L’agriculture de conservation m’a sauvé la vie !

Laetitia Gilot (traduction) ; Volens Africa - avril 2009 -


Par Farai Ncube (CTDT) - Sekai Katiwo (43 ans) est veuve et élève cinq enfants, dont la benjamine de sa sœur. Les trois plus jeunes sont en âge d’être scolarisés, mais un seul a pu retourner à l’école en 2007. Sekai habite dans le district d’Uzumba Maramba Pfungwe, dans la circonscription électorale Marowe 8, sous l’autorité du chef Dyora. Grâce à l’agriculture de conservation, elle a non seulement assuré la sécurité alimentaire de son foyer, mais également recouvert sa dignité et l’estime d’elle-même, et s’est attiré amitié et considération de la part de sa communauté.

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Au moment de commencer son récit, Sekai baisse les yeux, prend une longue inspiration et garde un instant le silence. Elle me regarde ensuite avec un sourire radieux, qui éclaire ses grands yeux et sa bouche généreuse.

Elle débute son histoire en disant « Dieu mon ami a répondu à mes prières, il a été témoin de mes larmes durant ces quatre années passées à travailler dans les champs de riches propriétaires. A la mort de mon mari en 2003, j’ai perdu espoir et ai attrapé une maladie chronique. La vie était dure, je ne pouvais pas me permettre de mettre mes enfants à l’école. Je n’avais pas d’argent pour payer les frais de scolarité, ni même pour les habiller ou les nourrir.

J’étais fragilisée psychologiquement et épuisée. Mon fils de dix ans était malade. Je n’avais pas de travail ou d’activité pouvant me rapporter un peu d’argent. J’ai survécu en faisant maricho (travail au champ) pour Mr Amon Sekete et Mr Peter Chimbo, qui sont les gens les plus riches du village (elle pointe les fermes de la main). Je devais me lever très tôt et passer toute la journée à travailler dans les champs avec mes enfants.

Après avoir travaillé si durement, nous recevions pour tout paiement un seau de maïs, quelques dollars et parfois mazitye (de vieux vêtements). Les bons jours, j’achetais des tomates et des légumes pour les vendre au centre Katiyo. Cela me rapportait un peu d’argent, vite dépensé en soins médicaux à l’hôpital Mutawatawa.

Surveiller mes enfants était très dur, et je n’avais pas d’amis pour me soutenir ou me conseiller. Ma sœur est morte en 2005, en abandonnant une jeune fille de 15 ans (appelée Tentation), que j’ai prise en charge. Comme de juste, je m’en suis occupée et l’ai traitée comme ma propre fille.

La même année, Tendai, mon fils ainé (23 ans) a décroché un travail à Marondera comme domestique, “basa revanhukadzi “(travail de femme). Mon autre fils Tatenda (19 ans) est devenu gardien de bétail à Nyandire.

En 2006, lors d’une réunion de village (bira) au foyer de Marowe, on nous a annoncé l’organisation d’une formation en agriculture de conservation à l’école locale. Durant la même réunion, mon nom a circulé parmi tous les gens qui avaient besoin de travailleurs dans leurs champs pour la préparation de zhizha (la saison agricole). J’étais honteuse. Par chance, le jour de la formation je ne faisais pas maricho (travailler dans les champs d’autres personnes, en guise de paiement ou contre salaire).

J’ai donc décidé de suivre la formation, qui était dirigée par Mr Muchabaiwa, un agent Agritex (agents gouvernementaux de vulgarisation agricole) local. C’était la première fois de ma vie que j’entendais parler de « l’agriculture à la mode de Dieu », comme nous l’appelons. Cette dénomination me plaisait beaucoup, et m’a poussée à travailler encore plus dur, creusant les trous et cherchant du paillis pour mon champ. Le jour suivant, après avoir fait maricho, j’ai demandé à Mr Sekete des grains de maïs pour planter dans mon champ. Il a été généreux et m’en a donné environ 3 kg, que j’ai semé sur ma parcelle. Mes enfants et moi avons creusé les trous, c’était très fastidieux et je me suis demandé si tout cela en valait vraiment la peine. L’idée de mujogo (l’agriculture de conservation) n’enchantait pas vraiment mes enfants.

J’ai persévéré, et les ai encouragés à avoir confiance. Pour obtenir des tiges de maïs, qui servent de paillis, il fallait demander au chef du village, ce qui était très embarrassant. Il nous en a donné très peu, et les autres gens du village les utilisaient pour nourrir leur bétail. J’ai ensemencé mon champ, mais les différents espacements, comme l’écartement entre les lignes, les plants et la profondeur des trous, n’étaient pas très précis. J’ai essayé de me souvenir de ce qu’on nous avait appris à la formation, mais je n’étais plus sûre. Ma récolte était satisfaisante comparé aux autres champs des environs. Cette année-là du moins, j’ai réussi à récolter 7 sacs de 50 kg de maïs. J’étais très contente.

L’année suivante, j’ai suivi une formation en agriculture de conservation donnée par Mr Godfrey Madondoro du CTDT. J’ai aussi assisté à un cours donné par Mrs Kapfudza, d’Agritex. Ces fois-là, j’ai retranscrit les mesures à utiliser, comment épandre et stocker le paillis, ainsi que des méthodes de désherbage et de semis. Cette année-ci, me suis-je promise, je ferai mon possible et récolterai au moins 15 sacs. La même année, j’ai reçu 5 kg de graines et 12,5 kg d’engrais « Comp D » ainsi que 12,5 kg d’engrais de surface de Commtech. De la récolte 2006/2007, j’ai vendu 3 sacs de 50 kg de mais, et acheté un sac de 50 kg d’engrais Comp D. J’ai pu creuser les trous à temps, mais transporter le paillis dans le champ était une rude besogne. Nous devions transporter les charges sur nos têtes car nous n’avions ni charrette ni bétail pour nous aider. Cette saison 2008/09, j’ai reçu 25 kg d’engrais de surface, 25 kg de comp D et 5 kg de grain de maïs.

En février 2008, j’ai assisté à un « Green show » à la ferme de Fungai Gavaza. Il vit dans le village de Shangwa, dans le district de Marowe et pratique l’agriculture de conservation depuis 2005. Ma fille ! (elle couvre sa bouche de la main pour traduire son amusement) Un tel champ de maïs et une telle récolte ! Je n’en croyais pas mes yeux.

C’était incroyable. Le champ était propre, sans aucune mauvaises herbes, seulement couvert de tiges de mais servant de paillis, paita semunda watsvairwa separuvadze kuchena (comme si ce champ de mais avait été proprement balayé). Les tiges de mais étaient hautes à toucher le ciel, et très vertes. Les épis étaient énormes. J’ai été très impressionnée et ça m’a motivée à persévérer dans ce type d’agriculture. Ce qui m’a encore plus encouragée c’est le fait qu’auparavant Fungai et sa famille étaient pauvres et appartenaient à la classe des défavorisés tout comme moi.

Mais ce jour-là, dans sa ferme, il avait tellement de succès et semblait être devenu plus riche que tous les autres qui étaient venu apprendre de lui ! Au “Green show”, Mr Gavaza a appelé cette méthode “kurima nemujogo”, et c’est le nom que nous utilisons dans notre communauté.

L’année 2008 a été remplie de merveilles et de bénédictions. J’ai commencé à me faire des amis grâce aux sessions d’agriculture de conservation que je suivais. Je fréquente maintenant régulièrement les personnes pratiquant ce mode de culture. Un de mes amis m’a aussi invitée à joindre un projet de jardin potager soutenu par l’ONG Cluster Agricultural Development Services (CADS). Le jardin comporte huit membres, et nous nous rencontrons toutes les semaines pour apprendre des notions d’agriculture maraichère. Actuellement nous cultivons du gombo, des tomates, de la patate douce et des haricots. J’ai aussi été sélectionnée pour être une cultivatrice de légumes traditionnels, et j’ai reçu des graines de Commtech.

L’agriculture de conservation m’a offert de nouvelles opportunités. Je ne suis plus seule et dépendante. Maintenant j’ai des amis qui me supportent et me donnent la force de lutter.

J’en ai la certitude et je le dis avec confiance et enthousiasme : l’agriculture de conservation est vraiment la meilleure méthode de culture. Ma dernière récolte se monte à 16 sacs de 50 kg de maïs. J’ai aussi donné des semences à 5 ménages se trouvant dans la même situation que moi quelques années auparavant. Ma famille est maintenant assurée de manger à sa faim, et nous ne nous endormons plus le ventre creux. Nous ne travaillons plus comme journaliers dans d’autres fermes. Je suis maintenant reconnue et respectée dans ma communauté.

Grâce à l’agriculture de conservation, j’ai vendu 6 sacs de mais et réussi à payer les frais de scolarité de mon fils pour qu’il puisse continuer ses études. J’ai aussi acheté une couverture “2 en 1” (épaisse) importée d’Afrique du Sud, ainsi que de la vaisselle et des seaux pour notre famille.

(Elle se remémore soudain autre chose, et ses yeux se mettent à briller) J’ai aussi obtenu une carte d’identité, ce que je n’avais jamais eu auparavant, et des certificats de naissance pour deux de mes enfants. J’ai formé ma soeur, Zviedzei Nyamapfeni, à l’agriculture de conservation, et lui ai donné un peu d’engrais de surface. Kurima nemujogo a amené tellement de changements dans ma vie. Cela a vraiment bouleversé mon existence.

Aujourd’hui, je suis fière de dire que j’ai gagné le meilleur (et le premier) prix d’agriculture de conservation de mon district. Comme Fungai, j’ai accueilli des gens dans ma ferme. Cela m’a rendue fière. C’était gratifiant de pouvoir mettre en valeur mes compétences dans ce domaine. Je remercie le CTDT et Agritex pour les connaissances et les semences qu’ils m’ont données.

De ma culture de mais, je m’attends à récolter pas moins de 20 sacs de 50 kg (donc 1 tonne). Je suis maintenant à même de faire des projets et de travailler en sachant que ma famille mangera toujours à sa faim. J’ai du temps pour cultiver mes champs, pour les tâches ménagères et pour visiter mes amis. Je faisais partie des laissés-pour-compte de ma communauté, sans rien à offrir ou à valoriser, mais aujourd’hui j’ai retrouvé ma dignité. L’agriculture de conservation a vraiment amélioré ma vie.

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