Blé Précoce : place à la mise en œuvre

Matthieu Archambeaud ; TCS 93 juin/juillet/août 2017 -

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En s’inspirant à la fois de la méthode Bonfils (voir TCS n° 84 et 88) et de la maîtrise du colza associé, il est aujourd’hui envisageable de semer les céréales de manière précoce (fin août-début septembre), voire très précoce (juillet-août). Les objectifs sont multiples : assurer une excellente implantation des céréales avant l’hiver, dominer le salissement, donner un temps d’avance à la culture sur les limaces, et pourquoi pas, parvenir enfin à réduire efficacement la fertilisation. Dernier point et non des moindres, établir une culture (potentielle) dans un couvert c’est également le moyen de se permettre une implantation soignée du couvert/culture tout en restant opportuniste face aux conditions de l’année.

Haute-Marne : 300 ha récoltés cette année

Antonio Pereira, technicien à la chambre d’agriculture de Haute-Marne que l’on ne présente plus, a poursuivi les essais de blés précoces associés (BPA) commencés en 2015 (voir TCS n°88 de juin/juillet/août 2016). Impressionné par les résultats des essais menés chez Alexandre Dormoy, il a fait mettre en place et a suivi 300 ha de blés précoces cette année. Si cette année les semis ont tous été faits fin août-début septembre, le technicien compte bien tester cet été des dates de semis très précoces avec des moissons elles-mêmes avancées.
Un premier lot de 150 ha a été implanté en semis direct dans des repousses de colza, du 25 au 28 août 2016, à la dose de 200 gr/m². Au niveau désherbage, un programme antigraminées a été réalisé, ainsi qu’une application de 5 g/ha d’Allié au semis pour détruire progressivement les repousses de colza. Hormis ces passages, seuls 60 ha ont dû être à nouveau désherbés par la suite. La situation est très satisfaisante aujourd’hui, même si 30 ha ont versé : A. Pereira pense qu’il peut s’agir de la conséquence de l’apport unique d’azote en sortie d’hiver (160 kg/ha) mais peut-être aussi d’un problème de fusariose en bas de tige liée à l’utilisation de semences non traitées. Un seul fongicide a été appliqué, ce qui est la situation normale de l’année.
A 5 km de l’essai précédent ont été semés 80 ha de blé précoce, en solo cette fois. Le semis a été fait en TCS derrière colza, du 2 au 5 septembre. Quatre variétés « à montaison tardive » ont été associées au semis. Avec de gros soucis de vulpin dans les parcelles, la gestion du salissement s’est faite par quatre passages successifs de herse étrille à l’automne (espacés de 10 à 12 jours), combinés à un désherbage (1 l/ha de Défi + 0,3 l/ha de Fosbury). Au final, le vulpin est passé à travers le désherbage d’automne et le rattrapage de printemps (Abak + Atlantis). Cette gestion ratée du salissement confirme l’inefficacité d’une gestion mécanique du désherbage qui relance perpétuellement de nouvelles générations d’adventices ; cela montre également qu’il est judicieux d’anticiper et qu’il ne faut pas courir derrière le salissement : « c’est la première plante qui démarre qui a gagné ». On retrouve ici les conclusions de Terre Innovia sur le colza associé : « En situation conventionnelle de travail du sol, le programme complet de désherbage est indispensable pour approcher le potentiel. En semis direct sans flux de terre et colza associé ou non, le désherbage peut être adapté : réduction de dose ou programme moins complet voire même jusqu’à la suppression du poste désherbage. » (Oléotech n° 2 – Août 2012).
Le troisième « essai » représente 60 ha de blé semé en SD dans des repousses de colza, les 2 et 3 septembre (130 à 360 gr/m²), avec une application de 2 g/ha d’Allié : le blé est de toute beauté, sans aucune graminée. Les modalités à faible densité (130 et 160 gr/m²) sortent largement du lot, notamment en sol superficiel. Rappelons ici qu’en théorie on doit diviser la dose de semis par deux par mois de semis anticipé ; dans les parcelles hétérogènes ceci permet d’avoir un fort tallage quand la profondeur de sol est correcte, tout en restant à des densités adaptées dans les zones plus superficielles. Pour A. Pereira, le semis direct précoce de blé à faible densité est très prometteur à condition d’être rigoureux sur le suivi de la culture et notamment des pucerons : la culture reste très exposée, tandis que le traitement de semences n’a qu’un effet temporaire (40 jours après semis environ) ; sans compter que la faible densité de semis accroit les risques de contamination.

Camoufler les blés sous le couvert

Comme les essais de l’année 2015-16 l’avaient montré (voir TCS n°88), l’attention aux pucerons est primordiale. A ce sujet, la mise en œuvre d’un camouflage optique semble une option intéressante (voir TCS n°76 de janvier/février 2014). Attention toutefois de ne pas étouffer la céréale sous le couvert : il est nécessaire de trouver un équilibre entre le couvert d’accompagnement et la culture. Matthieu Godfroy, responsable technique de la ferme expérimentale de l’INRA de Mirecourt dans les Vosges (voir TCS n°84 de septembre/octobre 2015), avait noté qu’une couverture trop dense, une fois détruite par le gel, conduisait à la disparition de la céréale sous-jacente. Cependant, l’utilisation d’espèces comme le sarrasin ou les crucifères permettent à la fois d’avoir un bon contrôle sur le salissement, de dominer le blé avec une végétation haute et rapidement fleurie, tout en laissant passer suffisamment de lumière pour l’installation de la culture dessous (à condition de ne pas les semer trop densément) ; pour faire un parallèle, ces espèces donnent entière satisfaction pour l’installation de trèfles ou de luzerne sous couvert.
Quoiqu’il en soit, A. Pereira est parti cette année sur une base de tournesol (15 kg/ha) et de féverole (80 kg/ha), semés après la récolte d’un escourgeon : le blé a été semé directement dans le couvert, le 10 septembre à 180 gr/m². Un programme antigraminées (homologué colza et tournesol) a permis de nettoyer le couvert avant le semis. Au final, alors que la situation de la zone est critique, dans un contexte de pailles laissées au sol, les limaces sont restées sur le tournesol et n’ont pas touché au blé ; les mêmes tournesols ont par ailleurs servi de refuge aux coccinelles, assurant potentiellement une gestion naturelle des pucerons.

Philippe Camus, Haute-Marne

Philippe Camus, agriculteur sur le plateau de Langres, a semé 7 ha de blé (variété Fructidor), le 25 août à 110 gr/m² (40 kg/ha) : avec la sécheresse au moment du semis, il estime qu’il restait environ 80 gr/m². Les semences ayant été traitées au Férial, il n’a pas observé de problème pucerons à l’automne. Cependant, au printemps le blé présente tous les symptômes de la jaunisse mais ceux-ci s’atténuent et finissent par disparaitre sans explication satisfaisante et sans effet négatif sur la culture : s’agit-il d’un effet physiologique ou la plante est-elle suffisamment forte pour résister à la maladie ? Après cet épisode, la grande crainte de P. Camus a été l’impact du gel tardif au printemps ; mais il n’a pas observé plus de dégâts que sur les blés classiques. En termes de salissement, le blé qui avait atteint le stade 3 feuilles dès le 15 septembre, redémarre plus vite que les autres et il est qualifié de « machine de guerre » sur le salissement : même si la parcelle est au départ assez propre, les quelques tâches de vulpin qui subsistaient ont disparu ou ont été asphyxiées. En revanche l’impact sur les dicotylédones n’a pas été observé, ni en bien ni en mal (un Spectoram a été fait au printemps pour cause de gaillet). La stratégie de désherbage a été de nettoyer le terrain en septembre (Défi + Fosbury, puis 5 g/ha d’Allié à cause du géranium) avec un éventuel rattrapage d’hiver qui n’a pas été nécessaire ; le semis précoce permettant ici d’éviter des applications de printemps qui « cognent le blé ». Pour finir, malgré une levée difficile et les gels tardifs, le céréalier est très satisfait de son blé. Il compte bien poursuivre l’expérience, d’autant plus qu’il vient de passer en bio. Il envisage cet été de semer son blé avec au minimum de la féverole.

Pour vous donner envie d’essayer cet été, sans prendre de risques inconsidérés, rappelons les conclusions de ces quelques années d’essais : réduire la densité, accompagner le couvert au moment du semis (type colza associé) ou semer le blé dans des repousses ou dans un couvert, faire du semis direct sans perturbation, surveiller attentivement les pucerons et tenter le camouflage. Pourquoi ne pas tenter également un semis de trèfle blanc nain pour voir si une céréale précoce n’arriverait pas à le dominer au printemps ? A vos semoirs…


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