Contributions

  • Herbert Bartz
  • Le parcours du Vendée Globe
  • Secteur de l'association italienne AIPAS
21
août
2015

L’aventure d’un assolement en commun

La SEP de Bord (622 ha), située entre la forêt d’Othe et la rivière de l’Armançon dans l’Yonne, est née de l’association de 4 exploitations voisines en 2009. Nous (Jean et Pierre, Thierry, Yves et Stéphane) avons décidé de nous lancer dans une aventure : la création d’un assolement commun grandes cultures avec pour fil directeur « Produire mieux ensemble ». A noter que Jean et Pierre, naisseurs engraisseurs porcins et un atelier poulets de chair, ont conservé la partie élevage dans leur Gaec. Le choix fut alors pris de changer nos habitudes techniques pour explorer la voie de l’agriculture de conservation des sols. La bêche roulante Compil fut le premier investissement pour déchaumer et enfouir nos semis de céréales effectués à la volée au DP12. Progressivement la vie du sol est revenue, nous permettant des essais de semis direct (Great Plain puis JD 750A puis Sky Easydrill depuis janvier). Aujourd’hui avec la labellisation de notre GIEE, nous confortons notre orientation en AC et partageons nos expériences.


11
septembre
2014

Polyface farm, La ferme aux multiples visages

Élu par le Time magazine comme l’un des plus grands agriculteurs innovateurs au monde, Joel Salatin est devenu une grande référence de l’agriculture de régénération. Fermier innovant et créatif, il a fait de la biomimicrie (imitation des procédés ou évènements naturels) un atout majeur.

Joel est une personne atypique et une force de la nature, un exemple d’un pionnier qui de presque rien a construit une belle entreprise profitable sans quelconque aide financière. Il défend avec ferveur le monde agricole et son importance en inspirant les jeunes agriculteurs à changer leur regard sur la fonction agraire.

" Nous devons arrêter cette mentalité incessante de victime où quelqu’un d’autre devra réparer ce qui a été détruit, ou quelqu’un d’autre doive me rendre heureux ou que je doive ma santé à quelqu’un d’autre. Tout ceci est de notre responsabilité, pas de celle du voisin ou du gouvernement, de l’église ou autre. "

Le site de Romain Loiseau : http://greenagainlanddesigns.com

Une vidéo sur Joel Salatin : ici

Le livre de Salatin : You Can Farm

Présentation globale de la ferme

Joel Salatin - permaculture et agroécologieDepuis quelques années maintenant, le monde agricole parle de Joel Salatin et de sa ferme " POLYFACE FARM ". Au cœur de la vallée de Shenandoah en Virginie (USA), Polyface, Inc est une propriété familiale de 200 ha, multi-générationnelle, fondée sur le pâturage rationnel rotatif d’André Voisin (ou la gestion holistique de Allan Savory) allant bien au-delà du " label bio et organique ". Dans une quête d’un sol riche, vivant et profond, l’approche de J. Salatin ne se limite pas à de simples labels mais s’engage vers une recherche de la régénération des sols et du bien-être de leur système entier. La structure générale (organisation et infrastructures) de la ferme est ici l’un des éléments le plus intéressant et important.

La ferme utilise des méthodes non-conventionnelles et innovatrices avec pour but de développer l’entreprise agricole pour qu’elle soit émotionnellement et économiquement profitable dans un environnement équilibré. La mission de l’entreprise polyface farm est de faciliter la duplication de ce genre d’entreprise agricole dans le monde.

L’âge moyen des agriculteurs dans le monde en développement approche 60 ans et d’ici 15 ans, 40% de toutes les fermes auront changé de mains. Polyface farm veut semer une nouvelle génération d’agriculteurs innovants, de gens qui sont prêts à sortir des sentiers battus.

Leur production principale est basée sur la protéine animale en pâturage avec une variété de micro-entreprises comme l’élevage de bovins, de porcs, de volailles fermières (œufs, poulets, dindes), de lapins, les produits forestiers et autres dérivés (BRF, bois de chauffage et de construction, compost, excès de légumes). La ferme fournit des restaurants et autres, un point de vente direct à la ferme, une boutique en ligne.

Polyface met l’accent sur la " production et la vente locale " de leurs produits. Les Salatin encouragent donc les gens à acheter localement pour sauver les petites entreprises et estiment qu’il est avantageux pour les consommateurs de connaitre leurs agriculteurs et d’où provient leur nourriture.

Définissons le contexte

Lors d’un cours en Angleterre organisé en ce mars 2013 par RegenAG int., Joel à raconté l’histoire de sa région. Lorsque les premiers colons blancs sont venus sur les montagnes et dans les vallées (en Virginie), le paysage était constitué d’écosystèmes Silvo-pastoraux avec de l’herbe très haute contenant des variété abondantes d’arbres largement espacés qui faisaient équipe avec la faune locale. Dans les années 1960 la terre arable sur la ferme des Salatin avait été entraînée par érosion dans la baie de Chesapeake à cause des méthodes agricoles qui avaient précédées (maïs principalement). Quand les parents de Joel ont acheté la ferme, le terrain était incroyablement marqué par de grandes zébrures de roche nue. De l’abondance à la dégradation totale en deux siècles ... Joel décrit comment son père a dû faire avec de vieux pneus de voiture en les remplissant de béton et avec des tubes dans le milieu afin qu’ils puissent soutenir leurs clôtures électriques pour contenir les animaux ; l’érosion du sol était si importante.

Joel raconta encore qu’en 1830, deux événements importants ont eu lieu. Le McCormick Reaper a été breveté et une ferme hippomobile a été créée pour moissonner les céréales (et aussi que Charles Darwin mit la voile sur le Beagle).

Ces événements ont signifié la naissance de deux phénomènes :

- La mécanisation : nous pouvions soudainement labourer beaucoup plus de terres qu’avant et puis la transformation du grain qui était rendue plus facile ;

- Que la vie, avec Darwin, n’est plus considérée comme sacrée, autrement dit, n’est plus respectée (comme dans les méthodes traditionnelles) dans un monde réductionniste et mécanique ;

En 1961, cette petite ferme rocheuse ne pouvait même plus faire vivre une famille lorsque son père l’avait achetée. Maintenant, les sols y sont profonds et la ferme de départ, avec celles louées dans le voisinage, produisent 2 millions de dollars par an et paie 22 salaires. Tout cela sans un seul sac d’engrais. Leur structure animalière leur a permis de créer de la terre rapidement soit par leurs déjections (incluant la litière des animaux), soit par les rotations en pâturage. Ses méthodes sont adaptables sur 75 hectares comme sur 15 000 hectares. Ils peuvent être appliqués n’importe où. " Si ce modèle fonctionne à petite ou grande échelle, alors cela devient une opportunité pour les petits et grands agriculteurs. "

Principe de superposition

Fermier innovant et créatif, Joel Salatin a fait de la biomimicrie (imitation des procédés ou évènements naturels) un atout majeur. En raison de la complexité des différents systèmes, je n’entre pas trop dans les détails et des explications qui demandent beaucoup plus pages !! merci de votre compréhension.

Tous les jours, l’équipe de polyface farm se partage les différentes tâches basées principalement sur la protéine animale copiant le motif des grandes migrations des herbivores.

Tout d’abord, quel est le motif de ces grandes migrations ? Les herbivores à l’état sauvage (Afrique, Amérique du nord, Mongolie… agissent ensemble en troupeau, serrés et groupés, pour se protéger contre les prédateurs. Ils broutent intensément et rapidement sur ​​chaque zone de leur passage. Les herbivores broutent, piétinent et fume de leurs excréments les sols et n’ont pas l’occasion de brouter de manière sélective en fonction de la compétition aux tendres herbacés. Ils mangent ou écrasent toute la biomasse sur l’offre. Les écologistes ont noté qu’une fois que le troupeau se déplace, le système non seulement récupère mais se régénère bien mieux.

A la ferme, le pâturage mobile (le VRAI mob-grazing selon la gestion holistique ou selon le système d’André Voisin) imite le comportement des troupeaux à l’état sauvage en contenant les animaux sur une certaine superficie, puis les passer sur une autre pâture avant qu’ils sur-pâturent. Il y a différentes façons de le faire. Mais tout d’abord, quand est-ce le meilleur moment pour changer les bovins de champs ?

L’analogie des trois âges de l’herbe :

- Il y a d’abord l’herbe " en couches " ou à l’état végétatif, qui est courte, sucrée, celle qui est généralement surpâturée, et à croissance lente ;
- Ensuite, il y a l’herbe " adolescente " ou à la hauteur des bottes ; qui a une croissance beaucoup plus rapide : c’est elle qui doit-être broutée ;
- Enfin, il y a les " vieilles herbes " au stade reproductif qui est de grande taille et également à croissance lente.

JPEG - 48.4 ko

L’herbe " adolescente " est la plus efficace pour convertir l’énergie solaire en biomasse. Le rôle de l’herbivore est de tailler dedans et de faire ainsi redémarrer la phase de croissance rapide de l’herbe lorsque la croissance métabolique est à sa hauteur.

" Des pâturages en bonne santé peuvent séquestrer beaucoup plus de carbone que ne le peuvent les forêts. Nous avons à nos pieds l’une des solutions clé du changement climatique ".

Comparée à la structure concentrique de l’arbre, la structure linéaire d’une herbe ressemble plutôt à une " autoroute " pouvant transformer l’énergie solaire bien plus rapidement et efficacement qu’un arbre et peut donc séquestrer plus de carbone. Contrairement à la forêt, nous n’avons pas besoin de la couper à ras, nous la taillons seulement à l’aide des herbivores.


Les vaches : pâturage mobile

Joel Salatin - pâturage tournantUn demi-hectare d’herbe saine peut séquestrer plus de carbone que 2 000 vaches se nourrissant d’herbe, peuvent émettre. Voici une équation pour savoir comment pratiquer le pâturage mobile ; à savoir premièrement, combien d’espace nous faut il donner au troupeau et quand les déplacer :

Vaches x jour (calculée par la hauteur de l’herbe) sur un demi-hectare (ou hectare)

Une vache signifie l’équivalent d’une vache adulte, donc si vous avez des génisses, vous avez besoin de travailler en masse équivalente. Les jours sont calculés par la hauteur de l’herbe et combien de temps cela prendrait au troupeau pour brouter la biomasse, mais sans la surpâturer. Plus gros est le troupeau, plus grand doit être le paddock. Tous les paddocks ont un approvisionnement mobile en eau, un complément en minéraux et une " remorque à ombre " en option. Les arbres et les étangs ne sont généralement pas inclus dans les clôtures. La recherche a montré que les vaches gagnent 3,5 kg/jour si l’ombre leur est fournie en été dans un climat comme celui de la Virginie. « Si vos vaches cherchent l’ombre, alors vous devez la leur fournir », explique Joel. Les toiles d’ombrage empêchent également l’évaporation de l’urine et améliore la capture de l’azote dans le sol. Les seules choses qui ne bougent pas sont les deux clôtures de périmètre.

" Je suis un fan de la clôture électrique. La clôture électrique portable contient le troupeau et il n’y a aucun problème à déplacer les vaches car elles aiment être déplacées sur de la nouvelle herbe, fraîche, pleine d’énergie et douce surnommé le " Salad Bar " (buffet de crudités).


La volaille

Joel Salatin - poulaillers mobilesComme dans le milieu sauvage, les volailles arrivent trois à quatre jours plus tard sur les paddocks broutés. Elles sont contenues en clôtures électriques avec leur poulailler portable pour les pondeuses et en tracteurs mobiles pour les poulets. Les vaches ont laissées leurs précieuses bouses dans les pâturages nouvellement taillés et les insectes ont pondu leurs œufs. Les poules étalent donc les bouses pour en manger les asticots ou autre insecte tout en fertilisant la pâture et en échange de ce service, les œufs en deviennent donc un sous-produit. Si vous avez vu un pâturage traditionnel vous reconnaîtrez ces proliférations d’azote où l’herbe est plus verte. Les vaches n’aiment pas pâturer là où elles ont déjetées dans le passé. Cette méthode nettoie et désinfecte les pâturages ajoutant le fumiers des volailles.

Encore une fois, le poulailler est une conception mobile simple pour les mois les plus chauds et les poules, tout comme les porcs sont fouilleuses et sont ainsi donc contenus dans une clôture électrique. Elles sont bougées sur de nouvelles terres fraîches dès qu’il est nécessaire et sont aussi nourris de grain.


Parlons cochons

Joel Salatin - cochons forestiers« La perturbation dans la vie est le précurseur de l’innovation et du succès ».

Joel Salatin met 50 porcs sur un quart d’hectare en paddock avec deux tonnes de nourriture. Si les porcs pèsent 45 kg, ils y restent pendant 8 jours. S’ils pèsent 90 kg, il réduit de moitié le temps de présence. Les porcs ratissent les environs et mangent des insectes... Il appelle cela « l’exercice de l’écologie » car ensuite la repousse des graminées se fait à un rythme plus rapide. Puis il envoie les porcs dans la forêt dans un parc de 2 hectares. Ils peuvent à nouveau arracher les ronces et les repousses d’arbres, manger les insectes qui affectent les arbres et laissant aussi leurs déjections. Les arbres poussent mieux, les porcs respirent les spores et puis les expirent, propageant les champignons bénéfiques dans leur sillage. Ainsi, le revenu de la forêt est bien meilleur. Les cochons sont aussi utilisés pour préparer les sols maraîchers ou préparer de nouvelles pâtures.


Autres productions

Donc, si je résume. Ce modèle basé sur les grandes migrations des herbivores dans les grandes prairies commence ici par le passage des bovins, suivis par les poules et poulets. Mais comme dans toute prairie, il y a d’autres animaux comme les lapins. La mise en cage mobile des lapins sur un demi-hectare de pâturage peut générer 40 000 dollars par an. Ils ont un régime alimentaire à base d’herbe et sont élevés sélectivement par le fils Salatin qui a démarré sa propre entreprise à l’âge de neuf ans. Pour agrandir la variété des produits, ils alternent aussi dans les rotations en pâture, dindes et dindons.


Logement des animaux en hiver

Les serres, qui en été servent à des fins maraîchères, sont utilisées pour accueillir les porcs, les poulets et les lapins où tout le monde vit " superposé ". Les porcs vivent au niveau du sol, les poules au-dessus d’eux et les lapins dans des cages sur les côtés. Les cochons raffolent des crottes de lapin. Les serres offrent un abri aux animaux qui laissent derrière eux un environnement bien désherbé et fumé ; par ailleurs, en mélangeant les espèces animales, les agents pathogènes sont beaucoup moins offensifs (phénomène de confusion).

Les vaches quand à elles, sont logées dans de simples étables ouvertes. Cette technique mise au point par Joel est très innovante car elles regroupent différents éléments qui agissent en synergie. Tout d’abord, La litière est entretenue directement à même la terre. La litière s’y empile et devient profonde et haute à la fin de la saison. Le pourcentage C/N est respecté et la litière reste donc saine et chaude, ce que les bovins aiment. Ils consomment donc moins de foin pour maintenir leur énergie corporelle. Entre les deux couches de paille ou de plaquette de bois et de déjections, du mais et de l’orge sont semés et laissés à fermenter. Les mangeoires à foin sont conçues pour être haussées mécaniquement (car la litière s’épaissit au fur et à mesure de l’hiver) pour faire en sorte que l’alimentation reste hygiénique tout comme les abreuvoirs.

Après que les vaches soient retournées au pâturage à la belle saison, viennent les cochons qui occupent l’étable pour une quarantaine de jours. Ils remuent donc cette litière compactée qui peut aller jusqu’à 1,20 m de haut pour y trouver le maïs fermenté (dont ils raffolent). La litière anaérobie s’oxygène et le compostage peut alors commencer. Ensuite, ce compost est placé à l’extérieur en tas. A la fin du processus, il est emballé, vendu ou étendu en plein champ. Une litière faite et compostée de cette manière est bien plus riche qu’un fumier standard car les différents éléments " crus " ont été chauffés et transformés par les micro-organismes et organismes. Les pathogènes ont brulés et la matière est maintenant directement assimilable par les sols.

Par ailleurs, en hiver en forêt, l’heure est à la tronçonneuse et au broyeur… Comme pour beaucoup d’agriculteurs, durant la saison dormante et donc la plus calme, les employés de polyface farm en profitent pour exploiter 200 hectares de bois alentour. Ils débitent des troncs d’arbres pour être utilisés soit brut en constructions ou en rénovations ou alors pour la production de planches, poutres etc. Ils font bien entendu du bois de chauffage et transforment le branchage en BRF ou plaquettes utilisées pour les besoins de la ferme et vendu au public.

Le " Stacking " ou superposition, la clé de la réussite

Vous l’aurez compris, Joel Salatin n’empile pas seulement les animaux en serres ou en régimes de pâturage sur ses terres. Il a également fait de même avec différentes entreprises complémentaires à la ferme. Il l’appelle « empilage synergique gratuit d’entreprises saisonnières » ! Un autre exemple, Il a trouvé un cultivateur de champignons shiitakes (variété du japon) qui a mis en place un système sur le côté ombragé sous les combles de son hangar. Il effectue aussi des visites de la ferme pour les enfants, des foires alimentaires ainsi que d’un service de livraison directe aux clients avec la vente des produits de la ferme (bétail, œufs…).

L’un ne va pas sans l’autre, si Polyface farm à réussi au niveau de leur production, ils ont aussi su mettre en œuvre un plan stratégique commercial solide. Leur marché à été intelligemment établit et vous sera décrit lors de mon prochain article.


28
mai
2014

Des vers de terre pour quoi faire ?

JPEG - 145.8 koLe lien entre la qualité des sols et l’abondance des vers de terre est maintenant bien établi. Les effets positifs http://agriculture-de-conservation.com/L-importance-de-la-biodiversite-du.html de leurs activités commencent à être connus : décomposition et enfouissement des matières végétales, création de porosité permettant à l’eau de s’infiltrer dans le sol et aux racines de trouver un chemin préférentiel, participation à l’élaboration des agrégats, stimulation de la vie microbiologique des sols… L’intérêt de les favoriser par des pratiques adaptées n’est plus à démontrer et cette idée fait son chemin, particulièrement chez ceux qui se préoccupent d’agriculture de conservation. A juste titre on cherche à favoriser le nombre et la biomasse des vers de terre. On peut cependant pousser plus loin que cette simple question de quantité et se demander quels vers on chercher à avoir et pour quoi faire.

Des vers pour quoi faire ? On parle d’abondance de lombrics mais finalement, ce qui nous intéresse pour la qualité des sols, ce n’est pas tant la quantité de vers présents que l’intensité de leurs activités. Autrement dit, mieux vaut un petit dynamique que trois gros paresseux… Denis Piron, dans sa thèse de doctorat, et Guénola Pérès [1], dans un article paru en 2010, ont montré qu’il n’y avait pas forcément de corrélation entre les deux : plus de vers ne veut pas forcément dire plus d’activité. Par exemple, un apport de fumier a tendance à favoriser l’abondance des vers mais à inhiber leur activité. C’est somme toute assez logique : apporter une nourriture abondante favorise la reproduction des lombrics, mais cette même grande quantité de nourriture déposée juste « sous leur nez » ne les incite pas à se déplacer. Ainsi, si on voulait favoriser au maximum l’activité des lombrics, il faudrait alterner les apports de végétaux ou de fumiers avec des périodes où le sol serait laissé nu ou quasi… facile à dire, pas à faire, et pas forcément souhaitable non plus au regard des autres critères agronomiques. En revanche, on peut en conclure que si un sol devait rester pendant une courte période avec une couverture minimale, ce ne serait pas une catastrophe du point de vue de l’activité des vers de terre : obligés d’aller chercher leur nourriture un peu plus loin, ils seraient plus actifs.

Quant à la nature des vers de terre, Marcel Bouché a défini trois grandes familles. Les épigés, qui vivent dans la litière ou dans les premiers centimètres du sol, décomposent les végétaux et s’en nourrissent. Les anéciques se déplacent verticalement dans le sol : ils creusent des galeries pouvant descendre à trois mètres de profondeur et mélangent la matière organique à la matière minérale. Les endogés, qui vivent dans le sol et se nourrissent de matière organique partiellement dégradée, participent à la création de la structure grumeleuse. Les activités de ces trois grandes familles sont complémentaires. Les endogés se nourrissent des débris végétaux fragmentés par les épigés, les anéciques creusent des grosses galeries verticales pérennes qui permettent à l’eau de s’infiltrer tandis que les épigés créent une sorte d’« éponge » dans laquelle elle est stockée, etc. Par conséquent, plus qu’une famille ou une autre, c’est la diversité des vers de terre qu’il faut encourager.

La présence ou l’absence d’épigés est déterminante dans la décomposition des végétaux. Hélas, ceux-ci sont également les plus fragiles. Parce qu’ils vivent en surface, ils sont plus sensibles aux événements météorologiques mais aussi aux interventions de l’homme sur la parcelle. Le labour, notamment, leur est très défavorable car il enfouit les résidus dont ils se nourrissent, ainsi que les vers eux-mêmes. Il n’est pas rare que des prélèvements dans une parcelle labourée ne comportent aucun épigé. Il en va de même pour les anéciques juvéniles, également importants, mais fragiles. En revanche, les endogés qui se réfugient volontiers sous le fond de labour craignent moins le passage de la charrue et ne seront pénalisés qu’indirectement, par l’absence ou la trop faible abondance des vers des deux autres familles. L’objectif de favoriser la diversité des vers de terre conduit immanquablement à envisager une réduction du travail du sol, surtout au printemps et à l’automne (période d’activité maximale des lombrics) et un arrêt de toutes les techniques avec retournement, qui pénalisent fortement les épigés et les anéciques. Voilà qui plaide pleinement pour l’agriculture de conservation.


25
mai
2014

Ce que labourer veut dire

JPEG - 203.7 koBeaucoup de facteurs se conjuguent pour faire obstacle à une large mise en place des TCS. Il y a bien sûr la résistance au changement. Il y a la peur : peur des difficultés techniques, réelles ou fantasmées, peur de ne pas savoir faire, peur des conséquences économiques en cas d’échec. Il est vrai qu’un tel bouleversement de ses pratiques ne se décide pas à la légère. Mais au-delà des appréhensions légitimes, il me semble qu’il existe des freins plus profonds. Certes, aux tout débuts, le labour servait avant tout à supprimer les adventices et, éventuellement, à ameublir le sol avant le semis. Mais il s’est chargé de valeurs supplémentaires, symboliques, dont on aurait tort de négliger la portée.

Le mot « labour » est issu du latin labor qui signifie « travail ». Labourer et travailler étaient donc dès les débuts de notre langue des synonymes, ce qui montre la forte implication du labour dans les opérations culturales mais aussi son importance dans la culture collective. Le Duc de Sully (1560-1641) a dit : « Labourage et pâturage sont les deux mamelles dont la France est alimentée ». Dans cette parole restée célèbre, le mot « labourage » désigne à lui seul la totalité du travail dévolu aux cultures. C’est ainsi qu’au cours de l’histoire, le labour reste le symbole du travail de l’homme dans le champ. Que signifie alors cesser de labourer ? Envisager de ne plus « travailler » la terre peut être difficile, surtout pour ceux chez qui la fameuse « valeur travail » est profondément ancrée dans une culture séculaire. Est-ce un acte de renoncement ? De la paresse ? Un abandon ? Même si l’on sait bien que l’agriculture de conservation ne signifie pas qu’on ne fait rien, ne plus pratiquer ce geste vieux comme l’agriculture peut être vécu –négativement- de cette manière.

Le labour est chargé de fonctions sociales et symboliques parce que l’intervention humaine est intrinsèquement fondatrice de l’agriculture : lorsque l’Homme a cessé de simplement cueillir sa nourriture et qu’il a cherché à agir sur le cours des choses -en préparant le sol, en semant des graines- il est devenu agriculteur. Au-delà, si l’on considère l’opposition traditionnelle entre nature et culture, le labour permet de« cultiver » la terre, ce qui est une manière de la soustraire à la seule volonté de la nature pour la soumettre à celle de l’Homme. En d’autres termes, c’est se donner la sensation (certains diraient l’illusion) de maitriser les processus par lesquels les travaux de culture vont permettre une récolte, un rendement, un revenu. Dans cette perspective, cesser de labourer implique, au moins symboliquement, de renoncer à cette impression de tout contrôler et d’accepter de laisser un peu plus faire la nature : par exemple, compter sur les vers de terre pour avoir une porosité suffisante au lieu d’utiliser la charrue. Un lâcher-prise pas toujours facile à mettre en œuvre.

Il y a par ailleurs une forte analogie entre le labour et l’écriture. Ce lien « civilisationnel » entre ces deux gestes est attesté par des historiens comme Leroi-Gourhan [2] ou Mandel : entre l’araire qui trace des sillons dans le champ et le morceau de roseau taillé qui trace des signes dans les tablettes d’argiles des scribes anciens, il y aurait au minimum une identité de geste et d’intention. En témoigne le fait qu’il n’existe d’écriture linéaire que chez des peuples d’agriculteurs. Or, écrire ne sert pas qu’à noter des idées. C’est aussi un moyen de laisser une trace de son passage et, les linguistes l’ont montré, de s’approprier l’objet sur lequel on écrit, au moins symboliquement. (Qui n’a jamais gravé deux initiales sur un arbre et pensé ensuite avec nostalgie « notre arbre » ?) De la même manière, labourer –une opération culturale très visible- est aussi une manière de marquer le sol de son empreinte, d’en prendre possession, beaucoup plus spectaculairement qu’en signant un bail ou un acte de vente. Une manière de dire « ce champ est à moi puisque je le laboure ». Là encore, renoncer à cette valeur du labour peut être difficile.

Enfin, le labour a une fonction visuelle : après le passage de la charrue, le champ est « lisse », il est « propre ». Et c’est un fait que lorsqu’il est question d’adventices, on évoque souvent le « salissement », on dit qu’une parcelle est « sale »... On a peut-être tort d’utiliser de la sorte un vocabulaire en rapport avec le propre et le sale. Il est une incitation à labourer : si on considère que la parcelle est sale, il devient indispensable de la rendre propre, de faire place nette… J’ai bien des fois entendu cette référence dans des phrases du type « Le semis direct, je ne pourrais pas, je veux que ma parcelle soit propre ».

Toutes ces valeurs du labour peuvent être qualifiées de marginales en regard des valeurs techniques. Néanmoins, il me semble important de les prendre en compte, notamment si on souhaite lever les freins aux changements d’habitudes. Précisons que ces freins peuvent concerner l’agriculteur lui-même (la manière dont il considère ses pratiques) mais aussi l’idée qu’il se fait de la manière dont autrui va les considérer. Le souci du qu’en dira-t-on a autant d’importance que ses représentations personnelles.


18
décembre
2013

Le sol est l’estomac des plantes (Aristote)

JPEG - 153.1 koLa grande omission du « développement » agricole des 50 dernières années est certainement le CARBONE. Cela est en partie dû au fait que la recherche c’est focalisé uniquement sur la plante, et que cette dernière n’a pas besoin d’apports d’énergie puisqu’elle la puisse gratuitement du soleil et la transforme en carbone grâce à la photosynthèse.

Pourtant dès l’antiquité, des hommes avaient compris le rôle primordial que joue le carbone dans le sol. En schématisant, le carbone est l’énergie ou la nourriture de la faune et de la flore du sol. Et comme pour l’humain, plus l’alimentation est riche et variée, plus il a de chance d’être en bonne santé, pour le sol c’est exactement la même chose, plus la diversité des sources de carbones est grande plus il sera en bonne santé ce qui se traduits par une productivité naturelle plus élevée et des plantes plus saines. Quand on parle de carbone ou de matière organique on pense de suite aux résidus de cultures ou aux apports exogènes de type fumier, lisier ou compost.

Mais il y a une source de carbone absolument indispensable à un bon fonctionnement du sol, c’est le carbone que sécrète les racines pour alimenter la vie bactérienne du sol, ce sont les exsudats racinaires qui représentent en fonction des différents types de plantes en moyenne 20 à 30% de l’énergie totale générée par la photosynthèse. Pour un maïs par exemple, le volume des exsudats racinaires peut atteindre sur la durée du cycle de végétation plus de 1000 m3/ha ce qui est impressionnant. Et contrairement aux idées reçues, l’énergie stockée dans la graine sous forme d’amidon et qui se transforme lors de la germination ne sert pas à nourrir la future plantule, mais est en grande partie libérée par le germe pour stimuler la vie bactérienne autour de ce dernier et déclencher le mécanisme très complexe de son alimentation et de sa croissance. (cf. vidéo ci jointe).

La rhizosphère qui en résultera sera une zone dans laquelle l’activité biologique sera extrêmement intense, jusqu’à mille fois supérieure dans les premiers millimètres autour des radicelles que dans le sol sans racine. La plupart des plantes vont également créer des liens symbiotiques avec des champignons appelés mycorhizes. La racine va nourrir le champignon en sucre et le champignon va prolonger la toile pour explorer le sol et fournir différents éléments à la plante et notamment le phosphore. Les mycorhizes vont également fabriquer la Glomaline (qui est une combinaison de sucre et de protéines) qui va servir de « colle » pour générer des agrégats résistants à l’eau. Frantz Sekera agronome Allemand du début du 20 siècle appelait cela « Lebendferbaung » c’est-à-dire « construction par la vie ». Comprendre ce principe de base de la « Nutrition carbonée » par les racines permet de saisir l’importance stratégique des couverts végétaux multi espèces et des cultures associées.


9
décembre
2013

Le « Marketing Thinking » et l’Agriculture de Conservation

JPEG - 193.4 koLe « pensé marketing » est devenu une science qui ne laisse rien au hasard. Et c’est peut-être mon passage dans une grande entreprise commerciale qui m’a rendu attentif à cet aspect qui a pris une importance stratégique pour tout produit avant sa mise en marché.

- Le premier aspect et de loin le plus important c’est le verdict de l’œil « le look »
- Le deuxième argument de vente c’est « la facilité » ou l’aptitude à proposer une solution en face d’un problème.
- Le troisième c’est la « sécurité », vous ne prenez aucun risque.

Mais quel lien y a-t-il entre cela et l’agriculture de conservation et bio de surcroit. C’est tout simplement que la démarche est « anti-marketing », je parle bien entendu de l’aspect production. Aux Etats-Unis l’AC est appelé » Dirty-Farming » ou « l’agriculture sâle ». Notre conditionnement a aseptisé nos champs de toutes plantes non « exploitables » et à avoir des parcelles propres est un frein culturel de très grande importance. La première fois que j’ai semé une culture, dans un couvert vivant j’ai deux collègues qui en l’espace de quelques heures se sont arrêtés au bord de la parcelle pour me questionner sur mon travail. Quelques mois plus tard le premier m’a avoué qu’il n’aurait jamais cru que mon maïs allait donner quelque chose, et le deuxième que si c’est cela l’agriculture de demain il renoncera à être agriculteur. Ce frein évident lié à l’aspect visuel est le premier frein au développement de l’Agriculture de Conservation. Le deuxième frein et non le moindre est « tu te compliques la vie » argument absolument anti-marketing. Et le terme TCS qui veut dire « techniques culturales simplifiées » est un abus de langage car cela complexifie les pratiques agricoles. On sort d’une logique de recette simple, labour ; préparation du sol ; semis ; pour une gestion minimale et appropriée du travail du sol en fonction de critères divers et variés comme la météo, le type de sol, la rotation, si travail du sol il y a. Le fait de sortir de la monoculture pour une rotation appropriée est souvent perçue comme une contrainte et de surcroit antiéconomique au premier abord. Le troisième critère, c’est l’apprentissage de l’évaluation du risque et de sa gestion. Nos conseillers et fournisseurs nous submergent depuis plus d’un demi-siècle de solutions commerciales pour réduire le risque voir le supprimer. Cela va des protections des semences systématiques contre une multitude d’hypothétiques ravageurs comme des désherbages systématiques ou des traitements des cultures contre les maladies ou éventuels ravageurs. Par cette démarche nous nous plaçons dans la plus part des situations en dehors des solutions que peut nous offrir gratuitement la nature. L’exemple le plus pédagogique est le semis direct de colza associé à d’autres plantes qui évitent dans la plus part des cas le désherbage et la lutte contre les insectes. Mais il n’y a pas de garantie que cela fonctionne tout le temps ou à 100%. Il faut donc envisager un éventuel plan B. Nous ne sommes plus habitués à prendre un risque, que certes il faut évaluer, et le gérer en fonction de l’évolution de la culture suivant les aléas climatiques de l’année.

En résumé je me rends compte que le premier frein à l’évolution vers l’agriculture de conservation est humain. Il y a une partie qui est intrinsèque à notre comportement qui est le besoin de certitudes et de sécurité, et une partie liée à notre éducation et à notre époque qui est surtout liée au visuel et à la facilité.