L’AC DANS LE MIDWEST AMÉRICAIN LA SEULE VOIE POUR S’EN SORTIR

Cécile Waligora, Frédéric Thomas - Magazine TCS ; juin/juillet/août 2013 -

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Du Minnesota au Montana, d’Est en Ouest dans le Midwest américain, le principal frein à la production végétale n’est pas le sol. Il suffit de regarder les fameuses terres noires du Minnesota pour s’en convaincre ! Même celles des Dakotas, avec leur fort passé prairial, n’ont rien à leur envier. Non, la limite vient déjà des conditions météo : un hiver précoce, neigeux et très froid, une aridité importante plus on va vers l’Ouest, un cycle de végétation court et une forte érosion éolienne, faute de végétation arbustive et forestière. S’orienter vers le SD et la diversification des cultures semblait donc le seul moyen pour continuer à produire. Il y a un autre frein : l’azote, peut-être plus important encore que le manque d’eau. C’est là que les légumineuses interviennent…

Un peu d’histoire… Dans ces grandes plaines du Midwest, la tendance est à l’aridité avec une pluviométrie qui se réduit comme peau de chagrin en progressant vers l’Ouest, en passant par les Dakotas jusqu’au Montana. Pendant un siècle, de la colonisation au début des années 1990, les farmers ont massivement adopté l’assolement suivant, fort simple : une année de blé de printemps (gros risque de gel en blé d’hiver) suivie d’une année qu’ils appelaient de jachère ; système global nommé « dry-farming » ou littéralement « agriculture de zone sèche ». Cette année sans culture avait pour but premier d’accumuler suffisamment d’eau en deux ans pour obtenir une récolte décente mais également maîtriser le salissement par des déchaumages répétés l’année sans culture. Scalper le sol, c’était également limiter l’évaporation et aussi éliminer toute plante capable de se développer et voler l’eau précieuse pour le blé suivant. Dans ce système qui a fonctionné en « semi-rotation », les blés plafonnaient à 20-30 q/ha avec beaucoup d’irrégularité. Mais les sols se sont progressivement dégradés et l’érosion (éolienne) n’a fait qu’accentuer les choses. C’est au début des années 1990 que l’approche va être bouleversée par des agriculteurs avantgardistes qui essayent de cultiver des légumineuses l’année de jachère afin de limiter le travail et injecter de l’azote dans le système. Contrairement à toutes les attentes, les rendements des blés qui suivent sont supérieurs, malgré la consommation d’eau de « l’interculture ». Ce n’était donc pas réellement l’eau qui était le facteur limitant mais c’était l’azote : dopé par le travail du sol, sa production s’accumulait (pas ou très peu de lessivage en zone aride) et apportait un supplément aux blés suivants. Très rapidement, il va s’en suivre une véritable révolution avec la mise en culture de toute la surface et, principalement, des légumineuses (pois, lentilles, pois chiche) mais aussi du lin et des crucifères (colza et moutarde) et ce, en moins de dix ans. Outre doubler la surface récoltée, les rendements en blé progressent comme les taux de protéine avec des sols qui retrouvent progressivement de la fertilité. Au début des années 2000, c’est le semis direct qui apporte la seconde révolution. La fertilité des sols progressant mais surtout les résidus positionnés en surface permettant de limiter fortement l’évaporation, la culture du maïs peut être envisagée.

Comme la végétation native, il est d’ailleurs assez bien adapté à ce climat où les pluies d’orage arrivent plutôt au printemps avec des automnes secs. Dans la foulée, il sera accompagné par son compagnon du Midwest : le soja. Ainsi et sur les dix dernières années, dans ces plaines historiquement à blé, celui-ci a cédé beaucoup de place au profit de ce tandem économiquement beaucoup plus intéressant.

Maintenant, pour tous ceux qui ont adopté le semis direct avec couverture constante du sol et entrepris d’enrichir d’année en année leur rotation, une nouvelle étape est franchie. Dwayne Beck (voir encadré) est un appui technique majeur pour ces agriculteurs innovants  : il est, entre autres, le père de la fameuse rotation 2/2. Il suffit d’observer l’allure des cours de ferme, le nombre de silos ou encore le parc de matériel, sans compter l’attitude plutôt sereine de ces agriculteurs, pour conclure qu’ils sont sur la bonne voie.

Conserver l’humidité des sols

Mark Stiegelmeier a débuté en SD en 1995. Il cultive 2 000 ha au sud de Bismarck, dans le Dakota du Sud. Auparavant, son père cultivait selon le « dry-farming ». Le SD a été l’outil pour lutter contre la très forte érosion éolienne. L’ancien système consistait en une préparation de sol suivi d’un semis avec doubles disques. Aujourd’hui, équipé comme la plupart des farmers du Midwest en John Deere, M. Stiegelmeier travaille avec un semoir de SD à disques. Il réalise du strict SD car sa priorité est bien de protéger le sol et conserver au maximum son humidité (dans ce secteur, il pleut moins de 400 mm par an). La rotation a été aussi considérablement enrichie : blé (hiver ou printemps)/maïs/maïs/soja ou pois ou lentille avec l’idée d’introduire, en plus, l’une des trois légumineuses entre les deux maïs. « J’essaye d’avoir au moins une graminée de saison fraîche, une de saison chaude, une légumineuse de saison fraîche et une de saison chaude, ce qui me permet, aussi, d’utiliser des stratégies herbicides différentes », explique le SDiste. Celui-ci essaye également de produire des couverts après blé mais il avoue que dans leurs conditions, c’est un vrai challenge : la saison est très courte, il y a peu d’eau résiduelle et les premières gelées apparaissent parfois début septembre.

Il sème, en mélange, du radis, lin, vesce, gesse, colza et chou fourrager. L’agriculteur précise également qu’en hiver, il neige parfois abondamment, ce qui est plutôt une bonne chose pour préserver les cultures. Mais pour maintenir la couche, il conserve les résidus hauts et droits.

Côté fertilisation, il faut déjà bien avoir à l’esprit qu’aux États-Unis, les agriculteurs utilisent beaucoup d’ammoniac anhydre, le plus souvent appliqué à l’automne (peu de risques de lessivage avec ce type de climat froid et aride). Il y a toute une filière très organisée. M. Stiegelmeier estime que l’injection d’ammoniac anhydre est trop perturbante pour le sol. Il évite et privilégie un starter au semis, principalement à base de phosphore sous forme de MAP ou DAP ; l’azote étant appliqué en surface (urée) avec un stabilisant et très tôt au printemps (au plus près des besoins) sur toutes les cultures, sauf les légumineuses. « Je fertilise en conséquence les cultures précédentes, de manière à ce que la légumineuse qui suit ne manque pas », précise le farmer.

Les légumineuses sont, par ailleurs, inoculées chaque année, chacune ayant son propre inoculant, appliqué quelques fois en association avec des oligo-éléments. C’est une pratique très répandue car d’une part, les conditions de culture sont difficiles et d’autre part, les légumineuses n’ont été introduites que récemment dans ces secteurs. Maïs et soja sont, enfin, majoritairement des OGM (RoundUp Ready et Bt), ce qui nous permet de faire un petit aparté sur le sujet. En fait, les agriculteurs américains n’ont guère le choix ; trouver des semences non OGM relève du parcours du combattant ! Mais comme le précise M. Stiegelmeier, « une des grandes réussites des OGM, c’est que les agriculteurs aiment avoir l’esprit tranquille ! Pour autant, ils le payent aujourd’hui avec le développement des résistances ». Le SDiste pense néanmoins être relativement à l’abri, du fait de sa rotation variée et donc de la diversité des molécules herbicides employées. Pour exemple, sur le premier maïs, il traite au glyphosate à l’automne, complété par de l’atrazine (toujours autorisée ici). Le deuxième maïs ne reçoit qu’un glyphosate en post-levée. Toujours très pragmatiques et proche de leur rentabilité, les producteurs reconnaissent que l’accès à cette technologie OGM a aussi un coût et qu’il faut être sûr d’en avoir besoin : des semences de maïs avec 4 événements peuvent revenir à près de 300 €/ha contre environ 100 € pour du conventionnel. En résumé, le système cultural du farmer se base sur du strict SD avec maintien d’un épais mulch protecteur (au mieux), la diversification des cultures et donc des programmes herbicides avec toutefois l’assurance économique du tandem maïs-soja. Il produit également un maximum de semences sur sa ferme, hormis les OGM bien sûr.

S’adapter au volume de résidus

Mike Zook est un grand pionnier du semis direct puisqu’il est dans cette démarche depuis 1982. Il exploite plus de 4 000 ha à Beach, à l’extrême ouest du Dakota du Sud, limite Montana. C’est une région semi-aride où la pluviométrie moyenne annuelle est voisine de 350 mm en moyenne. Le vent balaye quotidiennement ces terres de sables limoneux. « Avant, j’étais comme tout le monde, dans un système classique de blé/jachère. Ici, l’érosion éolienne est terrible et j’ai vu dans le SD le seul moyen de protéger nos sols qui partaient en poussière, explique-t-il. J’ai fait cependant l’erreur, au début, de vouloir continuer en blé mais très vite j’ai bien vu que le SD, sans diversité des cultures, ne peut pas fonctionner. Et puis, à force de faire toujours la même culture, nous étions arrivés à de vraies impasses dans l’usage des pesticides », ajoute-t-il.

Aujourd’hui, la liste des cultures semées est bien longue : blé de printemps, blé d’hiver, avoine, maïs, lentilles, pois chiches, pois, tournesol, moutarde, luzerne et des plantes plutôt surprenantes comme la bourrache, le crambe (un oléagineux) et des plantes pérennes pour la production de semences : herbe verte de l’aiguille et agropyre de l’Ouest. « Au début, explique M. Zook, nous avons énormément misé sur des cultures laissant de forts volumes de résidus carbonés car il y avait urgence à protéger le sol mais aussi remonter le taux de matières organiques. Mais il y a un inconvénient à utiliser des cultures aux résidus fortement carbonés : leur répartition qui est plus compliquée. Nous avons alors introduit des cultures beaucoup moins carbonées, comme les légumineuses. Mais maintenant que nos sols ont beaucoup gagné en activité biologique, si on ne leur apporte que ce type de résidus, ils les digèrent trop vite, laissant parfois le sol à nouveau dénudé. Il faut alors revenir sur des résidus plus carbonés. Il faut donc sans cesse s’adapter ! En ce moment, nous sommes plutôt sur la rotation suivante : blé de printemps/blé d’hiver/maïs/pois/avoine ou blé. » Ajoutons par ailleurs que pour mieux gérer les résidus, M. Zook s’est équipé d’un stripper. Ce n’est d’ailleurs pas rare chez ce type de SDiste américain. Faire du maïs ici, dans ce secteur aride, peut sembler surprenant mais quand on sait que M. Zook a été étudiant de Dwayne Beck, ça l’est moins. Et, en SD, grâce au mulch, il arrive tout de même à produire, sans irrigation, jusqu’à 85 q/ ha ! En revanche, il n’y a pas de couvert car comme l’explique le farmer, d’une part, la période est vraiment trop courte avant l’arrivée, dès octobre souvent, de l’hiver et après récolte, le sol est souvent trop sec et dur. Il faut insister sur le fait que le cycle de végétation dans ces secteurs va seulement de mai à septembre ! D’ailleurs, pour en revenir au maïs, M. Zook utilise des variétés de 75 jours. Plus à l’Est, au Minnesota, nous sommes sur des variétés de 100 à 110 jours (selon le système d’indexation US).


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