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févr

Opaline Lysiak

Mr Ernest, le paysan pilote qui popularise les SCV à Madagascar

Avec ses 3,5 ha de cultures, Mr Ernest est l’un des paysans les plus prospères de sa région. Il ne le cache pas ; au contraire il forme les autres agriculteurs aux techniques qui lui ont permis d’augmenter ses rendements, scolariser ses enfants et construire une maison.

C’est accompagnée de deux agronomes du CIRAD1, Narcisse Moussa, agronome et spécialiste des SCV et Miora Rakotoarivelo, agronome agroécologue, que je rencontre Mr Ernest, dans son champ de riz. Le GSDM (Groupement des professionnels pour le Semi Direct à Madagascar) s’est vu confié « PAPAM », un projet de long terme pour la recherche et la formation des paysans en agroécologie.

En malgache, il n’y a pas de traduction pour le mot « agroécologie ». La traduction que me proposent Narcisse et Miora, est « agriculture naturelle ». Pour Mr Ernest, « on ne peut pas faire sans la nature, la nature c’est la vie ». Comme beaucoup de paysans dans sa région, c’est la chute des rendements qui l’a amené à tester le SCV, Semis sous Couvert Végétal à partir de 2006 alors que certaines parcelles ne donnaient plus que 100 kg de riz à l’hectare. Le problème majeur : Striga, une plante qui parasite les espèces de la famille des poacées et en particulier le riz à Madagascar.

Associer pour lutter contre le Striga
Associer pour lutter contre le Striga
L’association maïs + niebe sur pailles de riz permet de supprimer le Striga et restaurer les sols. Le maïs est utilisé pour l’alimentation animale ou humaine, tout comme le niebe qui peut être utilisé en fourrage en plante entière ou récolté en graines et conservé.

Les SCV pour sécuriser le rendement

On a tous nos raisons pour arrêter le labour : économies de carburant et de temps, lutte contre l’érosion, restauration de la fertilité des sols… Les objectifs des paysans dans les pays en voie de développement sont souvent lointains de nos préoccupations occidentales. Pour Mr Ernest par exemple, c’était une question vitale : il fallait assurer les rendements pour nourrir la famille au quotidien, et dégager du revenu po ur des projets de long terme si possible. Dans la courte vidéo que j’ai réalisée lors de notre rencontre, on comprend bien ce qui l’a motivé à développer les SCV :

https://youtu.be/X9_dTd_Fszk

Il se lance donc en 2006, aidé par plusieurs organismes de conseil et de formation, dans la lutte contre le Striga avec les techniques en SCV. Comme l’explique la vidéo suivante réalisée par Africa Rice pour former les agriculteurs, l’utilisation de légumineuses de couverture comme le Stylosanthes fait partie des points clés des systèmes en SCV :

https://youtu.be/AHENJmVfCZM

La couverture végétale, en baissant la température de la surface du sol, supprime les conditions de développement du Striga, qui pousse à une température de 30°C en moyenne. Mr Ernest pratique aussi d’autres associations graminées + légumineuses, comme maïs + niebe, maïs + nimbe + mucuna. Au fil des années, il réalise que les SCV ont d’autres avantages : amélioration de la structure, du sol, apports d’azote pour le riz, gain de temps et d’énergie. Ses rendements en riz augmentent aussi grâce à l’amélioration variétale réalisée par SPAD2 et FOFIFA3, qui sélectionnent des variétés sur une station expérimentale. Ces variétés sont ensuite confiées aux paysans qui peuvent les cultiver et choisir celles qu’ils préfèrent. Le procédé se termine par une séance participative de dégustation lors de laquelle les paysans baptisent la variété.

La plateforme d’essais agroécologiques du projet PAPAM est présentée par Narcisse Moussa dans cette vidéo :

https://youtu.be/ocLc0ipn6iY

Dépasser la peur du changement

Narcisse Moussa, qui suit l’évolution de Mr Ernest depuis 2006, a vu les changements dans la manière de penser de son collègue paysan. Alors qu’au début des années 2000 c’était la peur de ne pas avoir de rendements qui régissait la plupart de ses actes au quotidien, il peut aujourd’hui se permettre de réfléchir sur le long terme car ses rendements - 4,5 tonnes en moyenne - sont sécurisés. Son métier va aujourd’hui plus loin que la seule production de nourriture. « En étant paysan pilote, je suis un modèle pour l’agriculture de demain, je donne une belle image de ma ferme, le bénéfice est pour tout le monde  » m’explique Mr Ernest. Sa ferme, située au bord de la route, est une véritable vitrine d’agroécologie, qui lui permet aussi de vendre les semences autoproduites de riz et de plantes de couverture.

L’acceptation par l’entourage est l’une des clés d’un changement pérenne. « La femme Mr Ernest ne voulait pas qu’il démarre de nouvelles techniques, se souvient Narcisse Moussa. Elle était persuadée que la famille allait carrément mourrir de faim en prenant le risque d’arrêter le labour ». Douze ans plus tard, Madame Ernest est devenue « paysanne pilote » et vante les bénéfices des SCV à tous les agriculteurs du secteur et même aux élèves du collège du village qui démarre un champ école.

Pour aller plus loin :

> Mieux comprendre le contexte malgache avec la playlist de vidéos à Madagascar
> Plus d’informations sur les projets agréocologiques à Madagascar : www.gsdm-mg.org
> Suivez les vidéos des Agron’Hommes !

  1. 1 L’organisme français de recherche agronomique et de coopération internationale pour le développement durable des régions tropicales et méditerranéennes.
  2. 2 Ensemble de partenaires de recherche et d’enseignement travaillant pour des Systèmes de Production d’Altitude et Durabilité
  3. 3 Centre de la Recherche Appliquée au Développement Rural à Madagascar.

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DU MÊME AUTEUR : Opaline Lysiak


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