Régénérer les sols sur « un bout de planète » en Roumanie

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Gérer une grande exploitation c’est avoir l’opportunité de régénérer les sols sur « un petit bout de planète ». Nicolas Lefebvre à l’Ouest de la Roumanie, Arnaud Charmetant dans le Sud Est, respectivement 1800 et 14000 ha, développent l’AC avec passion avec des objectifs et des contextes pédoclimatiques bien différents.

Vous lisez un « article pédagogique » rédigé dans le cadre du projet des Agron’Hommes « Enseigner autrement l’agroécologie ». Etudiants et enseignants, agriculteurs, conseillers, peuvent, à travers les vidéos et les questions (en gras dans l’article), questionner l’intérêt de mettre en œuvre l’agroécologie et sa mise en œuvre dans des contextes variés.


Bio et AC vers l’autonomie chez Nicolas Lefebvre

Namurois d’origine et présent en Roumanie depuis 2005, Nicolas Lefebvre plante sa bèche à Timisoara en 2010, après plusieurs expériences professionnelles qui confirment son attrait pour les pays de l’Est… et l’agriculture de conservation (voir encadré). L’exploitation, certifiée agriculture biologique depuis 2015, s’étend aujourd’hui sur 1800 ha et emploie 14 personnes, 50% travaillant sur l’outil de production à proprement parler, le reste sur les aspects administratifs.

Les jobs de Nicolas en dates :
2001- 4 mois : Stage de fin d’études en Pologne
2002-2005 : responsable de production dans une ferme du réseau Chapeau de Paille à Chartres
2005-2007 : Second d’exploitation dans le Sud de la Roumanie
2007-2008 : il fait partie de l’aventure Greenotec en tant qu’assistant de Sébastien et rencontre les pionniers de l’AC en Wallonie
2008-2010 : Employé sur une exploitation belge de 200 ha. Chaque mois il va en Roumanie pour monter un projet d’exploitation
2010 : Installe une exploitation à Birda, dans le Sud-Ouest de la Roumanie pour le compte d’investisseurs privés en démarrant sur 500 ha.

« Entre le pire et le meilleur rendement le gap est bien plus important qu’en France, estime Nicolas. C’est le climat qui met son chapeau sur les dernières composantes du rendement, en mai  ». Les 600 mm de précipitations sont mal répartis avec parfois 8 semaines sans pluie en été, et les températures s’étalent de -25°C en hiver à 41°C en été. Ces extrêmes climatiques imposent une diversification des productions mais aussi une recherche de résilience du sol, des argiles (50%) lourdes et profondes avec 3% de matière organique, un déficit de phosphore et des pH assez bas. « Avant que l’on reprenne les terres, les sols n’avaient pas reçu de chaulage depuis des dizaines d’années, explique Nicolas. Le pH est pourtant l’une des clés d’une bonne activité biologique »

DE LA DIVERSITE DANS L’ESPACE ET DANS LE TEMPS

Nicolas a l’opportunité de «  changer les paysages sur un petit bout de planète » comme il l’explique dans cette vidéo :

La clé d’un système résilient est la diversité à tous points de vue. Dans l’espace d’abord, les cultures sont organisées pour créer une vraie mosaïque avec plus de 10 cultures aux caractéristiques bien différentes : blé tendre, colza, avoine, épeautre, luzerne, pois d’hiver, tournesol, pois chiche, lentille, soja, trèfle violet, et des prairies permanentes et temporaires. Les doubles cultures, mélanges et cultures relais sont de nouvelles pistes explorées pour créer plus de stabilité économique et de diversité intra-parcellaire. La présence de haies et l’implantation de plantes pérennes - forêts pour le gibier - au sein de ce patchwork favorise la faune sauvage et la biodiversité utile. La rotation « rêvée » de Nicolas pour la campagne 2017-2018 illustre le souhait de diversifier l’occupation du sol dans le temps (voir encadré)

Une rotation pour tendre vers l’auto-fertilité des sols
Rotation chez Nicolas Lefebvre
- Objectifs de la rotation : assurer la fertilité en azote, la gestion des adventices et avoir des prix rémunérateurs avec les légumineuses de printemps.
- Gestion des adventices : pour limiter la flore adventice (85% flore de printemps) le semis du blé est effectué de plus en plus tôt, en général au 15/09, avec des variétés tardives à montaison. Le blé est désherbé mécaniquement à l’automne (semis à 25 cm d’écartement) par un passage de houe, herse ou bineuse.
- Travail du sol : la charrue a été abandonnée mais le travail du sol est toujours présent afin de gérer l’enherbement. Toutes les opérations sont menées en trafic contrôlé (CTF) sur base de 9 mètres. Les cultures de printemps sont toujours précédées d’un couvert végétal semé à la volée puis sur les chaumes puis par 2 passages de Terrano à dents fouisseuses à 22 cm. Avant l’implantation de la culture de printemps 1 à 2 passages sont effectués : Terrano avec pattes d’oies + éventuellement disque léger. Pour les cultures d’automne la préparation du sol est faite avec un passage de Terrano FG à dents fouisseuses à 15 cm puis un passage avec Terrano à pattes d’oies à 5 cm, pui éventuellement un disque léger pour affiner puis semis.
*Concernant l’association colza/trèfle/luzerne, le projet est de remplacer le trèfle violet par du trèfle nain pour garder le trèfle avec la luzerne sur plusieurs années.

Proposez un schéma présentant l’itinéraire technique du blé tendre. Quels éléments sont manquants pour réaliser un schéma complet ?
 Réalisez un schéma décisionnel pour ce système de culture. Quels éléments sont manquants ? Préparez un questionnaire pour l’agriculteur.

L’absence d’intrants chimiques impose l’utilisation de leviers agronomiques variés, le travail du sol en faisant partie. « Le labour a été abandonné et les principaux outils utilisés aujourd’hui sont le Terrano FG qui travaille de 5 à 22 cm avec pattes d’oies ou dents fouisseuses selon les objectifs et un outil à disque GreatPlains TurboMac pour le vertical tillage et la reprise superficielle. Le travail du sol est raisonné en fonction des conditions climatiques et de la flore adventice » précise Nicolas.
Trois semoirs sont utilisés sur l’explotiation :
- John Deere MaxEmerge 12 Rangs – 75 cm pour le tournesol et le sorgho
- Horsch CO9 à dents pour céréales/protéagineux à 25 cm
- John Deere 740A 9m à disques à 25 cm d’écartement pour les céréales et petites graines.

La présence de la luzerne au sein de la rotation, de couverts végétaux qui produisent une biomasse importante, permet d’améliorer la fertilité physique, biologique et chimique du sol. Le principal mélange de couverts utilisé est avoine strigosa (50 kg) + pois fourrager type Arkta (50 kg), avec production de semences à la ferme. L’observation d’une motte remplace les mots :

« Partout où les éléments naturels le permettent, les parcelles sont longues et étroites pour que le gibier soit toujours proche d’une bordure de champ, 20 ha sont des refuges pour la faune et nous avons planté 85 ha de forêts sur la ferme » illustre Nicolas.

Quelles espèces d’arbres seraient adaptées pour cette exploitation ? Quels éléments sont manquants pour pouvoir faire un bon choix ? Expliquez votre réponse, proposez des questions à poser à l’agriculteur.

UNE SURFACE QUI PERMET L’EXPERIMENTATION

La manière de travailler de Nicolas est très originale par rapport aux systèmes de culture locaux ; il n’y a pas de résultats technico-économiques et pour progresser, il faut expérimenter. Nicolas ne manque pas d’idées : implantation de tournesol ou de sorgho en strip-till dans une luzerne de 2 ans, relay-cropping pois-chiche/blé, association colza/trèfle/luzerne, association blé/luzerne… La taille des parcelles permet de consacrer une partie aux essais.

«  La ferme de 2050 sera autonome en fertilité et en énergie »

Peut-on réellement atteindre l’autonomie en grandes cultures bio, sans élevage ? La grande problématique sur la ferme de Birda est le manque de phosphore dans les sols. L’exploitation achète des fertilisants bio à l’extérieur. Un projet d’élevage de porcs pourrait voir le jour et permettrait de diversifier les productions, les débouchés, d’injecter de la fertilité dans les sols et ainsi ouvrir de nouvelles portes pour la ferme. « La ferme de 2050 doit être productrice d’énergie, carburant ou chaleur » estime Nicolas. Si l’absence d’intrants chimiques et la limitation du travail du sol réduit déjà la consommation d’énergie, Nicolas s’intéresse de plus en plus à la production d’énergies renouvelables… Un sujet que ses stagiaires pourraient creuser.

« C’est incroyable vos employés ne sont pas stressés !  »

Nicolas a la fierté de faire 40 quintaux en bio plutôt que 60 quintaux en conventionnel… et cette fierté contamine ses employés qui, au début, pensaient que la conversion mènerait à la faillite. Pour lui l’agroécologie ne peut exister sans son pilier social : « Cultiver bio et limiter le travail du sol réduit la pénibilité du travail et les risques pour la santé et donne à mes employés le sentiment de produire une nourriture saine pour des citoyens en bonne santé et des paysages sains ! La ferme est un écosystème qui suit les rythmes de la nature : en hiver on reste à l’atelier, plutôt que d’aller défoncer les champs et les chemins d’exploitation pour les premiers passages d’engrais, comme par le passé ! ». Les visiteurs sont souvent surpris par la bonne ambiance qui règne dans l’équipe :

Il compare les relations au sein de la société aux mycorhizes. « Les citoyens achèteront nos produits s’ils nous font confiance, et cette confiance est basée sur une agriculture qui les respectent. Comme dans le sol, les relations sont à bénéfice réciproque ! » En fait, l’exploitation est ouverte sur la société, elle tend vers l’autonomie, pas l’autarcie. « Nous devons améliorer notre communication sur l’extérieur. D’ici quelques années, pourquoi pas vendre nos lentilles et pois chiches par Internet pour donner envie aux consommateurs de découvrir notre démarche. La ferme de 2050 devance les médias classiques pour communiquer sur ses pratiques ».

Arnaud Charmetant : 2000 ha de couverts, 10 espèces différentes

Arnaud Charmetant et son équipe progressent par l’expérimentation. La surface de la ferme – 14 000 ha – autorise les essais… et les erreurs. Couverts végétaux biomax, doubles cultures, semis-direct, implantation de luzerne, AgriCom Birda est une vitrine pour l’AC en Roumanie.

« Quand nous avons repris la ferme, les sols étaient tous labourés avec des outils d’un autre âge. Le premier outil que nous avons acheté était un outil de minimum tillage. L’idée des couverts est arrivée peu à peu mais j’ai toujours eu le semis direct en moi. Toutefois il y a des étapes à passer, et notamment l’aspect humain, car il faut que les employés intègrent cette idée. C’était un choc pour la plupart d’entre eux qui ont appris à l’école la recette « Labour, Disque Semis » explique Arnaud.

Les couverts se sont implantés sur la ferme par étapes. Des subventions spécifiques ont déclenché le processus ; de 2011 à 2014, l’exploitation implante 1200 ha de moutarde. En côtoyant des passionnés comme Patrick Valmary, consultant en agriculture intégrée en Roumanie, la réflexion évolue et les couverts se diversifient. « Je comprends que les couverts peuvent vraiment booster le potentiel des sols. En faisant le bilan de mes expériences professionnelles, chez mon père et dans les fermes où j’ai travaillé, j’ai conclu que la clé de la réussite en semis direct c’est les couverts ».

Le climat est caractérisé par des « extrêmes » qui s’accentuent avec les changements climatiques. « Nous avons en moyenne 450 mm de pluie par an, avec une différence de 100 mm entre les deux sites de l’exploitation qui sont à 20 km l’un de l’autre » explique Arnaud. Les températures s’étendent de -20°C à 40°C et les vagues de chaleur à 40°C sont devenues régulières. Il y a beaucoup de vent et peu d’éléments paysagers pour l’atténuer. Les parcelles ont peu de relief et sont très grandes (jusqu’à 300 ha), les haies inexistantes. « Nous y pensons depuis longtemps, mais ici les arbres plantés sont souvent volés ou détruits par les animaux après quelques jours  ».
Les sols présentent les plus hauts potentiels de Roumanie : de type tchernoziom, avec 65% de limons et 30% d’argiles. La matière organique est présente mais avec un turn-over très faible, ce qui est à relier au pH, qui se situe souvent entre 7 et 8. Les parcelles situées sur l’île ont du mal à ressuyer, comme le montre la vidéo, prise par un drone durant l’hiver 2015 :

« Les couverts végétaux sont un bouclier contre les phénomènes climatiques extrêmes, explique Arnaud. Inversement, le climat et le sol impactent directement le choix de l’itinéraire technique. Nous pouvons implanter les couverts entre cultures d’hiver et cultures de printemps. C’est encore plus valable dans notre région car nos sols sont sensibles à la compaction  ».

Travail réduit voire semis direct, couverts végétaux, rotation diversifiée et cultures associées sont les principales pratiques relevant de l’agroécologie qui peuvent être développées, en tout cas sur du court/moyen terme.

Les couverts semés sur l’exploitation se répartissent en deux familles : pour les sols séchants et pour les sols non séchants, qui présentent souvent des excès d’eau au printemps. Ils sont généralement composés d’une base moutarde, puis d’une graminée et d’une légumineuse. Toutes les semences sont produites à la ferme, et le choix des espèces est orienté pour optimiser la production de semences en fonction de la surface occupée.
Par exemple, semer 5 kg de moutarde sur un hectare donne 1 tonne de semences, on peut donc semer 200 ha avec 1 ha de production de semences. Pour le pois, on descend à 30 ha environ (pour un rendement de 3T/ha).
Les couverts principaux sont :
- avoine strigosa + féverole ou pois + moutarde + vesce velue
- avoine + féverole ou pois + moutarde + gesce
- avoine + féverole ou pois + moutarde
- avoine + féverole ou pois + lentille
- vesce velue + seigle forestier.

A votre avis quels couverts sont implantés sur les terrains séchants et quels couverts sont implantés sur les terrains non séchants ?

Immédiatement après la récolte qui a lieu mi-juillet à début août, un travail du sol est réalisé avec un déchaumeur à 20-22 cm ou avec une dent pour restructurer un peu le sol, puis les couverts sont semés. « On doit travailler les sols un minimum à cause du tassement ». Tous les couverts sont semés au semoir à disques. La principale difficulté aujourd’hui est le développement des couverts qui, du fait du manque d’eau – pas de pluie pendant 1 mois après le semis – sont restés chétifs pendant longtemps.
Les sols ne sont pas travaillés au printemps pour éviter la sécheresse de printemps et les mauvaises levées. Du fait des réglementations (les couverts doivent être incorporés), les couverts sont détruits mécaniquement avec une herse magnum avec une rangée de disques puis une application de glyphosate.

UNE PLATEFORME POUR MIEUX COMPRENDRE LE COMPORTEMENT DE CHAQUE ESPECE

En 2017, Arnaud a choisi de consacrer 10 ha à une plateforme de démonstration, où chaque espèce est implantée seule. L’objectif est de mieux comprendre comment les espèces se comportent seules, en comparant différentes modalités de travail du sol : profond (déchaumeur à disques puis travail profond avec dents), simplifié (déchaumeur à disques) et semis direct. Dans cette vidéo, Arnaud présente en quoi les caractéristiques de chaque espèce sont intéressantes dans son contexte pédoclimatique :

Pour chaque espèce de couverts quels sont les avantages et inconvénients ?
 Pourriez-vous utiliser les mêmes espèces sur votre exploitation (ou une exploitation au choix) ? Expliquez pourquoi, en vous aidant de la vidéo de vos connaissances et/ou d’autres sources
 Expliquer à l’aide d’un calcul pourquoi la féverole est peu adaptée à la production de semences sur l’exploitation d’Arnaud.

SD de tournesol en Roumanie
SD de tournesol en Roumanie
Semis direct de tournesol sur couvert. Récolte du blé en juillet, travail du sol à la dent sur 18 cm profondeur en août. Semis d’un mélange moutarde + pois. Gel du couvert puis semis du tournesol en SD à 63000 gr/ha puis application de glyphosate en post semis-prélevée.

APPREHENDER LA FERTILITE BIOLOGIQUE DES SOLS

Les pratiques mises en place et l’observation des sols au cours des 10 dernières années ont conduit Arnaud à penser que leur qualité augmente. Le taux de matière organique est élevé mais une grande partie de l’humus est stable et minéralise peu. Arnaud croit au pouvoir des couverts végétaux pour redynamiser le cycle de la matière organique et la vie du sol. Pour le prouver, il souhaiterait mettre en place avec l’aide d’étudiants une batterie d’indicateurs comme celle proposée par le projet Agrinnov : « visuellement je peux dire qu’il y a de plus en plus de vers de terre mais j’aimerai le mesurer précisément et découvrir d’autres indicateurs ». Un échange de connaissances et d’expériences « win-win » qui permettrait à Arnaud de comprendre comment les couverts et la diminution du travail du sol influence l’activité biologique.

En quoi consiste le projet Agrinnov ? Quels indicateurs Arnaud Charmetant pourrait-il facilement mettre en place sur son exploitation ? Proposez 5 diapositives pour présenter ces indicateurs.

Une association pour développer l’AC en Roumanie

« Très peu d’agriculteurs connaissent le matériel utilisé en bio, AC ou TCS, explique Nicolas. Mais les agriculteurs roumains adoptent plus facilement la nouveauté que les agris d’Europe de l’Ouest, avec un intérêt économique avant tout  ».
Nicolas, Arnaud et d’autres agriculteurs passionnés ont créé l’association AIDER pour développer une agriculture « à mi-chemin entre agriculture conventionnelle et agriculture biologique » par la vulgarisation, la mise en place d’essais, les échanges avec d’autres pays d’Europe et la production de références technico-économiques, par exemple sur l’impact des légumineuses sur la qualité des sols. Aujourd’hui l’association compte près de 70 adhérents pour 100 000 ha environ en Roumanie.

Autres applications pédagogiques :
 Les étudiants peuvent réaliser le même type de vidéo sur l’exploitation de leur choix en expliquant comment le choix des couverts et l’itinéraire technique sont influencés par le contexte pédoclimatique, économique, réglementaire et social.

Pour récupérer les cartes des parcellaires et les utiliser dans un cadre pédagogique, merci de m’envoyer un mail : opalinelysiak gmail.com



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