"Le travail mécanique est le premier prédateur de nos sols"

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« Le travail mécanique est le premier prédateur de nos sols » – Terre & Nature
28 mars 2019

Frédéric Thomas est une référence dans le domaine de l’agriculture de conservation. Ce paysan français prône le semis simplifié, les couvertures permanentes des sols et le retour des animaux sur les exploitations céréalières.

En Suisse, où passablement de paysans pratiquent le semis direct et couvrent leurs sols entre deux cultures, la notion d’agriculture de conservation commence à peine à percer. Comment la définissez-vous ?
➤ L’agriculture de conservation vise à préserver les terres de l’érosion. Ses principes sont simples : ne plus intervenir mécaniquement dans les sols, laisser un maximum de résidus de culture en surface et faire cohabiter différentes plantes sur la même parcelle. Remplacer le travail mécanique, réalisé à grand renfort d’énergie grise, par un travail biologique fait par les vers de terre permet d’obtenir des terres vivantes et performantes. L’agriculture pratiquée ainsi est dès lors régénératrice.

Vous considérez le travail du sol comme une agression : cela signifie donc qu’on a fait faux pendant des décennies ?
➤ C’est difficile à admettre, mais oui, on a fait faux depuis le début de l’humanité. D’ailleurs, toutes les grandes civilisations qui ont pratiqué la déforestation et ruiné leurs sols se sont effondrées. Jusqu’à présent, l’homme s’en est à chaque fois sorti en récupérant des terres nouvelles et vierges. Puis au XXe siècle, l’avènement de la chimie nous a permis d’importer artificiellement, via des engrais de synthèse, ce qui commençait à manquer désormais cruellement à nos sols, la matière organique. Si, dans les pays du Nouveau-Monde – Argentine, Brésil –, les sols n’ont que cent cinquante ans d’histoire et sont encore vierges, nous sommes arrivés à un point de rupture en Europe. Il y a dans le sud de la France des zones extrêmement érodées où l’on est carrément sur la roche mère. Ces régions étaient à la base très fertiles, mais ce sont celles qui ont connu une implantation précoce des hommes et de l’agriculture…

Vous présentez le non-labour comme la solution, mais cette pratique est souvent associée à la présence accrue de mauvaises herbes, donc au désherbage chimique et au glyphosate. À tort ?
➤ Il faut admettre que le développement de l’agriculture de conservation a été rendu possible grâce au glyphosate. Aussi peu recommandable qu’elle soit et le fait d’en être dépendant, cette molécule a servi de filet de sécurité à tous les agriculteurs qui ont fait des tests grandeur nature et pris des risques ces quarante dernières années. Dés­ormais, on commence à mieux connaître et maîtriser ces pratiques de couverture du sol et à pouvoir renoncer petit à petit à des désherbants chimiques. Mais pour moi, se passer totalement de chimie du jour au lendemain, c’est comme vouloir s’affranchir des antibiotiques en médecine humaine, ce serait une bêtise monumentale.

Comment analysez-vous le débat politique et sociétal autour du glyphosate, dont la dangerosité questionne ?
➤ Je trouve l’ultramédiatisation actuelle autour du glyphosate assez malsaine. J’en utilise, comme nombre de mes collègues, depuis vingt-cinq ans, à raison de quelques litres par année. Ça n’empêche pas mes parcelles de grouiller de vie et de vers de terre. Mes couverts végétaux sont fleuris jusqu’en automne, favorisant les pollinisateurs. Mes pratiques agronomiques ont permis de freiner l’érosion de mes sols et de diminuer ma consommation de carburant. Évidemment, toute action agricole a un impact. Mais je préfère utiliser un peu de chimie plutôt que de passer au bio, et de devoir accepter d’agresser à nouveau mécaniquement le sol et donc de détruire ce que j’ai patiemment construit !

Quel regard portez-vous sur les pratiques des agriculteurs suisses par rapport à ce que vous observez en France ?
➤ La Suisse, notamment grâce aux initiatives des cantons de Genève et de Berne, ainsi qu’à l’association d’agriculteurs Swiss ­NoTill, est clairement un pays pionnier en Europe en matière de préservation des sols. C’est réjouissant de voir que le cadre légal va dans le sens d’un travail simplifié du sol et que la notion de taux de matière organique a fait son entrée dans les débats politiques ! En France, la situation est tout autre : on estime aujourd’hui qu’un tiers des terres ouvertes ne sont plus labourées, et que 10% des agriculteurs pratiquent le semis simplifié ou direct. Et cela sans aucune incitation politique, ni soutien financier, ni programme de recherche dédié. Si l’agriculture de conservation continue de se développer dans l’Hexagone, c’est tout simplement parce qu’elle fait ses preuves et qu’elle a des arguments économiques convaincants !

Quelles sont les pistes à explorer pour les paysans souhaitant aller plus loin dans la conservation des sols ?
➤ On sait désormais être très productif sans travail du sol et sans érosion. À présent, nous devons apprendre à mieux utiliser la biologie des sols pour augmenter leur fertilité. Il reste beaucoup à explorer du côté des associations et des successions de cultures pour en faire profiter la terre et les plantes. Les interactions entre animaux et cultures sont également porteuses d’espoir. En effet, nos couverts végétaux produisent 6 à 8 tonnes de matière sèche par hectare, qui peuvent être consommées par du bétail, petit ou grand. Cette biomasse produite en fin de saison permet de prendre le relais des pâturages. Elle s’avère donc intéressante dans le cadre d’un mode d’élevage extensif, où l’on déplace les troupeaux, hiver compris, sur des sols désormais portants. En outre, grâce au piétinement, on limite les risques de campagnols et de limaces. Au final, on produit une viande de qualité, à des coûts imbattables, tout en détruisant les couverts végétaux d’une manière on ne peut plus naturelle. En France, on observe actuellement une tendance chez les céréaliers, qui redeviennent éleveurs et utilisent les moutons dans un but agronomique !

En quoi les pratiques de l’agriculture de conservation s’inscrivent-elles positivement dans la lutte contre le changement climatique ?
➤ Elles requièrent beaucoup moins d’énergies fossiles, participant ainsi à la réduction des émissions de gaz à effet de serre et augmentent la séquestration du carbone dans les sols. En couvrant les terres, on augmente la transpiration : on a donc un impact positif sur le climat, à la différence des modes de culture où l’on travaille intensivement ses sols, les laissant nus une bonne partie du temps. Dans les années à venir, je pense que l’agriculture de conservation est certainement l’approche la mieux adaptée pour accepter un climat plus chaotique. Prenons l’exemple de l’année météorologique 2018 et de ses excès – trombes d’eau au printemps entraînant coulées de boue et inondations, puis sécheresse estivale. L’agriculture de conservation a montré sa grande résilience face aux incertitudes climatiques et démontré ses capacités de limiter les impacts et dégâts collatéraux. Le meilleur drainage développé par la verticalisation des profils de sol, amplifié par les couverts végétaux, a permis aux céréales de mieux démarrer. Les cultures ont mieux supporté cette période compliquée à cause des forts cumuls de pluviométrie qui ont perturbé les interventions. L’agriculture de conservation permet de mieux gérer l’eau, et donc la portance des terrains.

Claire Muller


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