L’innovation change de main

Frédéric Thomas - TCS n°47 - Mars / avril / mai 2008 -

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Avec la « révolution verte » qui a permis cette formidable augmentation de la production au siècle dernier, la grande majorité de l’innovation est venue de l’extérieur. C’est premièrement la mécanisation qui a permis des gains de productivité énorme. La fertilisation a suivi, d’abord pour corriger les déséquilibres minéraux des sols et progressivement subvenir aux besoins de cultures de plus en plus gourmandes, accompagnées d’une sélection génétique principalement axée, elle aussi, sur l’amélioration des rendements. Le tout a finalement été encadré par une protection phytosanitaire permettant de gérer tous les intrus qu’ils soient adventices, insectes ou maladies.

- Ce flot d’innovations a non s e u l e m e n t m o d i f i é l e fonctionnement et les structures des exploitations mais aussi, et insidieusement, renfermé les agriculteurs dans une situation d’attente passive. L’ensemble de l’encadrement agricole s’est également organisé en conséquence troquant son rôle d’accompagnateur pour celui de courroie de transmission de ces sources de progrès mais aussi d’affaire, de financement et de profit : l’image typique du développement « top down » où les uns conçoivent, d’autres transmettent et enfin les agriculteurs appliquent.

- Aujourd’hui, la situation arrive cependant à une rupture pour différentes raisons. Quel que soit le domaine, l’innovation est devenue relative, les résultats techniques stagnent, seule la productivité continue de progresser avec l’automatisation et l’augmentation de la taille des outils. En complément, la hausse et la raréfaction de l’énergie et des matières premières en général, dont la mécanisation et la fertilisation sont très dépendantes et consommatrices, coupent court à tout objectif de croissance : c’est maintenant l’économie qui va prévaloir. Enfin, avec le renforcement de la conscience environnementale mais aussi une généralisation des phénomènes de résistances, il faut trouver des alternatives au tout chimique, une nouvelle forme d’équilibre entre l’agriculture biologique et conventionnelle.

- En fait, dans cette quête d’agriculture beaucoup plus efficace, l’innovation très orientée économie et autonomie pourra difficilement venir de l’extérieur. De plus, les principales marges de manoeuvre se situent dans l’agronomie et la qualité des sols, dans la réorganisation des systèmes de production et d’exploitation, qui sont des domaines de compétences où l’agriculteur est le mieux placé pour intégrer tous les paramètres. À l’instar de l’agriculture de conservation, où c’est l’observation, l’expérimentation et le génie des agriculteurs qui ont permis de concevoir et d ’ a d a p t e r d e s o u t i l s performants, de déboucher sur des mélanges de couverts fonctionnels mais aussi de calibrer des enchaînements culturaux spécifiques aux pratiques de non-labour, l’innovation est en train de changer de main.

- De plus, ces sources de progrès dématérialisés se situent plus dans le domaine de la connaissance et du savoirfaire. Elles sont le fruit d’apports et de réflexions d’une multitude d’acteurs formés, ouverts et de plus en plus polyglottes et n’ont plus vraiment d’identité, d’appartenance, de marque voire même de frontière.

- Par ailleurs, la validation de ces nouvelles orientations, bien plus compliquées à évaluer par des approches scientifiques conventionnelles bâties sur la sectorisation et l’isolation des paramètres, est beaucoup plus rapide avec des essais dont le manque de rigueur et de précision est largement compensé par le nombre comme la multiplicité des situations et des conditions. En complément, la diffusion se fait simultanément et ce processus de validation s’accompagne automatiquement des modifications et des adaptations nécessaires aux contextes locaux.

- Enfin, cette nouvelle forme d’innovation emprunte beaucoup moins les circuits conventionnels très cloisonnés et peu adaptés mais utilise le bouche à oreille et des réseaux plus ou moins organisés qui favorisent les échanges et le partage d’expériences avec une facilité de communication décuplée aujourd’hui grâce au téléphone portable et surtout Internet.

- Ce constat ne signifie pas pour autant qu’il faille moins de recherche, moins d’encadrement et moins de vulgarisation. Cependant, pour réussir la mutation qui est imposée à notre agriculture par les bouleversements macroéconomiques majeurs qui s’accélèrent tout en préservant voire développant notre souveraineté alimentaire, il est urgent, non seulement, d’orienter les pratiques vers beaucoup d’efficience et de respect de l’environnement mais aussi de faire évoluer l’encadrement pour qu’il puisse accompagner le mouvement. Il s’agit, en fait, de mettre en place des rapports nouveaux sans dominance ni conflit, des relations animées d’un esprit de collaboration constructive, du respect des différences d’approches et de confiance réciproque centrées sur l’objectif commun : une horizontalisation des liens et des relations qui caractérisent les réseaux AC et qui ont permis l’optimisation de ces pratiques comme leur diffusion.


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