La France, leader en matière d’agroécologie

Frédéric Thomas, TCS n°85 - Novembre / décembre 2015



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Lors d’une allocution en juin 2014, le ministre de l’Agriculture, Stéphane Le Foll, lançait : « Nous devons faire de la France le leader de l’agroécologie en combinant trois défis : économique, social et environnemental ». Il avait aussi asséné : « La majorité des exploitations agricoles françaises doit s’engager dans l’agroécologie avant 2025 : des approches globales et systémiques des systèmes agricoles construits sur l’expérience des agriculteurs ». « Arrêtons de travailler sur des modèles mais créons une dynamique ». Enfin, il concluait : « La couverture des sols et leur préservation sont très importantes pour construire des modes de production s’appuyant sur l’agroécologie ; elles conduisent à plus de biodiversité, plus d’activité biologique, plus de cultures et de production, à de
nouvelles opportunités en élevage ». Même si ce discours nous convient parfaitement et met en avant des idées que nous partageons, la réalité des faits sur le terrain a déjà largement dépassé la politique. Certes, nous ne sommes peut-être pas les premiers en matière de surface en semis direct mais nous sommes leaders en matière d’agroécologie. Cette position et cette reconnaissance des
réseaux internationaux nous valent d’ailleurs de plus en plus de visites mais aussi des appels à contributions scientifiques ou communications. Nous partageons cette place avec les Suisses qui avancent, eux aussi, très sérieusement dans cette
direction avec l’appui de formidables sites d’expérimentation comme Oberacker, présenté longuement dans ce numéro. En complément, chez eux la politique agricole est claire avec des aides spécifiques et très ciblées qui permettent aux agriculteurs de s’aventurer dans ces directions sans prendre vraiment de risque, tout en gardant la possibilité d’un retour si cela devient nécessaire. Une flexibilité et un pragmatisme agronomique dont devraient s’inspirer nos dirigeants. En plus de nos amis helvètes, avec qui les échanges ont toujours été extrêmement fructueux et très constructifs, il existe, en Europe mais aussi de par le monde, des petits groupes et même des agriculteurs ou des chercheurs qui s’aventurent et innovent sur les chemins de l’agroécologie avec des idées et des concepts qui peuvent nous inspirer. Au-delà du semis direct souvent mis en avant, il n’existe pas
vraiment de mouvement de masse animé par une approche globale et l’agroécologie comme on le rencontre aujourd’hui en France. Il ne s’agit pas d’une exception agriculturelle, mais de nombreux éléments fondamentaux permettent d’expliquer cette position :

- La réussite dans les champs est maintenant indéniable avec des pionniers
qui, aujourd’hui, possèdent plus de 20 ans de recul. L’aspect des parcelles fait,
bien entendu, taire les critiques du départ et surtout fait écho. La question n’est plus « pourquoi changer » mais « comment réussir » : un changement fondamental d’attitude.
- En parallèle, un vrai savoir-faire s’est forgé avec la construction de nouvelles connaissances. Aujourd’hui, la suppression du travail est globalement acceptée, les couverts sont devenus de puissants outils agronomiques pour développer et entretenir la fertilité des sols, et la rotation une stratégie très efficace pour gérer les soucis de salissement comme de ravageurs.
- Réussite et savoir-faire conduisent à l’acquisition de références qui, tous les jours, montrent et démontrent le bien-fondé et la cohérence agronomique mais aussi économique et environnementale de ces pratiques. Originaires d’Amérique du Nord et du Sud, elles ont été adaptées à la mode française et sont même devenues locales. Dans le même temps, elles se sont étoffées. Partant du sol, de la matière organique et des vers de terre, elles intègrent aujourd’hui une biodiversité beaucoup plus large, la qualité de l’eau et même la limitation du changement climatique.
- Même si remplacer le travail mécanique du sol par des vers de terre et des racines est une approche typiquement agroécologique, l’idée de couverts associés avec le colza est certainement la plus emblématique. Imaginer et réussir à remplacer l’herbicide ou le binage par des plantes compagnes, qui stimulent la culture avant de s’effacer avec l’hiver, exprime parfaitement la puissance de l’agroécologie et ce réel changement de paradigme. Il ne s’agit plus d’un relookage habile mais d’une vision vraiment nouvelle et compréhensible de tous imaginée, mise au point et développée par les réseaux AC français.
- Le couvert permanent, qui commence à sérieusement se démocratiser dans nos réseaux, est un autre point clé de cette dynamique. Outre la recherche de nouveaux bénéfices et de plus d’efficacité, il signe une réelle rupture : seuls les agriculteurs en TCS light ou semis direct peuvent en profiter. Ainsi, le SD n’est plus un objectif mais il devient un moyen d’accéder à une agriculture plus intégrée et plus performante.
- Alors que le semis direct semblait plus destiné aux grandes exploitations céréalières, l’élevage, avec le pâturage des couverts, la possibilité d’insérer des
méteils sur des luzernes vivantes mais aussi au travers d’une meilleure valorisation des engrais de ferme par des sols performants capables de digérer ces produits organiques et restituer leur fertilité, possède encore plus d’intérêts tout en dopant le fonctionnement du sol. Les avantages sont si conséquents que des céréaliers réinvestissent avec succès dans l’élevage pâturant.
- La préservation de l’environnement n’est pas ignorée, bien au contraire. Cependant, elle devient la conséquence positive des pratiques mises en œuvre et non l’objectif premier. De plus, et comme agroécologie rime avec approche systémique, il devient possible de limiter les nitrates dans l’eau tout en séquestrant du carbone et en développant la biodiversité avec, à la clé, des économies d’intrants. Vues de cette manière, les questions environnementales ne sont plus considérées comme des contraintes ; gardons tout de même à l’esprit qu’il n’y a pas d’agriculture sans impact.
Alors qu’elle était pointée du doigt comme la cause de la grande majorité des soucis environnementaux, l’agriculture est en phase de devenir la solution avec les
approches agroécologiques. Les aspects économiques sont forcément au rendez-vous et dépassent aujourd’hui largement la seule économie de carburant et de mécanisation qui étaient l’objectif de départ. L’intégration d’une démarche
agroécologique permet non seulement de sécuriser ses résultats mais surtout de les amplifier confortablement. À ce titre, de nombreuses études de groupe dans des
centres de gestion affichent des surprises intéressantes. Dans ce contexte économique compliqué, il s’agit d’un paramètre qu’il ne faut surtout pas mettre de côté.
- La dimension sociale, comme les champs, passe dans le vert avec l’agroécologie. Si, à ce niveau, les aspects financiers sont importants, cette approche permet de retrouver un bien meilleur contact avec son sol, ses cultures et ses animaux : de redonner un vrai sens et une dimension au métier. La curiosité et l’échange remplacent les jérémiades. Se sentir mieux compris et considéré apporte une sérénité qui garde et attire les jeunes.
- L’adoption d’une posture positive fait également partie des éléments clés. La politique de l’autruche, selon laquelle il suffit d’enfouir profondément les soucis, est remplacée par une approche constructive où la solution réside souvent dans le problème transformé en opportunité. La sémantique s’est adaptée et accompagne ce changement d’attitude : aujourd’hui le NON-labour a disparu pour l’agriculture de conservation qui devient agroécologie. Nous ne sommes plus contre un facteur jugé néfaste mais POUR la qualité du sol, POUR l’activité biologique, POUR l’autofertilité…
- Le côté encore « paysan » de l’agriculture française joue également un rôle majeur dans la transition agroécologique. Même si cette organisation professionnelle ne favorise pas toujours les économies d’échelle, elle a permis de garder une multidisciplinarité et une grande diversité qui sont de formidables remparts contre des dérives. Seul l’agriculteur, au quotidien sur ses terres, peut prendre des engagements à moyen terme, contrairement à l’employé qui garde les yeux rivés sur une rentabilité immédiate, situation qui est celle d’une grande partie de l’agriculture mondiale aujourd’hui.
- Le monde scientifique, qui avait plutôt des difficultés avec la simplification du travail du sol, une démarche plutôt agricole, commence à beaucoup mieux comprendre l’agroécologie, concept qu’elle partage. Même s’il est encore un peu dérouté par la nécessité de travailler avec des approches multifactorielles qui nécessitent de sortir de la protection des laboratoires et des modèles, il amorce un retour au champ avec un contact constructif avec les praticiens.
- Enfin, la force de cette nouvelle agriculture, ce sont les agriculteurs eux-mêmes avec leur dynamisme, leur bon sens et leur clairvoyance. C’est aussi leur habileté à assembler des équipements, à concevoir des itinéraires inédits ou à essayer de nouvelles plantes ou cultures. Cette capacité à innover, à construire demain, est dynamisée par des réseaux d’échanges qui permettent en retour la diffusion rapide et une adaptation locale. Ces réseaux représentent, aujourd’hui, un solide courant de développement.

Au regard de cette analyse et de cette liste assez exhaustive, on comprend mieux pourquoi la France est devenue le leader en matière d’agroécologie alors que cette approche s’est développée dans la marginalité, seule et sans aucune aide. Même si elle est encore loin d’être comprise de tous, cette troisième voie commence à être plébiscitée, mise en avant et même soutenue. Bien sûr, elle n’est pas totalement vertueuse, et encore énormément perfectible, mais elle possède déjà suffisamment de bons ingrédients pour séduire un nombre grandissant d’agriculteurs. Aujourd’hui, nous avons vraiment les moyens de devenir le pays de l’agroécologie, des fondations
solides sont en place ; il ne faut surtout pas gâcher cette chance !

En cette période de vœux, rappelons qu’anticiper, prendre des initiatives, être responsable, c’est accepter des risques évalués et choisis, mais attendre, c’est risquer de subir et de devoir changer dans la difficulté. Continuez donc d’avancer et d’innover pour plus d’agroécologie en 2016 !

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