Bertrand Patenotre, des moutons dans les couverts

Cécile Waligora, TCS n°47 - Mars / avril / mai 2008



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Bertrand Patenotre a été un TCSiste, voire même un SDiste à ses débuts, un peu comme tout le monde. Il a progressé ainsi, peu à peu, dans la technique de simplification du travail du sol. Si son assolement était déjà, traditionnellement, assez diversifié, il a encore rallongé la liste des cultures et a implanté des couverts, d’abord simples puis plus complexes. Mais aujourd’hui, c’est un autre tournant qu’il prend, tout en cohérence avec son système. Ce céréalier pur jus a introduit un troupeau de brebis. Une vraie révolution !

Bertrand Patenotre n’est pas homme à agir sans objectif précis et sans concertation. Mais lorsqu’une décision est prise, il s’y tient et il met les moyens nécessaires pour y arriver.
Son exploitation totalise 176 hectares, auxquels il faut ajouter 85 ha de travail à façon chez un voisin. 40 % des terres sont situées en champagne humide, à dominante argileuse, drainées et 60 % le sont en champagne crayeuse (terres de craie). Son statut est celui d’une EARL (l’EARL de la Fontaine Rachisy) mais cela n’a pas toujours été ainsi. Avant 1999, il s’agissait d’un Gaec avec 360 ha ; son cousin ayant repris, à l’éclatement de la structure, l’autre partie. Le non-labour a débuté peu avant, vers 1995. Certaines parcelles ont même un passé encore plus ancien sans charrue, depuis 1992. « À l’époque, dans certaines parcelles de champagne humide, il fallait presque 200 CV pour labourer et nous faisions moins d’un hectare à l’heure. C’était du délire, se souvientil. Alors, surtout pour l’implantation des jachères obligatoires, nous avons rapidement envisagé de remplacer la charrue par un simple décompactage et un léger travail de sol derrière. Et c’était tout aussi bien ! ». Les exploitants utilisaient alors un combiné semoir-herse rotative. L’outil vieillissant, ils décidaient l’achat, en 1997, d’un semoir de SD John Deere et l’utilisaient pour la première fois derrière chanvre ; un précédent facile laissant des parcelles propres et structurées. Lorsque B. Patenotre reprend seul une partie de l’exploitation, deux ans plus tard, il sème tous ses blés avec ce semoir derrière féverole, luzerne ou tournesol. « Dès que le précédent ou la structure de la parcelle le permettait, je semais ainsi. L’été, pourtant, après moisson ou alors plus tard, après betterave, je décompactais avec un Combiplow. Au début, c’était systématique mais, un jour, on ne travaille profondément que la moitié de la parcelle et on se rend compte que le résultat final est identique entre les deux parties. Les années faisant, on finit par s’en passer, ce qui est le cas aujourd’hui : je ne décompacte plus profondément, même en Champagne humide », explique-t-il. S’il n’est pas en SD strict, B. Patenotre travaille, au besoin, son sol mais de manière superficielle avec un Rubin, en Cuma, et vraiment au cas par cas, surtout en fonction du volume de résidus présents mais aussi pour diminuer une éventuelle pression de campagnols ou de limaces ; ravageurs qu’il connaît peu, en réalité (Ndlr : B. Patenotre n’utilise pas d’anti-limaces systématiquement). Seules les parcelles, après arrachage de betteraves, sont reprises avec un néodéchaumeur à pattes d’oie.

Du chanvre aux moutons

L’arrivée des moutons sur l’exploitation a pour origine... le chanvre. B. Patenotre est un grand adepte de cette culture qui, pour lui, a tant de qualités agronomiques et environnementales qu’il faut la promouvoir. Peu à peu, le Champenois a pris des responsabilités et aujourd’hui, il est président de la Fédération nationale des producteurs de chanvre. En 1997, il se lance dans cette culture avec sept exploitants de l’Aube. Ils créent une « banque de travail » et une section spécialisée dans la Cuma qui achète le matériel. Les parcelles de chanvre sont ainsi gérées comme si elles appartenaient à la même structure. « Cette façon de travailler est particulièrement intéressante pour une culture comme le chanvre qui nécessite beaucoup de main-d’œuvre », souligne Bertrand. Les sept associés s’entendent bien. « L’un d’entre eux, François-Xavier Taupin, éleveur de moutons, s’est intéressé d’un peu plus près à ma façon d’implanter. En « presque SD », il voyait que je passais beaucoup moins de temps dans mes parcelles, que je consommais moins d’énergie et que mes sols et mes cultures se portaient bien. Nous avons donc commencé de la même manière chez lui, pour implanter le blé derrière chanvre en 1997. Le premier blé a produit pas moins de 100 q/ha ! Un des meilleurs blés de l’année ». Peu à peu, les deux hommes travaillent ensemble et échangent beaucoup. Ils se lancent dans le semis de couverts en interculture au début des années 2000 ; notamment sous l’impulsion de la sucrerie d’Arcis sur Aube qui, à l’époque, a déjà étudié la question avant betterave. La sucrerie a essayé avec succès le radis fourrager. F.-X. Taupin en implante sur son exploitation. « Nous nous sommes alors interrogés. Le couvert était beau. Pourquoi ne pas le faire pâturer par les brebis ? Après tout, que risquait-on ? », souligne Bertrand. Ils le feront alors chaque année sur cette exploitation : dès que les couverts avant culture de printemps sont développés, à l’automne, les animaux sont parqués dedans et le détruisent ainsi, sans besoin de glyphosate. « En parallèle, j’évoluais de la même façon sur mes terres avec des couverts mais sans élevage. Et je me suis rendu compte, très rapidement, que ses sols, les mêmes, évoluaient plus vite que les miens. Et pourtant, François-Xavier avait démarré le non-labour après moi. La différence provenait uniquement des moutons », indique le céréalier.

En parallèle, à la Fontaine Rachisy, les choses ont évolué. Bertrand est de plus en plus pris par ses occupations au sein de la filière chanvre. Il a bien un salarié mais à mi-temps avec une autre exploitation. Par ailleurs, il a ces nouveaux hectares qu’il doit travailler à façon. La seule solution est l’embauche d’une nouvelle personne. Mais pour occuper un pleintemps, il faut quand même trouver une activité supplémentaire. Beaucoup de produits pourraient aussi être mieux valorisés : les pailles, les graminées fourragères, les pulpes de betteraves, les couverts... Des sources alimentaires sur place, pas chères ! Après avoir réfléchi son projet quelque temps, fin 2006, B. Patenotre décide la construction d’une bergerie pouvant accueillir 400 moutons. Un investissement à hauteur de 200 000 euros, bâtiments, matériel (un télescopique) et brebis compris. Les matériels plus spécifiques types andaineurs seront utilisés via la Cuma. « Cet investissement peut paraître important mais c’était cela ou j’agrandissais la SAU et investissais en matériel (tracteur par exemple). Avec l’élevage, je cumule plusieurs objectifs : valoriser une embauche supplémentaire, mes sols et mes productions », estime le nouvel éleveur aubois. Et c’est parti pour un nouveau tournant dans la progression de Bertrand dans l’agriculture de conservation.

Autoproduire pour l’élevage

L’assolement 2008 comprend treize cultures : betterave, blé tendre, chanvre, colza, dactyle porte-graine, escourgeon, féverole, luzerne, orge de printemps, pois d’hiver, tournesol, trèfle violet (semence) et prairie temporaire (très peu). Mais rien n’est arrêté. Si les bases sont toujours présentes comme la betterave, les céréales à paille (hiver et printemps), le chanvre et des légumineuses, l’assolement peut quelque peu varier d’une année sur l’autre en fonction des opportunités de marché. Parfois, on va aussi trouver du soja. Si la betterave, le pois ou la luzerne sont plutôt inféodés aux parcelles situées en Champagne crayeuse, les céréales à paille, le chanvre et le tournesol vont partout et la féverole plutôt en Champagne humide. Question rotation, l’agriculteur se tient à ces quelques règles : d’abord positionner les cultures sous contrat (betterave, chanvre et luzerne) sur des précédents possibles, pas de blé sur blé (« encore qu’à l’avenir, avec un couvert pâturé entre deux blés, cela peut s’envisager », remarque-t-il) et éviter des successions où la gestion des repousses (soit de la culture, soit du couvert) peut poser des problèmes.

L’agriculteur champenois tient à cette diversité pour des raisons agronomiques mais aussi, aujourd’hui, pour auto-produire un maximum pour son élevage. Il tient notamment à implanter des cultures qui libèrent la parcelle tôt en saison comme l’escourgeon ou le pois d’hiver de manière à semer un couvert précoce qui puisse être pâturé par les animaux. Ainsi, les premières agnelles arrivées au printemps 2007 ont d’abord été nourries à l’aliment sec du commerce. Après les récoltes précoces et avant cultures de printemps, Bertrand a implanté avec son JD, un mélange à base d’avoine, de féverole et de vesce. L’avoine privilégiée est la strigosa : « J’ai déjà essayé l’avoine classique mais d’une part, elle est sensible aux maladies, ensuite elle se développe peu en été et, d’autre part, les brebis boudent les épis, contrairement à l’avoine strigosa dont elles en raffolent », explique-t-il. Bertrand a aussi ajouté à ce mélange un peu de millet et de sorgho qui n’ont pas donné de très bons résultats en 2007 suite à un été particulièrement froid. Parfois, c’est aussi du moha qui peut être introduit. « Ce mélange de base est très apprécié par les brebis. Par contre, le risque est qu’il soit détruit trop tôt par un gel précoce. Peut-être vais-je l’améliorer en y ajoutant des crucifères types raves ou colza fourrager. J’apprécie également la phacélie mais elle est malheureusement devenue chère. Apparemment, il existerait une phacélie fourragère. Une espèce à trouver et à tester. » Si tout va bien, les brebis se nourrissent du couvert jusqu’à mi-décembre puis sont rentrées à la bergerie où elles sont alimentées avec des granulés, de la paille et du foin. En 2007, B. Patenotre a produit du foin maison à partir de son mélange de couvert, récolté en sec sur 2 ha. Et les brebis se jettent dessus ! « Cela semble être une piste intéressante d’une autre valorisation d’un couvert et je vais la creuser », soumet l’agriculteur. Celui-ci a également envie d’augmenter la proportion de prairie temporaire. « Je vais stopper ma production de luzerne déshydratée pour 2011. Peu à peu, ces hectares vont être remplacés par des prairies temporaires utilisées par les brebis, en foin et en pâturage. Mais dans ces prairies, la luzerne aura encore sa place. En fait, je sèmerais une légumineuse dans les parcelles de graminée porte-graine après moisson et la prairie restera en place deux ans. » L’idée de Bertrand est d’avoir, à court terme, des animaux dehors le plus longtemps possible. Pour cela, il compte utiliser en roulement pour le pâturage, ses couverts, ses prairies temporaires mais aussi certaines repousses de culture type dactyle. « Les moutons sont toujours plus faciles à déplacer que les vaches. C’est aussi pour cela que j’ai choisi cet élevage et ils sont moins exigeants en termes d’alimentation », admet-il.

Question fertilisation, ne sachant pas comment gérer la fumure de fond en non-labour et avec les couverts, B. Patenotre avait réglé le problème par « l’absurde », comme il aime à le dire, à savoir zéro apport excepté du sulfate de magnésie au printemps sur céréales, betteraves et colza pour l’apport de soufre. Depuis trois ans, il n’apporte aussi que des engrais organiques avant colza et betterave. Par rapport à l’introduction des moutons, l’agriculteur estime, à juste titre, ne pas avoir le recul nécessaire. Mais il a quelques idées. « Je pense utiliser ces fumiers mais aussi des matières organiques type compost enrichi ainsi que des écumes de sucrerie pour le phosphore et, éventuellement, des vinasses. Les fumiers seront certainement positionnés sur les couverts non pâturés, les plus tardifs », explique-t-il.

Un semoir en réflexion

Côté implantation, B. Patenotre possède toujours son vieux John Deere qui a aujourd’hui douze ans. Afin de le soulager un peu, il s’est décidé à acheter d’occasion un combiné classique à 10 000 euros. Bertrand n’a pas de règle stricte d’implantation. Il travaille toujours le sol de manière superficielle avec le Rubin (souvent un seul passage), en fonction de la masse de résidus présente. Et, aujourd’hui, avec le pâturage des brebis, il ne reste pas grand-chose au sol à l’implantation ! Cet achat d’un combiné est aussi une solution d’attente pour réfléchir à un nouveau semoir. Là aussi, Bertrand n’aime pas cogiter seul. À 5-6 agriculteurs dans la même démarche (avec ou sans élevage), ils s’entraident dans l’action et la réflexion. Ainsi lorsque l’un d’entre eux fait l’investissement dans un matériel, c’est l’ensemble qui réfléchit d’abord à la meilleure manière de l’utiliser à plusieurs. Un très bon moyen pour atténuer le coût de l’investissement mais aussi d’avoir un parc de matériel plus varié et donc plus adapté à diverses situations, cultures et implantations. En ce moment, le groupe réfléchit à l’achat, à moyen terme, d’un nouveau semoir, plutôt à dents. « Il faut changer des disques qui, s’ils sont particulièrement intéressants en présence de résidus, peuvent créer des lissages de bord de sillon plus difficile à refermer, surtout dans les parcelles argileuses », indique Bertrand. Le petit groupe se penche sur un semoir à dents type Kongsklide voire semis à la volée avec un Compil.

Bertrand Patenotre a aujourd’hui plus de treize années de recul dans le non-labour. Tout en n’étant pas en SD pur, il en est relativement proche avec du travail de sol plutôt superficiel, très simplifié et utilisé au cas par cas. Ses sols fonctionnent et Bertrand n’a pas à pâlir, aujourd’hui, de ses résultats, au moins aussi bien que ses voisins laboureurs et autres TCSistes. S’il en est là aujourd’hui, c’est qu’il a su s’entourer. Des personnalités comme Alain Mauvieux, en Bretagne, ou François Bernard, en Sologne 1, comptent. Ce petit groupe informel permet à chacun d’avancer à son rythme mais aussi d’être « boosté » par l’ensemble. Il permet aussi d’évoluer dans l’AC avec plus de souplesse, sans prendre de trop grands risques, que ce soit dans le matériel, dans les cultures ou dans les couverts, voire même dans l’élevage comme l’a fait Bertrand. Un élevage dans lequel il dit ne pas avoir le recul nécessaire (notamment par rapport à la fertilisation) mais un élevage néanmoins installé sur des bases de réflexion solides qui devrait lui apporter, à court terme, tous les avantages recherchés : autonomie, valorisation des productions, sécurisation et un système encore plus performant agronomiquement mais aussi économiquement. Dans un paysage agricole qui ne comptait plus d’élevage ovin depuis cinquante ans, c’est une vraie révolution. Et Bertrand est plutôt très satisfait de ses premiers agnelages début 2008 : « en agneaux nés, j’obtiens une moyenne de 1,95 à 2 agneaux/ brebis, sachant que celles-ci ont agnelé tôt, à seulement 13 mois. Bien sûr, la génétique est là mais l’alimentation avec les couverts y est aussi pour quelque chose. »

(1) Ces deux agriculteurs, Alain Mauvieux et François Bernard, ont fait l’objet de reportages dans TCS, respectivement dans les n°28 (Juin/juillet/août 2004) et 44 (Septembre/octobre 2007), pages 25-28 et 29-30. B. Patenotre leur a rendu visite et les compte maintenant dans sa liste d’accompagnants.

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