Une poignée de pistaches ce n’est pas peanuts

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Un article de D. Ori, Agroof

En 2010, Frédéric Lewino , journaliste au « point » parlait ainsi : « Cet été, des millions de litres de glace à la pistache seront engloutis, des tonnes de pistaches seront croquées à l’apéritif par des vacanciers qui seront loin de se douter qu’en avalant cette petite noix verte, ils interviennent dans un des conflits les plus sévères de la planète. Une plaisanterie ? Pas vraiment. Il faut savoir que les deux premiers producteurs mondiaux de pistaches sont l’Iran et les Etats-Unis. Acheter des pistaches iraniennes, c’est favoriser la République islamique. Acheter des pistaches américaines, c’est encourager le Grand Satan ! Capito ? Le choix est cornélien. ».

Le pistachier, une opportunité

Nicola Brunetti est un agriculteur qui a eu une autre lecture de ce conflit. Là où l’immense majorité des gens voyait un problème, Nicola y voit une opportunité.
Il est parti de deux constats :
1- le premier est que les français adorent ce petit fruit, dans toutes ses formes (frais, torréfié, salé…), à toutes les sauces (pâtisserie, avec du bon pastis) ; en 2015 la France a importé un peu plus de 10.000 tonnes de pistaches, d’origines lointaines, avec un bilan carbone assez dramatique, selon les chemins imposés par le « bon sens » géopolitique…
2- Le deuxième est que sous le soleil du Midi, les différentes espèces de « Pistacia » se plaisent et y prolifèrent naturellement (Pistacia lentiscus et Pistacia terebinthus…) Nos ancêtres les Romains l’avaient compris. C’est eux qui introduisent la culture du pistachier à fruit (Pistacia vera) il y a 2 millénaires, directement depuis l’… Iran. Cette culture a ensuite rapidement périclité sous la pression des « ordonnances religio-agronomiques » de l’Inquisition catholique au 13° et 15° siècles.
Nom de Jupiter ! Les temps ont changé, les « ordonnances religio-agronomiques » ont (quasi) disparu. Pourquoi alors personne n’a jamais pensé à remettre cette culture au goût du jour ?
Est-ce que la culture du pistachier ne serait pas très, voire trop technique ?
Quand on recherche dans l’histoire récente, on retrouve des essais de vergers mis en place en Languedoc Roussillon dans les années 80 par l’INRA ou l’expérience plus tardive (1999) du conservatoire du Pistachier de La Ciotat, dans les Bouches du Rhône. Ces deux expériences restent très intéressantes mais marginales avec des retours techniques qu’on n’a jamais pu appliquer sur le terrain à plus grande échelle.
Plusieurs voyages en Espagne et en Italie, pays où la pistache est cultivée et valorisée de manière traditionnelle et « industrielle », ont permis à Nicola d’avoir une vision plus claire de son défi. En effet, la pistache est une culture qui demande une certaine technicité (greffage sophistiqué, transformation du fruit…), mais elle a aussi de sacrés atouts, peu de ravageurs, une bonne résistance aux aléas climatiques (résistance à la sècheresse, rusticité…).
En plus « impossible n’est pas français » et comme Nicola est italo-français…
On pourrait en conclure qu’aujourd’hui en France, personne n’ose se lancer dans la culture du pistachier car personne ne le cultive. Celui qui se lance doit donc assumer à 100% un statut de pionnier… mais pas nécessairement celui de fou !
Avec une trésorerie limitée, en dépit de pouvoir planter des grandes surfaces, Nicola a donc décidé de miser sur la qualité des plants (savoir-faire de pépiniéristes siciliens), de la variété (Bianca/Napoletana) et surtout sur un terroir d’exception, identifié dans les Hautes Alpes de Provence, à quelques kilomètres de Forcalquier.
Après un investissement de cet ordre, Nicola savait bien que pour son exploitation, il n’aurait pas été évident de tenir bon économiquement les 5-6 années à venir, dans l’attente que les pistachiers commencent à produire.

Du lavandin sous les pistachiers

En s’inspirant de certaines pratiques traditionnelles de la Haute Provence, il a alors décidé de recalibrer les distances de plantation de ses vergers (6 m entre rangs et 5 m sur le rang) de manière à pouvoir intégrer 3 bandes de lavandin entre les rangées de pistachiers. Avec un pistachier situé à 1.5 m du premier rang de lavandin et des charpentières rehaussées à 1.3 m du sol, la mécanisation et la logistique de la parcelle devraient rester fluides.
Pourquoi le lavandin ?
Adapté aux conditions de station, cet arbuste constitue une production à forte valeur ajoutée, qui permet de valoriser le vide cultural entre les arbres fruitiers, de mutualiser les apports fertilitaires et la gestion de l’enherbement, de créer un paysage original et originaire à la fois, qui participe à l’activité d’accueil des gites que Nicola veut développer.
Le projet de Nicola s’est concrétisé en mars 2015, les 10 ha ont été plantés ; dans 6 à 8 ans on pourra faire un premier bilan de cette expérience riche d’incertitudes, mais dès maintenant, il est possible de dire avec certitude que produire des pistaches, ce n’est pas peanuts !

puis des moutons...

En 2016, les moutons du voisin sont venus compléter ce « puzzle agronomique » en réduisant une bonne partie de l’effort de gestion de l’enherbement (sainfoin). Et comme dans un puzzle où chaque pièce a sa propre place, le mouton a pu s’intégrer sans risque pour les pistachiers et les lavandins grâce au fait qu’il n’aime pas les substances odorantes produites par le porte greffe du pistachier à fruit (pistachier térébinthe) ni les huiles secrétées par les lavandins.

Ce projet atypique, novateur pour certains, archaïque pour d’autres, construit pièce par pièce selon « le bon sens » agronomique en dehors de toute « ordonnance religio-agronomique », prend le nom d’agroforesterie.



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