver de terre, dont l’incessant travail de fouissage remplace le soc de la charrue, il serait à double tranchant, car certaines espèces de lombrics, en creusant des galeries verticales, favoriseraient le lessivage des sols et, partant, leur appauvrissement en matières organiques et en azote. Mais Jean-Claude Quillet n’en démord pas : " Plus jamais mes sols, qui aujourd’hui cicatrisent, ne seront blessés par le soc d’une charrue ".


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