L’agriculture, puits de carbone vital

Philippe Guilbert - AFDI Touraine ; novembre 2015

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Une interview de Dominique Arrouays, spécialiste de la matière organique à l’INRA, qui nous expose parfaitement les enjeux du carbone dans les systèmes agricoles.

On n’échappe tout de même pas à la fin à la sempiternelle approche Top-Down où les instituts de recherche mettraient au point des modèles applicables par les agriculteurs. L’histoire du développement de l’agriculture de conservation sur ces 20 dernières années nous montre exactement le contraire...

Ça me fait penser à ce passage de l’homme qui plantait des arbres (si vous l’avez déjà vu, allez directement à 20 min. 25 sec.)



L’agriculture puits de carbone géant

Dominique Arrouays ingénieur de recherche à l’Inra Infosol souffle le chaud et le froid quant à la capacité de l’agriculture à devenir un puits de carbone.

Dans un sous-bois près d’Orléans, l’Inra bâtit brique par brique un système d’information des sols de France et suit l’évolution de leur qualité. Les échantillons d’un maillage complet des sols agricoles métropolitains et ultramarins y sont stockés après analyse. Mais l’unité de Dominique Arrouays travaille aussi sur la capacité des sols à stocker le carbone d’origine organique.

Pour le chercheur, l’agriculture est capable de capter du carbone atmosphérique tout en réduisant les émissions de CO2. Un challenge qui passe par toute une série de techniques désormais connues qui vont du semis direct sous couvert, à l’agroforesterie en passant par l’implantation de haies et de prairies.

Quelle est la situation du stockage du carbone dans les sols agricoles ?

Dominique Arrouays : Le stock de carbone dans les sols de France entre les horizons zéro et -30 cm est estimé à 3,5 milliards de tonnes. Depuis 1945, partout dans le monde avec l’avènement de l’agriculture intensive, les sols ont relargué énormément de carbone dans l’atmosphère par le retournement des prairies, l’arrachage de haies et la réduction des apports de fumier. Désormais, les nouvelles techniques agronomiques ont tendance à re-stocker. Le phénomène est aussi dû aux hausses des rendements. S’il s’amplifie, on peut espérer baisser le taux de gaz à effet de serre grâce l’agriculture.

Ainsi la tendance peut s’inverser ?

Le plus important, ce sont les entrées de carbone organique dans le sol généré par les couvertures permanentes des sols. Mais ce n’est pas une panacée, juste une solution temporaire. Le carbone est stocké durant les phases de croissance des plantes, des arbres, puis seules les feuilles laissées en surface et la décomposition des racines accumulent le carbone. Grâce aux changements de pratiques agronomiques on peut espérer poursuivre ce stockage du carbone atmosphérique dans le sol via les plantes durant quelques décennies, jusqu’à un plafond. Une fois ce nouvel équilibre atteint, la baisse des GES ne pourra se faire que par une réduction des émissions.

Quels conseils donner aux agriculteurs qui veulent agir ?

A son échelle, un agriculteur peut concourir dès aujourd’hui au stockage en ne travaillant que la ligne de semis laissant en interligne un mulch permanent. Il peut aller plus loin en replantant des haies et des lignes d’arbres de haut jet. En cultures pérennes, dans les vignes, dans les vergers l’augmentation des surfaces enherbées est aussi efficace.

Collectivement la captation du CO2 à grande échelle par les agriculteurs c’est un pari gagnable ?

Théoriquement, c’est jouable. A l’échelle du monde, les stocks piégés par le sol et la biomasse pèsent 2 400 milliards de tonnes, soit 2 à trois plus que la masse du carbone atmosphérique. Un chiffre à comparer aux 9,6 milliards de tonnes émises par an par les activités humaines. Donc si on arrivait à augmenter à quatre pour mille (1) à l’échelle du monde le stockage de carbone organique, l’humanité pourrait annuler ses émissions.

Le CO2 est-il seul responsable des GES ?

Non, il existe deux autres gaz à effet de serre. Le méthane produit, entre autres, par les ruminants et les rizières, et le protoxyde d’azote. Pour le N2O, les pratiques agricoles sont directement responsables du fait de l’utilisation d’engrais azotés. Des équipes Inra travaillent sur cette thématique. Les émissions dépendent de l’état du sol, du climat au moment de l’épandage.

Doit-on craindre une fois arrivé à un certain d’enrichissement en CO2 un emballement de la machine climatique ?

La grande inquiétude des chercheurs concerne la réaction des pergélisols et des tourbières de l’hémisphère nord. Des quantités énormes y sont piégées. Le réchauffement va remettre en activité ces sols gelés de la Sibérie. Le risque de minéralisation est une conséquence logique surtout si la Russie décide de les cultiver. Sous les tropiques, le risque réside dans un appauvrissement tel des sols que l’érosion s’accélère laissant la roche mère à nue, transformant des régions entières en désert. En conclusion, on peut faire preuve d’optimisme car l’humanité a conscience du problème et qu’elle a les outils techniques pour le régler. Mais on peut aussi douter de sa capacité à réagir et de celle des états à tenir leurs engagements.

Propos recueillis par Philippe Guilbert


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