Denis Le Chatelier : « Le concept d’agroécologie s’applique à toutes les agricultures »

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Denis Le ChatelierDenis Le Chatelier est directeur de collection dans les domaines du végétal et du machinisme agricole aux Éditions France Agricole – la maison d’édition associée au magazine du même nom. Ingénieur agricole, auteur, journaliste agricole pendant près de douze ans puis consultant en communication… Voilà cinq ans qu’il œuvre pour que les séries qu’il dirige au sein de la collection Agriproduction soient au diapason des évolutions récentes de l’agriculture, notamment en matière d’agroécologie.

Camille Atlani : En septembre dernier, à l’occasion du Symposium sur l’Agroécologie de la FAO, la Confédération Paysanne et d’autres signaient un appel exprimant que l’agroécologie ne pouvait être que paysanne ; au même moment, Stéphane Le Foll publiait une tribune proposant d’engager toutes les agricultures, y compris conventionnelles, dans l’agroécologie.

En 2012, les Editions France Agricole publiaient la seconde édition du Traité d’Agroécologie de Joseph Pousset, postfacée à la fois par Régis Hochart, ancien porte-parole de la Confédération Paysanne, et par Jean-Michel Lemétayer et Xavier Beulin, ex- et actuel présidents de la FNSEA1. Il y a-t-il à France Agricole une intention d’ouvrir le dialogue et de faire le lien entre ces deux approches ?

Denis Le Chatelier : Il y a plusieurs approches de l’agroécologie car c’est un concept qui est encore en devenir. Si la littérature nous apprend qu’il a été inventé au début du siècle dernier, force est de reconnaître que l’on ne parle réellement d’agroécologie que depuis une dizaine d’années. Il est donc normal que ces débats existent encore et que la compréhension du concept soit différente selon que l’on s’appelle Confédération Paysanne ou FNSEA 1. Ces tropismes se retrouvent d’ailleurs dans les ouvrages que nous publions, même si depuis cinq ans nous essayons – avec la directrice des éditions Marie-Laure Dechâtre – d’ouvrir un peu tout cela.

Personnellement je pense que l’on assiste à une évolution majeure des systèmes de production mondiaux, mais pas à une révolution. Nous ne sommes pas dans une stratégie de rupture comme au milieu du siècle dernier avec la révolution verte. Aujourd’hui, nous pourrions plutôt parler de progressivité : les techniques agroécologiques sont en train de progressivement s’installer dans les systèmes actuels. L’agroécologie se distille, fait percoler ses principes dans les agricultures dites conventionnelles. Il est donc normal que ces nouvelles solutions, mais aussi ces nouvelles manières de réfléchir, soient récupérées par les structures en place, parce que quoi qu’il arrive les structures restent. Les prescripteurs, chercheurs, développeurs existants qui ont été formés sous d’autres concepts doivent s’approprier ces nouvelles manières de penser. Ce nouveau développement agricole devra se faire par eux.

Ce changement de paradigme se reflète dans l’évolution des Éditions France Agricole. Avant, les Éditions étaient normalisées, à l’image du magazine qui était un journal professionnel conventionnel, pas militant. La maison d’édition ne pouvait donc pas se permettre d’être iconoclaste. Nous avions publié à l’époque quelques ouvrages qui n’étaient pas dans le sens du vent (et qui se sont révélés précurseurs par la suite), mais dans une collection annexe. Aujourd’hui, tout se retrouve dans notre collection Agriproduction et personne n’y voit de problème. C’est très révélateur. D’ailleurs le magazine propose aussi désormais de plus en plus d’articles sur le non-labour, les semis sous couvert, les circuits courts… Autant de sujets qui, il y a vingt ans, paraissaient être l’apanage de « dangereux agitateurs ».

C.A. : Vous êtes co-auteur avec Christian Férault du livre Une Histoire des Agricultures publié en 2012. Pourquoi le pluriel ? Avec cette perspective historique, où vous semblent se diriger nos agricultures ?

D.L.C. : D’abord je précise que Christian Férault, qui m’a fait l’amitié de me confier la rédaction d’une partie de ce livre, en est l’auteur principal, donc je tiens à lui rendre hommage. Des agricultures tout simplement parce qu’en fonction à la fois des époques et des contextes pédoclimatiques, les agricultures ne sont pas les mêmes. Par ailleurs – et cela répond à votre seconde question – il est clair pour nous que nous n’allons pas demain développer un modèle unique d’agriculture. Certaines pratiques, comme les couverts végétaux, sont une très bonne solution dans certains contextes mais pas dans d’autres. En revanche je pense que le concept d’agroécologie s’applique à toutes les agricultures.

Je disais qu’il n’y aurait pas de révolution comme dans les années 50-60 où, en l’espace d’une génération, quinze personnes étaient remplacées par une machine et les rendements passaient de 20 à 80 quintaux. Là il est possible de parler de révolution car cela a induit des conséquences sociales qui ont eu une répercussion sur toute la société. Ce qu’il se passe de nos jours avec l’agroécologie sera moins spectaculaire : il y aura d’autres indicateurs qui ne seront pas technico-économiques comme ceux que je viens de donner, mais plutôt environnementaux, d’économies de ressources, etc.

Dans les esprits, en revanche, il y aura un grand changement. Notamment avec cette idée d’imitation de la nature, alors que la révolution verte avait au contraire tout artificialisé. L’idée s’est installée progressivement dans les esprits, mais désormais elle s’impose à tous. Certains la poussent parfois à l’extrême ce qui peut susciter du rejet, comme tout radicalisme. Mais cela peut aussi être appréhendé avec pragmatisme et je ne connais pas aujourd’hui une seule personne disant que chercher à imiter la nature est folklorique. Observer ce qu’elle fait, étudier les relations symbiotiques entre les différentes espèces végétales, animales, les sous-espèces… C’est un champ extraordinaire qui s’ouvre. Pour un jeune étudiant agro ou biologiste, c’est infiniment plus intéressant de se consacrer à cela qu’à la productivité marginale de l’unité d’azote supplémentaire !

Ce n’est que le début, parfois nous n’en sommes qu’à l’étape de promesse, mais tous les jours il y a des idées nouvelles, des preuves, des applications à grande échelle de procédés qui mettent en interaction positive les organismes vivants. L’agriculture biologique est une réussite sur le plan micro-économique avec des milliers d’exploitations, notamment en viticulture, qui ont trouvé le bon compromis entre contraintes agronomiques et l’indispensable valorisation économique. Et cela marche – cela marche dans la durée.

Le second élément crucial dans l’agroécologie, qui participe à ce nouveau paradigme, c’est le fait de mieux prendre en compte les innovations de terrain spontanées. C’est une manière d’ouvrir le développement agricole par rapport au passé où nous étions vraiment dans une logique « top-down » : l’INRA disait que telle technique était bien, Arvalis validait et disait que dans telle région il fallait l’appliquer de telle manière, puis l’agriculteur faisait. Aujourd’hui l’innovation peut venir du terrain et les chercheurs vont de plus en plus regarder ce qui se fait déjà in situ.

C.A. : Vous avez mentionné les évolutions récentes au sein des Éditions France Agricole. Aujourd’hui, quelles sont les collections proposées par cette maison d’édition ?

D.L.C. : Nous publions deux grandes collections : la première, Agriproduction, regroupe tous les ouvrages professionnels, très « techniques métiers », pour les agriculteurs. Lorsque je parle ici d’agriculteurs, j’y inclus les prescripteurs comme les conseillers agricoles, mais aussi l’enseignement et les professeurs, pourquoi pas les élèves… Dans Agriproduction, nous traitons tous les thèmes du végétal, de l’animal et du machinisme, avec pour ligne directrice la valeur d’usage : ce sont des livres qui doivent servir à rendre le lecteur plus performant dans l’exercice de sa profession ou dans le développement de ses connaissances. Certains titres seront spécifiquement rédigés pour des agriculteurs à la recherche d’applications pratiques pour leur métier au quotidien ; d’autres s’adresseront plus aux prescripteurs, aux conseillers ou encore aux enseignants pour construire un cours – à chacun sa valeur d’usage !

La seconde collection, Agridécisions, est dédiée à la gestion de l’entreprise agricole : gestion, droit et commercialisation. Nous publions également, sous la marque Campagne et Compagnie, des ouvrages qui s’adressent aux agriculteurs ainsi qu’à leurs proches, donc plus « grand public ». Si ces ouvrages-ci ont toujours un lien avec la nature, ils ne traitent pas forcément d’agriculture à proprement parler. Par exemple, vient de paraître un livre intitulé Une Campagne pour les Arbres sur le rôle de l’arbre, d’un point de vue historique et de nos jours, dans les paysages ruraux comme dans les villages. Ici, il ne s’agit donc pas d’un ouvrage sur comment mieux produire pour les agriculteurs, mais cela a tout de même un lien avec l’agriculture.

C.A. : Il y a-t-il un ouvrage dont vous avez envie de parler, qui vous tient à cœur ?

D.L.C. : J’essaye de ne pas avoir de parti-pris pour mes différents auteurs ! Si je devais recommander un ouvrage à un étudiant en BTS ou ingénieur agro ce serait Systèmes Intégrés : une troisième voie en grande culture. Je l’aime beaucoup car il balaye tous les sujets, tous les outils avec une approche vraiment systémique. J’aime aussi beaucoup Les Couverts Végétaux parce que c’est du 100% pragmatique qui s’appuie sur des vérités biologiques. Cela fait dix ans que les auteurs, qui ont un très bon bagage technique, observent ce que font les agriculteurs sur le terrain et les accompagnent dans ce domaine. Ils sont dans la réflexion, ils posent des questions, ils affirment des choses qu’ils ont vu et vérifié et ils sont connus pour cette honnêteté intellectuelle. Ils sont vraiment dans le pragmatisme et non dans l’idéologie – ce sont des pragmatiques éclairés ! Cela a beaucoup de valeur.

FOOD FOR THOUGHTS

- Le site des Éditions France Agricole.

- Joseph Pousset, Traité d’Agroécologie. Pour une agriculture naturelle, 2012.

- Christian Férault et Denis Le Chatelier, Une histoire des agricultures, 2012.

- Philippe Viaux, Systèmes intégrés. Une troisième voie en grande culture, 2013

- Frédéric Thomas et Matthieu Archambeaud, Les couverts végétaux. Gestion pratique de l’interculture, 2013.

- Symposium International de la FAO sur l’Agroécologie



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