Intensifier la production grâce à l’agroforesterie

Matthieu Archambeaud, TCS n°47 - Mars / avril / mai 2008 -

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L’actualité indique clairement que les agriculteurs du monde sont confrontés à un double défi : produire beaucoup plus de grain et de biomasse tout en économisant beaucoup plus d’énergie, de sol, d’eau, etc. L’agriculture de conservation répond en partie à la problématique avec les économies d’intrants qu’elle permet, qu’il s’agisse de fuel, de mécanisation, mais également d’engrais et de phytos dans les systèmes les plus aboutis. L’économie (l’efficacité) est ainsi un premier niveau d’intensification incontournable : quelle quantité d’intrants et quel impact sur le milieu pour produire telle quantité de grain ? Un deuxième niveau semble être la mise en culture continue de la parcelle agricole par des plantes pour valoriser au mieux l’eau et les éléments minéraux disponibles, l’ensoleillement… : couverts végétaux, mélanges fourragers, cultures dérobées, couverture permanente, etc. Le troisième niveau d’intensification pourrait être l’association dans l’espace de plantes complémentaires. Dans le dernier numéro de TCS il était question de céréales associées à des légumineuses pérennes ; voyons aujourd’hui l’association des céréales et de l’arbre dans la parcelle.

Des systèmes agricoles très anciens

Loin d’être anecdotique ou farfelue, l’association de l’arbre et des cultures est connue depuis l’antiquité, et les noiseraies du Dauphiné ou du Lot associées aux céréales depuis l’époque romaine représentent encore quelques milliers d’hectares. Plus connues sont les prairies à pommiers de l’Ouest produisant « de la vache », de la pomme et du bois et qui couvrent encore 140 000 ha en France ; on pourrait également considérer que le bocage, dans lequel l’arbre est relégué en b o r d u r e d e parcelle, est déjà une forme d’agroforesterie.

Il faut garder en mémoire la fonction commerciale, sociale et environnementale de l’arbre dans des systèmes où la diversification de la production a longtemps été un gage de survie et de durabilité (on invente des concepts tels « durabilité  » ou « environnement » lorsqu’on s’aperçoit qu’ils n’existent déjà plus). Ainsi, en 1929, 30 % du revenu agricole à l’hectare est tiré de l’arbre dans le champ, qu’il s’agisse d’arbres isolés ou de haies bocagères. À ce titre, le bocage du XIXe siècle comptait de 200 m à 400 m de haie par hectare, soit plus de 10 % de la surface au niveau du houppier1, ce qui est d’ailleurs sans doute excessif. L’aspect multiservice de l’arbre étant particulièrement apprécié dans des systèmes où les intrants sont peu accessibles et coûtent chers, et où les produits de consommation courante sont tirés du milieu environnant : production de bois de chauffe, de bois d’oeuvre, de fruits, de fourrage, de champignons…

Cette association est tombée en désuétude avec l’abandon du bois comme source d’énergie et comme matériau, avec le développement de la mécanisation et la simplification des rotations ; cet abandon de l’arbre est cohérent dans un contexte économique où l’énergie, et par conséquent les intrants, sont peu onéreux et où la production est organisée en filières distinctes : on produit davantage de blé, de maïs, de lait et de viande à l’hectare mais plus du tout de bois, d’énergie, de fruits, d’auxiliaires des cultures…

Des systèmes viables dans un contexte d’énergie chère

Avec la hausse du pétrole et des intrants qui lui sont liés (machines, fuel, engrais et pesticides), l’arbre agricole redevient utile en fournissant de grandes quantités de « biomasse » sans apports d’intrants : du bois d’oeuvre et du bois de chauffe dans un premier temps et puis sans doute du carburant avec le développement des techniques de deuxième génération. Dans le même temps, le rôle écologique de l’arbre est mis à profit pour stabiliser et sécuriser la production  : effet brise-vent des arbres, ombrage, captage d’éléments minéraux dans les couches profondes du sol, synthèse de matière organique (les systèmes agroforestiers peuvent fixer approximativement de 2 à 3 t/ha/an de carbone), stimulation et diversification de l’activité biologique et de la faune sauvage, rétention des sols, filtration et régulation de l’eau… Ces services écologiques, s’ils sont difficilement mesurables à l’échelle de l’exploitation sont réels et c’est une fois que la diversité biologique a disparu que l’on peut mesurer ce qu’elle permettait d’économiser : autant ne pas attendre.

Ce retour de l’arbre dans la parcelle ne peut cependant se faire de façon traditionnelle mais bien de manière compatible avec l’agriculture moderne et avec la mécanisation en particulier. Dans les systèmes développés en France avec succès par Christian Dupraz (Inra de Montpellier) et Fabien Liagre (Agroof Développement), les arbres sont établis en lignes droites orientées nord-sud et la densité d’arbres à l’hectare reste raisonnable afin de ne pas perturber la production céréalière  : 50 arbres/ha en lignes espacées de 25 m à 40 m en fonction de la largeur des outils d’épandage. Cette complémentarité de l’arbre et de la culture se traduit par une amélioration de la productivité totale de biomasse de 30 % à 60 %, par rapport à une production de bois et de céréales obtenus séparément en culture pure. Du point de vue économique, la rentabilité est comparable à celle des systèmes agricoles classiques et peut augmenter de 30 % avec des essences de qualité comme le noyer, le cormier ou l’alisier. En dehors de ces systèmes « de fond de pension  », on peut imaginer toutes sortes de systèmes ou de combinaisons de systèmes  : bois d’oeuvre ou de chauffe associée à des cultures, à des haies, à des bandes enherbées, le tout produisant non seulement du grain mais également de la biomasse énergie, des engrais organiques comme le bois raméal fragmenté par exemple (voir TCS n° 37), mais également de la biodiversité pour développer le contrôle écologique ; il n’est pas défendu non plus de planter des arbres simplement pour le plaisir, le paysage ou pour avoir des fruits.


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