Besoin d’une politique agricole européenne forte et ambitieuse

Frédéric Thomas - TCS n°49 - Septembre / octobre 2008

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L’effondrement du prix des céréales, la faillite du système bancaire, l’envolée du prix des engrais et les soucis sanitaires du lait chinois, pour ne citer que les principaux, sont autant d’événements importants qui dénoncent les limites que le système dans lequel nous évoluons est en train d’atteindre. Si beaucoup ont cru retrouver « les Trente Glorieuses » la retombée du soufflet est un peu brutale et risque de faire grincer des dents et de faire fondre rapidement la trésorerie engrangée l’année dernière, d’autant plus que si les cours des céréales varient rapidement à la hausse comme à la baisse, ceux des intrants ont beaucoup plus d’inertie vers le bas.

Malgré ce réajustement, l’agriculture, au regard des grandes équations mondiales, reste une valeur sûre puisque c’est la seule industrie dont la consommation, même si elle peut fluctuer, varie peu : il est possible de repousser l’achat d’une voiture, de porter ses habits plus longtemps ou de moins téléphoner mais on mangera toujours entre deux et trois fois par jour. De plus, le chassé-croisé entre le prix des céréales et les coûts de production, en multipliant par exemple littéralement par quatre le prix relatif des engrais ramené à la tonne de céréale, va fortement temporiser le « toujours plus » et donc les rendements mais aussi et surtout rendre beaucoup moins compétitives de nombreuses zones marginales du monde où les faibles potentiels pédoclimatiques ne couvriront plus les frais.

Ainsi, nous sommes bien entrés dans une ère favorable, une période plus faste en général mais où les fluctuations et retournements de situation risquent d’être brutaux. Quoi qu’il arrive, il convient donc de garder la tête froide et de rester orienter vers une maîtrise maximale des coûts sans pour autant enfreindre le niveau de production. Comme nous l’avons toujours argumenté, il faut continuer de faire pression sur les charges de mécanisation, mais aussi sur toutes les dépenses à haute valeur énergétique comme la fertilisation, l’irrigation ou le transport et globalement continuer d’aller vers des systèmes de production plus complexes, plus intégrés. L’efficacité et l’autonomie seront toujours gage de sécurité par gros temps et apporteurs de marges économiques substantielles lors d’éclaircies favorables. Ce contrecoup arrive également à point nommé pour tordre le cou à tous ceux qui, renforcés par l’embellie de 2007, prônaient l’hégémonie de l’économie de marché et une dérégulation totale. Cependant l’agriculture ne doit pas être gérée comme le système bancaire et financier international où quelques experts peuvent réinjecter des sommes colossales pour tenter de sauver la machine de l’effondrement. C’est avant tout une activité qui travaille avec du physique, des cycles de production longs, peu ou pas de possibilité d’expansion et toujours beaucoup d’incertitudes au niveau du résultat final en fonction de la météo. Ainsi, il est clair que l’agriculture, plus que toute autre activité, nécessite une politique qui doit cependant être, au niveau national mais aussi et surtout européen, complètement reformatée :

- Une politique forte et ambitieuse afin de reprendre la main pour rompre avec cette gestion a minima, cette attitude de suiveur timide et ces mesures de type « mi-figue mi-raisin ». Ce n’est pas un dictat du comment faire et encore plus de contraintes dont a besoin l’agriculture aujourd’hui, mais d’objectifs clairs et d’orientations ambitieuses avec des règles cohérentes. Cette nouvelle donne doit surtout intégrer, comme le montre l’agriculture de conservation, qu’environnement, économie et stratégie d’indépendance ne sont pas en opposition. Bien au contraire, ces éléments sont très complémentaires à partir du moment où l’on s’appuie sur une approche agronomique saine et que l’on fait confiance aux paysans. L’azote est, à ce titre, le parfait exemple révélateur de cette gabegie, où 20 ans d’oppositions stériles et de gaspillage de temps comme de fonds privés et publics ne débouchent sur aucun résultat tangible si ce n’est encore plus de dépendance vis-à-vis de l’azote minéral, maintenant très coûteux, comme de protéines. Face à ce constat d’échec, qui est responsable ? Ceux qui, contraints et forcés, ont appliqué les directives ou ceux qui les ont décidées et imposées. Alors que si d’autres décisions avaient été prises à cette époque, la pollution serait sûrement largement endiguée et les systèmes de production auraient évolué vers des modes plus économes, plus indépendants, plus robustes et de fait plus respectueux de l’environnement.

- Une politique forte et ambitieuse pour conserver une forme de protection car l’agriculture est une activité hautement stratégique et le spectre de la surproduction est un leurre surtout lorsque l’on possède un territoire et un climat favorables avec des agriculteurs compétents et des filières dynamiques. Si l’on peut délocaliser certaines productions et fermer des usines au profit de zones économiques « plus compétitives », l’outil de production fondamentale « la terre » est quant à lui difficilement mobile. Par ailleurs et au-delà du risque de dépendance, avec tout ce que cela incombe, la notion de qualité et de traçabilité est également à mettre en avant. Enfin, l’agriculture est une industrie « lourde » où il faut investir plusieurs années avant d’envisager un retour avec des entreprises de plus en plus difficiles à transmettre aux jeunes générations. Protection ne signifie pas se soustraire aux indications du marché qu’il faut garder afin de conserver des orientations saines et une recherche permanente d’efficacité. Seulement, il est nécessaire d’amortir les soubresauts et les emballements à court terme et d’offrir plus de sécurité. Enfin, il est complètement irresponsable et incohérent d’imposer des règles de productions communautaires draconiennes, notamment en matière d’environnement et de demander aux producteurs de rester compétitifs sur les marchés internationaux où seul le profit rapide prévaut.

- Une politique forte et ambitieuse pour faire écho au-delà des frontières, imposer notre vision et notre savoir-faire auprès des pays développés certes, mais aussi pour soutenir et servir d’exemple à de nombreux pays où il est plus qu’urgent de redévelopper une agriculture adaptée et cohérente afin de nourrir et fixer les populations. C’est, et de loin, le meilleur moyen de limiter les sources de conflits à venir mais aussi et surtout de maîtriser les flux de migration massive. De plus, en réorientant les relations entre pays sur de la coopération et des échanges techniques, il y a de grandes chances pour que nous puissions en retour bénéficier de nouvelles pratiques, de nouvelles plantes comme couverts ou secondes cultures, d’évolution en matière d’équipement et gestion d’élevage, de réflexions pour concevoir et développer des systèmes encore plus aboutis et efficaces. Loin de la standardisation et de l’homogénéisation, la diversité est une richesse qu’il faut respecter, apprendre à cultiver et développer. Ainsi, les fortes secousses économiques, sociales et environnementales que rencontre le monde sont de sérieuses alertes mais aussi de formidables opportunités qu’il faut saisir pour changer radicalement de cap. À l’image de l’agriculture, l’aménagement dans la continuité et le laisser faire, aujourd’hui, comportent beaucoup plus de risque que l’engagement et le volontarisme. Il est donc urgent de réfléchir collectivement et de remettre sur pied une vraie politique agricole forte et ambitieuse.


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