Cécile Waligora : Campagnols, rétablir les équilibres proie-prédateur

Document Camille Atlani-Bicharzon

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Cette interview a été réalisée dans le cadre du Village Agroécologique d’Innovagri qui se tiendra les 6, 7 et 8 septembre 2016.

JPEG - 47.2 koSur quels ravageurs travaillez-vous et comment la faune auxiliaire peut-elle aider à lutter contre ceux-ci ?

Il est tout d’abord intéressant de comprendre pourquoi certains animaux deviennent des ravageurs car ils ne le sont pas de fait, c’est lorsque leur population devient trop importante (au-delà d’un seuil dit, de nuisibilité) qu’ils se transforment en menace. Ils ne sont plus contrôlés par leurs prédateurs (ennemis) naturels. C’est la loi prédateurs-proies : moins il y a de prédateurs naturels sur un territoire, moins leurs espèces proies sont contrôlées et donc, plus elles se multiplient ; c’est à ce moment-là qu’elles peuvent devenir ravageuses. Pour qu’une prédation (et donc un contrôle) soit efficace, il faut qu’il y ait toujours un minimum de proies sur le territoire. En réalité, il faut un peu de tout : un peu de campagnols, un peu de renards, de petits mustélidés, de chouettes, de buses... Ce n’est que comme cela qu’un équilibre peut se créer et qu’il est ainsi possible d’éliminer cette notion de ravageurs.

Pour ma part, je me suis surtout attelée à deux ravageurs principaux qui font de plus en plus de dégâts depuis quelques années : le campagnol des champs et le rat taupier, aussi appelé campagnol terrestre. Mon propos est de favoriser des alternatives aux méthodes chimiques ou de piégeage qui ont certaines conséquences sur la faune auxiliaire. Pour cela, nous allons nous faire aider gratuitement par ces fameux auxiliaires – donc, ici, les prédateurs des campagnols. Dans le spectre des auxiliaires de culture, nous parlons beaucoup des organismes de petite taille – les carabes contre les limaces, les coccinelles contre les pucerons... Je m’intéresse pour ma part à ceux dont on parle moins, les animaux avec des poils et des plumes qui sont des prédateurs naturels tout aussi importants. Parmi ceux-ci nous trouvons les renards, les petits mustélidés tels que les belettes, hermines, fouines, blaireaux ; mais aussi les rapaces, tant diurnes – les buses ou faucons, surtout le faucon crécerelle, ou les busards très présents en céréaliculture – que nocturnes, tels que les chouettes et les hiboux. Mon objectif est donc de revaloriser cette faune qui est extrêmement utile pour répondre aux problèmes de campagnols, puisque ces derniers représentent au moins 50% de leur régime alimentaire – parfois même beaucoup plus. Nous n’imaginons pas l’impact qu’ils peuvent avoir sur les populations de rongeurs, à partir du moment où on les laisse « faire leur travail »

Que recommanderiez-vous à un agriculteur qui souhaiterait favoriser cette faune utile dans ses parcelles ? Par où commencer ?

Pour que la faune utile s’installe, il faut que l’environnement proposé lui convienne. Parfois, la première chose à faire est de ne rien faire ! Certaines parcelles agricoles peuvent, par exemple, contenir des petits bouts biscornus – un coin herbeux, un bosquet, un arbre, etc. – qu’il faut impérativement laisser. Ceci est la première étape, la plus simple. Ensuite, de plus en plus d’agriculteurs mettent en place des perchoirs dans leurs parcelles pour réinviter les rapaces, diurnes ou nocturnes. Il s’agit d’un simple piquet en bois ou en métal placé là où les dégâts par les rongeurs sont les plus forts. Il est aussi possible de mettre en place des nichoirs à chouettes (effraies ou chouettes chevêches) et, pourquoi pas, à faucons crécerelles. Ici encore, c’est assez simple, il suffit de se rapprocher des associations locales de protection de la faune sauvage ou de protection des oiseaux. Il est aussi possible de les construire soi-même en regardant comment faire sur internet, ou encore de les acheter. Ces structures vont attirer les rapaces car elles faciliteront leur action de chasse. S’ils n’ont nulle part où se percher pour pouvoir chasser, ils iront voir ailleurs, quand bien même il y aurait à manger sur le site. Donc l’objectif, ici, est bien de fixer les prédateurs sur un site afin qu’ils régulent ces populations de rongeurs.

Quels autres éléments pouvons-nous mettre en place ?

Pour aller plus loin, il faudra recréer de la biodiversité dans son ensemble au niveau de son parcellaire pour réinviter cette faune prédatrice. Le milieu doit être propice à l’accueillir : il doit y avoir suffisamment de nourriture sur place pour qu’elle puisse se nourrir, des espaces où elle pourra se loger et, encore mieux, se reproduire. Un autre point que nous oublions souvent, c’est qu’elle doit aussi pouvoir circuler – et se sentir – en sécurité. C’est un problème dans de nombreuses régions où ce que nous appelons les infrastructures agro-écologiquess – les haies, les arbres, les bosquets, les mares – ont été supprimées. Nous sommes ainsi face à de grandes étendues de parcelles agricoles, de dizaines à centaines d’hectares d’un seul tenant, où il n’est pas possible d’accueillir cette faune car elle n’y serait pas en sécurité. Appelés open fields en anglais, ce sont eux qui ont en grande partie favorisé la multiplication des rongeurs faute de prédateurs naturels.

Il faudra donc remettre en place ces infrastructures agro-écologiquess qui accueillent une biodiversité dont on ne se doute pas ; nous pourrons par exemple planter des arbres, aménager des points d’eau, entretenir et développer des haies. En revanche, il faut savoir qu’une haie toute seule au milieu d’un open field ne sert absolument à rien. Tout la faune, notamment le petit gibier, va s’y concentrer et c’est là que nous aurons des problèmes car les prédateurs, en essayant de s’y cacher aussi, tomberont sur la malheureuse perdrix qui n’en réchappera pas. C’est pour cela que le renard a mauvaise presse et cela se comprend. Pour réinviter la faune prédatrice il est essentiel qu’il y ait une continuité dans les infrastructures, qu’elles soient en lien les unes avec les autres – c’est ce que l’on appelle les corridors écologiques. Remettre en place ces corridors qui ont disparu de beaucoup de régions est effectivement un peu plus compliqué car cela a plus de poids avec une action collective. Certains agriculteurs implantent de telles infrastructures à l’échelle de leur parcellaire, mais il est certain que, pour assurer des continuités, ce sera plus efficace sur un territoire étendu. Certains outils ont été mis en place, notamment lors du Grenelle de l’Environnement, telles que les Trames Vertes et Bleues ; mais il faudrait que ce soit réalisé à des échelles bien plus grandes pour que cela soit vraiment efficace. Restons cependant positifs : de plus en plus d’articles apparaissent dans la presse ou les réseaux sociaux pour parler de cette faune, ce qui est tout de même de bonne augure.

Enfin, un élément très important et sur lequel nous nous trompons souvent, est l’entretien des bords de champs – les fossés, les talus, les bandes enherbées qui sont broyés ou fauchés. Ceux-ci sont souvent bien trop entretenus et aux mauvais moments, notamment en avril-mai qui est justement la période de reproduction de nos auxiliaires. S’il faut entretenir, mieux vaut le faire en automne ou en hiver, mais surtout pas lors de cette période cruciale de reproduction.

Comment définissez-vous l’agro-écologie et comment la gestion de la faune utile peut-elle s’y inscrire ?

Pour moi, l’agro-écologie implique de se réapproprier les principes de fonctionnement des écosystèmes en général et, plus particulièrement, des agroécosystèmes. Ces derniers offrent des services, efficaces pour peu que nous les laissions se mettre en place et agir – ce sont les fameux services écosystémiques. La faune utile des bords de champs peut justement rendre de tels services si nous remettons en place les équilibres proie-prédateur. Nous avons cassé ces équilibres en modifiant l’habitat naturel de ces animaux ; et nous nous sommes passés, du même coup, de tous ces services écosystémiques qui sont pourtant présents et ne demandent qu’à s’exprimer, gratuitement.

Que souhaitez-vous montrer lors de votre atelier à Innov-Agri 2016 ? Que pourrons-nous y apprendre ?

Je souhaite tout d’abord parler de ces ravageurs que sont les campagnols, puisque je m’appuie sur cet exemple. À partir de là, j’aimerais expliquer le fonctionnement des cycles de pullulation et comment ces cycles sont liés aux prédateurs naturels des campagnols. Il est essentiel de montrer qu’il existe énormément d’espèces animales se chargeant naturellement de réguler ces populations, pour peu que nous les laissions s’exprimer et vivre sur un territoire. Il y aura aussi un nichoir et un perchoir, dont nous pourrons discuter. Je donnerai quelques astuces sur comment les fabriquer et les implanter soi-même car il y a certaines règles à respecter : les dimensions et formes selon les espèces, les critères à favoriser pour choisir l’emplacement, etc. J’apporterai par ailleurs des pelotes de réjection de rapaces (des amalgames de résidus de nourriture qu’ils ne peuvent pas digérer naturellement) qui, si trouvés au pied d’un perchoir, sont des indices de présence de ces auxiliaires.



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