Mercredi 28 octobre 2020
Frédéric Thomas

Après des séjours aux États-Unis et en Australie, Frédéric THOMAS débute son activité de conseil de terrain et, en 1999, il crée la revue TCS. Il s’appuie aussi sur sa ferme, en Sologne, des terres sableuses hydromorphes à faible potentiel, où il met en œuvre l’AC avec réussite. Il est aujourd’hui l’un des acteurs majeurs du développement de l’AC en France.

Entre dogmatisme écologique et difficultés climatiques : c’est compliqué d’être agriculteur en 2020 !

Edito TCS 109 page 1Fin septembre, s’est ouvert le grand débat national sur l’agriculture rassemblant 134 français tirés au sort mais dont seulement deux agriculteurs pour représenter la profession qui est au cœur des sujets de discussion. La mise en pratique de cette nouvelle forme de démocratie participative est censée répondre à des questions aussi complexes que : « Qui décide de la PAC ? », « Quelle transition agroécologique ? », « Eau, air, sols, biodiversité ? », « Comment cohabiter dans les campagnes ? », « Comment accéder à la terre ? », « Quel revenu agricole ? », « Souveraineté alimentaire », pour les principales.

"Souvent, ils ignorent les efforts déjà entrepris"

Si l’on peut comprendre l’intérêt d’une telle consultation, il semble très dangereux de permettre à des néophytes, bien qu’ils puissent être de bonne volonté, de proposer, voire de décider, d’orientations stratégiques. Ils peuvent difficilement appréhender l’extrême complexité des filières agricoles et souvent, ils ignorent les efforts déjà entrepris par la grande majorité des acteurs. Enfin, la notion d’inertie mais aussi de prudence qu’imposent les cycles de production auxquelles s’ajoutent les complications climatiques, ne sont certainement pas pris en compte. S’il s’agit d’une consultation permettant de prendre la température et d’ouvrir positivement le dialogue entre deux mondes qui s’ignorent et même s’opposent jusque dans les campagnes, pourquoi pas ? Par contre, leur confier des décisions et des orientations est irresponsable au niveau agronomique, économique et même environnemental sans même intégrer la dimension de souveraineté alimentaire.

Le dogmatisme rigide a partiellement cédé

Le récent dossier des néonicotinoïdes avec les soucis de jaunisse sur betterave est parallèlement la preuve que l’utopie peut se retrouver acculée par la réalité des champs où les conditions de culture ne sont jamais vraiment prédictibles et sont toujours ponctuées de surprises. Le dogmatisme rigide a partiellement cédé un peu de place au pragmatisme grâce à la mobilisation d’une filière très organisée. Cette ouverture, même si elle est urgente pour sauvegarder une production de sucre en France déjà bien menacée, est bien sûr fortement critiquée et restera fragile. Cette brèche ne doit pas non plus faire oublier les autres secteurs de production ou filières mineures qui ont ou sont en train de déménager du territoire à cause des mêmes retraits idéologiques de solutions, avant le développement d’alternatives crédibles. Leur faible représentativité, leur manque d’organisation et leur non-médiatisation n’auront pas permis, comme pour la betterave, une mobilisation d’ampleur et la mise en place d’une stratégie d’information. Avec leur départ du territoire, c’est une perte de production, d’emploi, de souveraineté alimentaire, d’une qualité locale avec une traçabilité sérieuse mais aussi la disparition de savoir-faire et même une érosion de la diversité biologique qui affaiblit le secteur agricole dont le résultat final est souvent contre productif pour le consommateur et même la planète. Enfin, il faut espérer que cet événement éclaire nos dirigeants et décideurs sur les risques de ce type de décision « couperet » et que ce retour à la raison s’applique également au glyphosate pour l’Agriculture de Conservation et autres substances actives encore stratégiques.

Cette situation compliquée conforte l’AC comme voie de salut

Edito TCS 109 page 2Au-delà du durcissement de la pression sociale, les extrêmes climatiques n’arrangent pas non plus le moral ; elles sèment le doute et vident sérieusement les trésoreries. Entre le déluge de l’automne dernier et la sécheresse du printemps et de l’été, comment gérer ou plutôt surfer au mieux ? Est-ce les symptômes du réchauffement climatique qui commencent à nous impacter de plein fouet ? Autant de questions nouvelles auxquelles il est difficile de répondre.
Cependant, cette situation compliquée conforte l’AC comme voie de salut. C’est pour cette raison que de nombreux agriculteurs mais aussi structures périphériques, comme les chambres d’agriculture et certaines coopératives, commencent à considérer très sérieusement cette option. De multiples bonnes raisons militent dans ce sens :
économiques bien entendu. Réduire les coûts de production mais aussi les charges de structure, c’est aussi maîtriser les risques financiers face aux adversités du climat et/ou des marchés. Dans un environnement économique très volatile, la prudence doit être de mise pour passer en cas de coup dur et éventuellement marger, lorsque les conditions sont favorables ;
tamponner les excès du climat pour conserver des niveaux de productivité satisfaisants. Si ce sont ceux qui avaient des sols fonctionnels et couverts pour semer qui ont le mieux réussi leurs implantations à l’automne dernier, ce sont les mêmes qui ont mieux traversé la sécheresse du printemps avec des niveaux d’auto-fertilité qui ont mieux accompagné les besoins des cultures. Ce sont encore les mêmes qui se sont permis de mieux passer l’été grâce à une optimisation des réserves hydriques. Même si l’AC ne fait pas de miracles, elle permet de bien amortir ces à-coups du climat. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’elle est très appréciée dans les pays et régions au climat sec voire aride, où les économies d’eau et de pluies rarissimes font toute la différence ;
• aujourd’hui, l’AC apporte beaucoup de sécurité dont les élevages herbivores ne peuvent plus faire l’économie. Au-delà des côtes du nord du pays, en progressant vers le sud, il est de plus en plus clair que la prairie, même gérée en pâturage dynamique, n’est pas le moyen le plus productif et sécurisant pour fournir en quantités du fourrage de qualité surtout avec des sols compliqués et un climat capricieux. Mieux vaut, grâce à l’AC qui ne perturbe pas le sol, installer des successions fourragères avec des associations de plantes annuelles ou semi-pérennes mieux adaptées aux saisons tout en développant le plus possible le pâturage. Augmenter la productivité de cette manière accroît la qualité des fourrages stratégiques de fin d’été et de début d’automne et évite de consommer des stocks très coûteux. Cette approche qui vise à intensifier la production de biomasse renforce également les aspects « qualité des sols », une dimension trop souvent oubliée dans ces secteurs, sous prétexte que l’on brasse beaucoup de produits organiques et que la prairie est la meilleure solution ;
le carbone et la maîtrise du réchauffement climatique sont en complément un dossier montant où l’AC commence sérieusement à être mise en avant. Sa capacité à stocker du carbone fait de moins en moins de doutes avec des mesures qui montrent que beaucoup d’agriculteurs intégrant le non-labour, des couverts biomax et des rotations diversifiées dépassent largement l’objectif plancher du 4 pour 1000. Cependant, ce n’est pas tant notre capacité à moins émettre de GES (réduction des consommations de carburant et même d’engrais) et à séquestrer du carbone qui fait avancer ce dossier aujourd’hui, mais l’appétit de grandes entreprises qui cherchent à développer des stratégies afin de neutraliser leur empreinte carbone. Cet intérêt stimule l’émergence de « startups » et de projets originaux qui commencent à proposer enfin un retour financier pour ce service rendu à la société : une possible reconnaissance qu’il ne faudra pas gaspiller.
En parallèle, il est très clair que la couverture des sols en été par une végétation vivante de cultures ou de couverts végétaux, même si les conditions rencontrées cette année et l’année dernière n’étaient pas favorables, est le moyen le plus rapide et le plus efficace de refroidir les sols en été et en automne. Cela permet d’éviter la formation de points chauds, comme peuvent l’être les villes, qui forcent les nuages à monter en altitude. Ainsi, l’AC n’est pas seulement efficace pour limiter le réchauffement climatique en stockant du carbone (impact à moyen terme) mais elle l’est aussi immédiatement en refroidissant les sols agricoles en été tout en stockant plus de carbone : encore une belle cohérence sur laquelle nous devons communiquer ;
• enfin, l’AC n’est pas une approche aboutie mais une dynamique de changements et de progrès continue où s’empilent des nouvelles pratiques et des innovations agronomiques au gré des réussites mais aussi des difficultés rencontrées en fonction des conditions et des attentes de chacun. Même si l’on peut être déçu, cette année, par les rendements céréaliers, les colzas associés, les couverts végétaux ou par les mélanges de cultures, toutes ces tentatives ne sont pas vaines. Comme beaucoup, vous pouvez blâmer le climat et/ou les marchés mais vos observations, vos réflexions, vos échanges avec d’autres membres des réseaux AC, vos lectures et les solutions que vous êtes en train de conceptualiser sont autant d’atouts, de sources de progrès et de sécurisation qu’il faudrait aussi mettre au crédit de cette année 2020.
Rester en mouvement, se donner un cap sont les éléments certainement les plus importants pour traverser l’ensemble des adversités du moment qu’elles soient climatiques, parasitaires et sociétales !
Bons semis, bon automne et au plaisir, nous l’espérons, de vous retrouver sur le terrain pour échanger et continuer de progresser sur les chemins de l’Agriculture de Conservation qui devient, pour tous ces sujets et bien d’autres encore, la troisième voie évidente.