Contributions

  • Herbert Bartz
  • Le parcours du Vendée Globe
  • Secteur de l'association italienne AIPAS
13
avril
2021

Quels CONTREFORTS aux PILIERS de l’ACS : une réponse en HOMMAGE à HERBERT BARTZ

Herbert BartzDans leur dossier très complet sur l’agriculture de conservation et régénération des sols (ACS), les enseignants-chercheurs agro-toulousains Jean-Pierre SARTHOU et Ariane CHABERT (TCS n° 109) considèrent qu’il conviendrait de décrire sous un autre angle les trois piliers conceptuels de l’ACS (photos n°1). Au moins dans le cas des systèmes « aboutis », c’est-à-dire stabilisés après une période de transition plus ou moins longue et se bonifiant en régime de croisière ; en insistant d’abord sur les deux piliers d’addition (davantage de biomasse à recycler en couverture des sols - vivante ou morte - et davantage d’agrobiodiversité dans les rotations et assolements, incluant cultures marchandes et de service) ; sans pour autant occulter l’importance du seul pilier de soustraction, « traditionnellement » cité en premier, celui du NO-TILL c’est-à-dire du renoncement au travail du sol (avec remisage des charrues et des pulvériseurs à disques). En effet, la régénération des sols par les systèmes ACS dépend directement des piliers d’addition : les systèmes ACS aboutis génèrent de l’auto-fertilité et de multiples services écosystémiques. Point de bonification à attendre sans augmentation du volant de la phytomasse en jeu et de sa diversité ; ainsi, le système de culture devient plus performant et efficient en production de denrées agricoles mais aussi en production de sols vivants.
Photos 1

Photos 1 JPEG - 45.2 ko

Les trois colonnes de Ciudad Rodrigo (Salamanque, Espagne) en illustration de la symbolique des piliers. Dans la photo de gauche, la colonne centrale est en avant, et dans la photo de droite elle est en retrait. Les deux linteaux au sommet qui assurent leur cohésion pourraient être assimilés à deux contreforts de soutien (photos captées sur internet).

La suppression du travail du sol ne suffit pas à bonifier les sols

Le questionnement de Jean-Pierre SARTHOU et Ariane CHABERT sur la hiérarchie entre piliers conceptuels rejoint une préoccupation qui minait Lucien SEGUY, cet « agronome du génie végétal » (TCS n°108), lorsqu’il déplorait « la symphonie inachevée du semis direct » au Brésil https://agritrop.cirad.fr/546845/ ou ailleurs : des couverts s’ils sont trop maigres ou fugaces, des rotations trop courtes proches de la monoculture, sont insuffisantes à bonifier les sols ; préoccupation d’ailleurs partagée par d’autres figures plus académiques du semis direct au Brésil. La suppression du travail du sol ne suffit donc pas à bonifier les sols. Les statistiques mondiales sur les surfaces en agriculture de conservation, qui reposent essentiellement sur le pilier soustractif du no-tillage, recouvrent de facto une énorme variabilité sur l’importance relative des deux piliers additifs, piliers parfois réduits à de maigres baguettes sans magie et sans pouvoir bonifiant.

La définition trinitaire de l’ACS universellement reconnue par la FAO depuis le début des années 2010 provient de la définition conceptuelle du SPD « sistema plantio direto » brésilien en tant que « système » consensuellement adoptée une vingtaine d’années auparavant par l’EMBRAPA (recherche agronomique fédérale brésilienne), l’IAPAR (recherche agronomique de l’état du Paraná) et autres organismes de recherche, sur une proposition du même Lucien SEGUY : le détail de cette genèse n’est cependant pas bien rapporté dans la littérature historique sur l’ACS, ni même dans la littérature brésilienne sur le SPD, mais cela fut pourtant relaté ainsi, verbalement, par le Dr Luis C. HERNANI de l’EMBRAPA – j’en fus un témoin direct - en octobre 1999 à l’Université Fédérale de la Grande Dourados, Mato Grosso du Sud, Brésil, lors d’un cours de phytotechnie cotonnière destiné à des professionnels de la filière coton à titre de formation continue.
La définition du SPD fut adoptée à la charnière des années 1980-90 par les chercheurs brésiliens a posteriori de sa mise en pratique par bien des agriculteurs à un moment où de facto « l’intendance suivait » en matière d’agromécanique et d’agrochimie. En effet, plusieurs entreprises brésiliennes fabriquaient déjà des semoirs de semis-direct de haute technologie ; des herbicides nationaux étaient déjà produits sous licence : notamment du glyphosate depuis 1984 dans le sillage du paraquat qui lui précéda comme désherbant total non systémique, ainsi que de nombreux herbicides sélectifs des principales cultures. Ces prérequis techniques - constamment améliorés – étant dès lors considérés comme acquis, l’effort dans les cercles plus académiques pouvait se concentrer sur la formalisation conceptuelle : acter le changement de paradigme cultural et culturel ; soit : renoncer (soustraction) aux lits de semence finement émiettés et préparés en plein sur les grandes largeurs, adopter (addition) les semis sur des sillons discrètement et proprement ouverts dans des litières grossières et adopter également (addition) des cultures non marchandes de plantes de couverture intercalées entre - ou associées avec - des cultures marchandes en rotation. Autrement dit, les trois piliers du SPD pouvaient être érigés sans se soucier des contreforts agromécaniques et agrochimiques désormais garantis et en amélioration constante.

L’agriculture "paillarde" !

Tel n’était absolument pas le cas dans l’état du Paraná des années 1960-70 au sud du Brésil, en cours de déboisement intense pour la production de grains (réforme des caféières et déforestation encouragée par le gouvernement) et dès lors soumis annuellement à un intense travail du sol moto-mécanisé par des producteurs issus de l’émigration européenne. Cependant, avec leur climat subtropical à pluies violentes et leur topographie vallonnée (paysage de coteaux, comme dans le Gers), ces producteurs velléitaires engagés à fond dans l’agriculture moderne façon révolution verte furent très vite confrontés à de sérieux problèmes d’érosion des sols. Il fallut cette nuit de violent orage de 1971 où celui qui allait devenir le tout premier des pionniers brésiliens du SPD, catastrophé par la dévastation de ses semis de soja, comprit – tournant radical - qu’il fallait cesser d’écorcer et écorcher le sol et cesser de l’exposer à l’agressivité des intempéries ; il acquit cette nuit-là la conviction que pour conserver un sol, il faut en préserver la couverture et la cohésion en évitant de le dénuder et de l’émietter ; en fait, le protéger en le gardant couvert avec les résidus de la récolte précédente et – in fine - se résoudre et s’ingénier à semer directement dedans. C’était le très regretté, affable et amical HERBERT BARTZ dont le décès récent (le 29 janvier 2021 à presque 84 ans) a endeuillé toute la communauté des « clubes dos amigos da terra » (clubs des amis de la terre) et de la puissante FEBRAPDP Fédération Brésilienne de Semis Direct sur la Paille (https://febrapdp.org.br/), communauté gravitant autour du ver de terre « a minhoca » promu en mascotte. Semis direct sur la paille, paillis ou paillasse, qu’on pourrait traduire - stricto sensu - par « agriculture paillarde » !

Forcé de s’engager et persévérer dans la voie du sans labour

Ce germano-brésilien né au Brésil, élevé en Allemagne où il connut la faim et le froid et survécut au bombardement de Dresde, revint au Brésil en 1960 pour s’engager en agriculture sur les terres acquises par son père, alors qu’il n’avait travaillé que dans la petite entreprise familiale de démolition (des dégâts de la guerre) et venait de s’inscrire à Aachen en faculté de génie civil /hydraulique ! Il se documenta alors sur l’agriculture et découvrit in libris les notions d’engrais verts et de « minimum tillage » ou « optimum tillage » qui n’étaient pas encore passées dans les pratiques agricoles. Ces techniques étaient expérimentées en Angleterre et commençaient à être pratiquées aux USA à la faveur dans les années 1950 du lancement par la firme anglaise ICI (Imperial Chemical Industries) du paraquat, premier désherbant total sans effet résiduel valant alternative à l’effet nettoyant des labours (notion de labour chimique). Ces techniques commençaient aussi à être travaillées par la recherche brésilienne dans le Paraná près de chez lui à Londrina avec l’ingénieur de la coopération technique allemande Rolf DERPSCH. C’est ainsi qu’après cette terrible dévastation orageuse, à 34 ans, Herbert BARTZ va rencontrer Rolf DERPSCH et les représentants de la firme britannique ICI ; il résout de voyager en Angleterre et aux USA, s’endette sur plusieurs années pour payer son voyage. En 1972 il visite en Allemagne une foire agricole, en Angleterre des réalisations expérimentales ICI encore insuffisamment convaincantes (station de Fernhurst) mais découvre aux USA des réalisations fermières vraiment convaincantes car déjà déployées à échelle commerciale. En effet, par l’entremise d’ICI il rencontre aux USA Shirley PHILIPS, vulgarisateur universitaire, qui l’accompagne chez Harry YOUNG Jr., un agriculteur pionnier à Herdon (Kentucky) : rencontre déterminante, il arpente avec eux de beaux maïs cultivés sans labour sur résidus de récolte et découvre en action le semoir ayant permis cet exploit, un ALLIS-CHALMERS dont il s’empresse de commander un exemplaire en configuration maïs et soja (photo 3b) sans savoir comment il s’arrangera pour le payer. De retour au Brésil, coup de malchance, le front froid hivernal remonte très haut et son blé gèle sur pied : à court d’argent il décapitalise en vendant du matériel agricole, dont ses outils de travail du sol et se retrouve ainsi forcé de s’engager et persévérer dans la voie du sans labour : élément de méthode non intentionnel ou rétrospectivement coup de pouce du destin ?
De la persévérance il lui en fallut, pourtant, et sur plusieurs années, car malgré le paraquat appliqué au semis, l’enherbement greva sévèrement le rendement de sa première récolte de soja sans labour, qu’il faillit de surcroît ne pas pouvoir vendre, à cause du paraquat que faute de solutions alternatives il appliqua aussi par endroits en dirigé entre les rangs, non sans effets collatéraux. L’année suivante, faute d’herbicides sélectifs du soja disponibles au Brésil, il en fit venir à travers le Paraguay, situation qui dura encore une paire d’années avant la libération au Brésil d’herbicides soja d’abord de pré-levée puis enfin de post-levée en 1977. Avancée décisive : les rendements décollèrent, la restitution au sol par les racines et les résidus aussi ! Heureusement qu’il était sur les meilleurs sols du pays (même si acidifiés et carencés en P et K), formés sur d’anciennes coulées basaltiques, le « filet mignon » des terres brésiliennes au dire des brésiliens, les « sols ‘chocolat’ » au dire de Lucien Séguy. Sans quoi, l’entreprise aurait probablement sombré.

Pour semer le blé dans les résidus de soja, d’abord peu abondants et assez labiles, et dans ceux de maïs plus encombrants et persistants, il dut scier les houes rotatives de son semoir Rotacaster si bien que le blé se retrouva semé quasiment sans enfouissement, dans des sillons à peine marqués, très superficiels. Cela dura jusqu’en 1979 où il acheta et améliora un prototype de semoir Semeato adapté pour le semis direct, précurseur de la gamme Semeato TD des semoirs de semis direct pour céréales à paille (‘semeadora’, littéralement semeuse) ; deux à trois ans après il remplaça son Allis-Chalmers peu adapté aux sols lourds de chez lui par un Turbo MAX, premier semoir brésilien de semis direct pour grosses graines (‘plantadeira’, littéralement planteuse).

Le choc pétrolier de 1973 conforta HERBERT BARTZ dans son choix

Quand HERBERT BARTZ se lança à semer sans labourer, ses voisins le crurent devenu fou. C’est qu’à l’évidence, il était en avance sur l’intendance ! Conscient de cette situation, il mit d’emblée en intercampagne son Allis-Chalmers et son expérience à la disposition des ingénieurs brésiliens pour qu’ils s’en inspirent pour en fabriquer au Brésil. Le choc pétrolier de 1973 conforta HERBERT BARTZ dans son choix, le labour étant très gourmand en énergie. Dès 1976 deux autres agriculteurs originaires de la grande région agricole de CAMPOS GERAIS - toujours dans le Paraná mais sur sols sur grès beaucoup plus maigres- s’inspirèrent d’HERBERT BARTZ et à eux trois ils conformèrent le trio des pionniers emblématiques – piliers vivants – du développement des SPD brésilien (photo n°2).

Photo 2
Photo 2
Les trois grandes figures tutélaires de l’agriculture de conservation au Brésil : Nonô PEREIRA (Ϯ 2015) à gauche, Herbert BARTZ (Ϯ 2021) au centre et Franke DIJKSTRA à droite. Ces amis de la terre posaient ici pour la FEBRAPDP, la fédération brésilienne de semis dans la paille. Ils aimaient se retrouver et ne manquaient pas d’humour ; ils n’auraient certainement pas désavoué ma traduction libre en fédération d’agriculture « paillarde », ce soja ayant été semé sous cette abondante paillasse, véritable aigayoir à « minhocas », les vers de terre. Une « minhoca » souriante devenue mascotte de la FEBRADPD est en macaron dans leurs chemises, car cette fédération nationale est née d’une association locale, le Clube da minhoca de Ponta-grossa, Paraná, en résonance avec une célèbre boîte de nuit de São Paolo, le Clube do minhoca, ce cabaret se vantant d’être le trou le plus chaud de la ville !
Crédit photo : Celso Margraf

A leur tour, ces nouveaux pionniers en inspirèrent d’autres, dont Lucien SEGUY en zone tropicale, dans la nouvelle frontière agricole sub-amazonienne, travaillant en recherche-action avec des particuliers ou des coopératives sur les engrais verts dans des rotations avec labour dressé non repris (sans émiettement) ; dès lors « l’agronome du génie végétal » incorpora dans son dispositif expérimental des systèmes sans labour et convertit ainsi les engrais verts en couvertures végétales (mulch), avec le succès que l’on sait (TCS n°108, pages 31-32). Les cultures de couverture, seules ou associées, se généralisèrent à travers tout le Brésil dans les années 90 (photo 3a), car l’enjeu était énorme : stopper l’érosion et la dégradation des sols agricoles des immensités brésiliennes.

Une révolution doublement verte !

Photo 3a
Photo 3a
Herbert BARTZ en 1994 dans sa ferme Rhenânia, à Rolândia, Parana, Brésil : dans un couvert d’avoine noire
(allélopathique) desséché au glyphosate pour y semer une culture d’été.
Crédit photo : John Landers

Dès lors du sud au nord du Brésil, une dynamique imparable était lancée, soutenue par les institutions et fondations de recherche agro-techniques, avec de avancées substantielles sur les plantes de couverture (tropicales et subtropicales) relayées par des entrepreneurs visionnaires, des associations dynamiques et de nouveaux pionniers devenant autant de référents locaux. Des jours de champ multitudinaires et des foires de grande ampleur attirèrent dès les années 1980-90 des responsables de la FAO et de la Banque Mondiale (avec le Ciradien Christian PIERI) et de nombreux visiteurs étrangers, y compris nord-américains et européens ; entre autres, une des figures de la révolution verte, Norman BORLAUG prix Nobel de la paix 1970 pour ses travaux sur l’amélioration génétique des blés, qui lors de son second voyage au Brésil en 1994 déclara admiratif : « la deuxième révolution verte est en marche dans les savanes du Brésil » : en fait une révolution doublement verte !
L’agromécanique connut un remarquable essor grâce aux interactions entre entrepreneurs et ingénieurs, concessionnaires et revendeurs, agriculteurs et tractoristes – véritable saga nationale où HERBERT BARTZ garda un protagonisme important : toute une diversité de semoirs de semis direct, de pulvérisateurs à bas volume, mais aussi de rouleaux à cornières pour rabattre les couverts. Cette agromécanique adaptée aussi bien aux besoins des très grandes « fazendas » qu’à la traction animale voire aux semis manuels (avec les cannes planteuses) acquit au tournant des siècles un rayonnement international : ainsi du « rolofaca » (littéralement rouleau à couteaux) qu’on retrouve à présent dans le jargon français, et des fameux semoirs SEMEATO, inspirés trente ans plus tôt des semoirs américains importés par les tout premiers pionniers, qui ont à leur tour inspiré les constructeurs européens après leur introduction en France à l’instigation de Lucien SEGUY.
Parallèlement, les grandes multinationales de l’agrochimie diversifièrent leurs gammes d’herbicides sélectifs positionnables en SPD, notamment avec des produits de post-levée suffisamment sélectifs pour la culture considérée et la culture suivante ; les formulations des désherbants totaux furent améliorées pour permettre le dessèchement rapide des couverts dans les séquences de « aplica e planta » ou « planta e aplica » (semis sur un couvert tout juste - ou pas encore - desséché).

Photos 3 b et 3c
Photos 3 b et 3c
Photo 3b, du haut, Herbert Bartz posant devant le semoir historique Allis-Chalmers qu’il importa des USA en 1972. Ce semoir pourrait symboliser à lui seul la complémentarité entre l’agromécanique et l’agrochimie
si la cuve à engrais liquide eût été une cuve à herbicides. L’emblème de la ferme (FR pour Fazenda Rhenânia) symbolise aussi avec sa roue crantée que l’agriculture est également une aJaire d’arts et métiers, et pas seulement d’écologie.
Photo 3 c, en bas, sur le côté, la plaque « Berceau du semis direct » sous seing de la firrme anglaise ICI obtentrice du paraquat, désherbant à l’origine du labour chimique ; cette plaque commémore en 1983, avec une année de retard, les dix premières années d’agriculture commerciale au Brésil en régime volontariste de conservation du sol.
Crédit photo : Marie Bartz

Il est donc clair que le développement des SPD brésiliens s’est appuyé sur deux rampes de lancement et de soutien : l’agromécanique, notamment pour les semis, et l’agrochimie, notamment celle des herbicides, sélectifs pour les cultures et totaux pour le dessèchement des couverts à neutraliser pour permettre le démarrage de la culture suivante (photo 3c) Rampes de lancement et de soutien valant contreforts trop souvent passés sous silence lorsque les trois principes des SPD brésiliens prennent la lumière et sont symboliquement érigés en piliers de l’ACS marqués du sceau de la FAO (photos n°1).

Passons sur le tsunami des cultures transgéniques de soja et coton résistantes au glyphosate qui au tournant des siècles a commencé à déferler sur les deux Amériques ; il a conduit à surutiliser le glyphosate, d’abord pour détruire leurs couverts d’avant culture et les convertir en paillis, puis pour désherber ces mêmes cultures en post-levée, en une puis deux applications. Grisée par son audace, l’agriculture brésilienne a négligé la prudence ancestrale des agriculteurs consistant à ne pas mettre tous ses œufs dans un même panier. Diversité rime avec sécurité et durabilité, hégémonie et monotonie risquent de rimer avec agonie. Dans son poème d’éloge funèbre à HERBERT BARTZ, John LANDERS autre figure historique de l’ACS au Brésil (https://febrapdp.org.br/noticias/1001), n’a pas manqué d’insérer un quatrain d’humilité, renvoyant à notre vulnérabilité au dérèglement climatique, autant par déluge que sécheresse, et à nos excès, puisqu’il y fait rimer « chuva » (la pluie) avec « buva », ces vergerettes sans diminutif qu’on trouve au Brésil déclinées en trois espèces : Conyza bonariensis, C. canadensis et C. sumatrensis. La troisième est devenue une plaie végétale très redoutée avec des occurrences de biotypes résistant à jusqu’à 5 modes d’action herbicides ! (http://www.weedscience.org/Pages/Species.aspx)

L’agriculture européenne plus prudente

Fort heureusement, l’agriculture européenne plus prudente, a beaucoup moins misé sur le glyphosate, qui depuis longtemps n’est plus appliqué directement sur les cultures (comme ce fut le cas à ses débuts, pour nettoyer les ronds verts dans les céréales dorées avant la moisson) et reste appliqué – avec parcimonie – sur jachères et couverts en ACS. La gestion des couverts, de plus en plus diversifiés en composition spécifique et en modalités d’insertion dans les systèmes de culture, est elle-même de plus en plus diversifiée, et n’est donc pas nécessairement dépendante du glyphosate ; des moyens alternatifs sont potentiellement mobilisables, certains naturels (génie agroécologique), d’autres artificiels (génie agromécanique), avec en contrepartie dans ce dernier cas consommation accrue d’énergie fossile, moindre rendement de chantier et calendriers culturaux plus contraints. Il ne serait donc pas raisonnable d’abattre le contrefort agrochimique de l’ACS car peu ou prou le recours aux herbicides en général, et au glyphosate en particulier, reste de facto indispensable dans le contexte de l’agriculture européenne. Loin de pouvoir rompre d’un seul coup comme le fit HERBERT BARTZ en 1971 avec un maximum de risques et de façon tout à fait exceptionnelle dans l’histoire de l’agriculture universelle, la plupart des fermes se projettent graduellement et à moindre risque dans le temps long, en termes d’évolution structurelle et fonctionnelle : en témoignent régulièrement les reportages si bien documentés publiés dans chaque numéro de TCS ou de la France agricole.

Ne taclons pas le bon sens paysan

L’ACS est souvent citée et conviée lorsqu’il est question d’agroécologie, d’agriculture climatiquement intelligente et du 4p1000 (quatre pour mille), cette très intéressante initiative française de R & D lancée par Stéphane LE FOLL lorsqu’il était ministre de l’agriculture, initiative devenue désormais internationale (ouvrages des éditions QUAE, numéro spécial de Cahiers Agricultures). A chacune de ces occasions, les fameux piliers de l’ACS sont mis en exergue avec force développements écologiques, mais les contreforts agromécaniques et surtout agrochimiques y sont rarement évoqués, l’intendance étant supposée suivre ; comme si l’agriculture était seulement faite de l’écologie des cultures et des couverts et n’était pas aussi une affaire d’arts et métiers, contingente de l’activité des agriculteurs et des moyens matériels et humains qu’ils mobilisent pour cela. Et même si l’ACS diversifie de manière de plus en plus performante ses couverts et leurs modalités de gestion, et ce faisant devient de moins dépendante des herbicides en général et du glyphosate en particulier, elle n’est pas encore, loin s’en faut, apte à se passer complètement, dans toutes les situations et de façon permanente, de glyphosate. « L’ACS gaillarde » avance (gestion des couverts encore vivants), mais elle est encore largement adossée à « l’ACS paillarde » sur couverts souvent encore desséchés au glyphosate. Le dossier glyphosate, désormais porté par un consortium de firmes, sera réexaminé par l’union européenne en 2022 (https://www.glyphosate.eu/fr/). Alors ne taclons pas le bon sens paysan, ne bridons pas la tolérance des lumières, et arbitrons avec les bilans de carbone à promouvoir en juges de paix, et les vers de terre du grand Darwin en témoins.

Garder les sols, dans leur intégrité et bien vivants : maximiser leur verdure, leur volant de phytomasse et leur agrobiodiversité, les bonifier en les rechargeant en carbone et par ricochet en azote et autres nutriments (auto-fertilité) ; pour une agriculture plus performante, plus résiliente aux dérèglements climatiques et atténuatrice du réchauffement global ; quitte pour cela à utiliser à la marge, avec parcimonie et à bon escient, un peu d’irrigation et de chimie, glyphosate inclus : c’est l’appel d’Alain DUPHIL, agronome et agriculteur céréalier aux confins de la Garonne et de l’Ariège, appel aux accents presque gaulliens pour la France et au-delà pour la Planète car la maison brûle et nous tergiversons (la France Agricole, 29 janvier 2021, page 11). N’est-il pas en effet grand temps de se lever comme de Gaulle en 1940, et de faire face comme le fit HERBERT BARTZ en 1971-72, pour garder ses sols chez lui et les aggrader, et ainsi pouvoir vivre durablement et dignement du travail de sa terre conservée et bonifiée. Car en s’ingéniant et s’efforçant à garder et bonifier sa terre sur sa ferme, HERBERT BARTZ prit progressivement conscience de la dimension planétaire et de la portée climatique du développement de l’ACS, ses lectures d’Alexander Von HUMBOLDT le naturaliste, géographe et explorateur allemand qu’il admirait tant l’y avaient sans doute prédisposé. Repose en paix, HERBERT BARTZ, en ta généreuse terre brésilienne tant aimée, tu auras bien mérité de l’agroécologie bien comprise, celle qui gardant et bonifiant la terre, nourrit les terriens, clarifie les eaux et adoucit le climat.

Remerciements pour compléments d’information, photos et relecture du manuscrit :
à MARIE et JOHANN BARTZ, fille et fils d’HERBERT BARTZ, avec nos condoléances ; Johann est ingénieur agronome ; MARIE L. C. BARTZ est chercheuse et enseignante en biologie des sols et taxonomie des vers de terre au Centre d’Ecologie Fonctionnelle à l’Université de Coimbra au Portugal et au Cours de troisième cycle en Gestion Environnementale à l’Université Positivo, à Curitiba au Brésil, ainsi que vice-présidente de la commission des relations internationales du bureau de la FEBRAPDP (https://febrapdp.org.br/) ; à Ricardo RALISCH, professeur d’Agronomie et Machinisme à l’Universidad Estadual de Londrina, Paraná, Brésil ; à Serge BOUZINAC, retraité, ex compagnon d’armes agroécologiques de Lucien SEGUY ainsi qu’à Jean-Pierre SARTHOU, enseignant-chercheur à Toulouse (INP-ENSAT et INRAe –UMR Agir).

Pour en savoir plus sur HERBERT BARTZ et l’histoire de l’agriculture de conservation au Brésil :
BOLLIGER, A. ; MAGID, J. ; AMADO, T. J.C. ; SKORA NETO, F. ; RIBEIRO, M. F. S. ; CALEGARI. A. RALISCH, R. NEERGAAD, A. Taking stock of the Brazilian “Zero-till revolution” : A review of landmark research and farmers’pratice. Advances in Agronomy, v. 91. 2006. pp. 47-110. http://www.agrisus.org.br/arquivos/TAKING_STOCK_OF_THE_BR.pdf
BORGES, G. 0. Resumo histórico do plantio direto no Brasil. In : EMBRAPA. Centro Nacional de Pesquisa de Trigo. Plantio direto no Brasil. Passo Fundo : Aldeia Norte Editora, 1993. pp. 13-18.
BORGES, J. ; GASSEN, D. N. Plantio direto uma revolução na agricultura brasileira. In : PATERNIANI, E. Ciência, Agricultura e sociedade. Embrapa. Brasília, DF : Embrapa, 2006. pp. 227-276.
P. L. de FREITAS and J. N. LANDERS. Herbert Bartz, no-till pioneer in Brazil. Success through innovation, determination and perseverance Box 1 (p. 42-43) In : The transformation of agriculture in Brazil through development and adoption of Zero Tillage Conservation Agriculture In : International Soil and Water Conservation Research, Vol. 2, No. 1, 2014, pp. 35-46 https://www.sciencedirect.com/journal/international-soil-and-water-conservation-research/vol/2/issue/1
Ruy CASAO Jr. et al., 2008. Fatores que promoveram a evolução do sistema e desenvolvimento de máquinas agrícolas. http://www.cpatc.embrapa.br/conservasolo/imagens/11.pdf
Wilhan SANTIN, 2018. O Brasil possível : a biografia de Herbert Bartz. 1ª Edição – Londrina : Edição do autor, 2018. 220 páginas. ISBN 978-85-922249-1-2


18
janvier
2021

L’influence des aménagements écologiques sur les communautés de carabe en milieu agricole intensif

Les haies, les bandes fleuries annuelles et les bandes enherbées permanentes permettent-elles de favoriser la diversité et l’abondance des carabes, dans le but de promouvoir la régulation des ravageurs et le contrôle des adventices ?
Sur 3 sites en Belgique, Emilie et son équipe ont piégé des carabes dans ces aménagements écologiques et dans la culture de céréale adjacente.
Les résultats ? Plus de 7400 individus répartis dans 41 espèces ! Les grandes espèces prédatrices dominent les échantillons, et ce sont elles qui s’aventurent le plus loin des bordures de champ. Les bandes fleuries favorisent les espèces granivores… mais celles-ci ne se hasardent pas loin dans la culture. Étonnamment, les haies présentent moins de diversité et d’abondance en carabes et privilégient les petites espèces.

Similarités des assemblages de carabes selon l'aménagement écologique et la culture
Similarités des assemblages de carabes selon l’aménagement écologique et la culture
C2 et C30 : 2 ou 30 m dans la parcelle ; A : bande fleurie annuelle ; G : bande enherbée ; H : haie.

Ce qu’il faut retenir pour favoriser ces auxiliaires :
La diversification des bordures de champs offre aux carabes granivores un habitat et des ressources nutritives variées et étalées sur la saison, tout en offrant aux carabes prédateurs un abri lors des perturbations de la zone cultivée ;
Les aménagements des bords de champs doivent se penser à l’échelle du paysage, grâce à la concertation entre agriculteurs. Des haies isolées n’auront que peu d’effets positifs sur les auxiliaires si elles ne sont pas interconnectées dans un maillage écologique cohérent.

Pour plus d’informations (article en anglais disponible sur demande) : Pecheur E, Piqueray J, Monty A, Dufrêne M, Mahy G. 2020. The influence of ecological infrastructures adjacent to crops on their carabid assemblages in intensive agroecosystems. PeerJ 8:e8094


12
janvier
2021

Entre mer et terre : deux mondes qui ont plus de similitudes que l’on croirait !

Le parcours du Vendée Globe
Bravo au vainqueur : Yannick Bestaven !!!

Le Vendée Globe a démarré le dimanche 8 novembre. Trente trois marins parmi les plus compétents (pour ne pas dire fêlés) au monde sont partis pour un tour du monde en solitaire et sans escale. Alors que les concurrents du Vendée Globe, l’Everest des mers, franchissent le cap de 2 mois de course en solitaire, une 9ème édition qui n’aura épargné personne avec des mers du sud déchaînées, leurs engagements et leurs performances nous forcent à l’admiration. Cet événement que deux d’entre nous suivent de très près génère quelques réflexions et comparaisons avec l’agriculture, et dans notre cas, avec l’agriculture de conservation des sols (ACS), que nous souhaitions partager avec vous.

  1. Cette aventure n’est pas pour les rêveurs, les utopistes ni même pour les donneurs de leçons. Il faut avant tout être bon marin pour s’aligner sur la ligne de départ et surtout tenir les 70 à 90 jours de mer. S’installer en agriculture et mener un projet est assez similaire : la route est longue et semée d’embûches, il faut être prêt à tenir la distance.
  2. Ces marins sont aussi de formidables chefs d’entreprise. Il faut se vendre, trouver des sponsors, gérer un budget, rassembler, gérer et animer une équipe avec des compétences diverses. Comme ailleurs, si l’argent peut aider, la réussite n’est pas qu’une question de budget ni même d’expérience comme ça été le cas pour Alex Thomson (Hugo Boss), contraint d’abandonner avant le premier cap. C’est la cohérence d’ensemble qui est la clé avec la détermination de tous. Entreprendre est aussi une forme de compétition où il faut aborder l’épreuve avec un mental de gagnant, aller chercher tous les détails et ne rien lâcher !
  3. Ces marins sont aussi de très bons communicants. Leur impact médiatique conditionne leur sponsoring, leur reconnaissance et même leur carrière. un excellent navigateur qui ne peut pas gérer une entreprise et savoir transmettre de l’émotion, de l’envie et du rêve aura ici des difficultés. C’est certainement un élément trop oublié en agriculture, trop confiants que nous sommes dans l’existence de la demande et l’assurance de la correspondance de nos produits ! La communication est une dimension, comme pour ces marins de course au large, que les agriculteurs doivent investir !
  4. Ils sont aussi des génies « bricoleurs » et réparateurs. Seul, avec les conseils de spécialistes à terre, il faut conserver le bateau en ordre de marche, de la coque aux voiles en passant par l’équipement et l’électronique de bord. Si ce n’est pas la ficelle bleue et le fil de fer mais la résine et la fibre de carbone, ils se transforment souvent en MacGyver pour gérer, en solitaire, et dans des conditions météorologiques parfois dantesques, le bon état de fonctionnalité du bateau.
  5. Même si le cap est clair, rallier les Sables d’Olonne en passant par les 3 caps (Espérance, Leeuwin et Horn), la route n’est pas droite et elle est semée d’embûches. Chacun ajuste les voiles et son parcours en fonction des conditions de mer et surtout de vent. Il se peut même qu’il soit plus intéressant de faire un détour, de rallonger voir même de ralentir que de filer droit. Beaucoup de stratégie et de météo. Et oui ces marins ont constamment les yeux tournés vers le ciel, comme les agriculteurs, et échafaudent des hypothèses climatiques afin de faire leur choix. Même en agriculture il faut accepter de faire le dos rond ou de tirer des bords quelques fois !
  6. L’endurance et un mental d’acier sont des caractères clés pour ces marins d’exception. Changer la voilure, régler le cap, courber le dos pour mieux repartir sans certitude du lendemain, se réjouir simplement d’une belle glissade, d’un couché de soleil, d’un vol d’albatros ou croiser des baleines sont leur lot quotidien. Semer et ressemer avec une météo aussi incertaine que les prix sans compter les attaques de ravageurs exigent, d’une certaine manière, la même détermination et fournit les mêmes petits de moments de bonheur qu’il faut savoir apprécier. Comme en voile, les réussites sont très appréciables lorsqu’elles se présentent mais ce sont les difficultés traversées qui amplifient le plaisir !
  7. La course au large a ceci de puissant et d’épuisant qu’elle génère dans la compétition un sillage chargé d’émotions multiples mais aussi des déceptions et des sentiments d’injustice. Dans les faits, le Vendée Globe, peut punir sans états d’âme les marins pour une mauvaise rencontre, pour une pièce trop neuve ou trop usée, pour un choix météo hasardeux ou pour un coup de vent mal orienté. Entre la fiabilité du bateau et la rudesse de la mer, il faut accepter les contrariétés et gérer les petits soucis, les gros pépins et même quelque fois se résoudre à jeter l’éponge. Même si le facteur « chance » peut jouer, ce sont souvent ceux qui sont devant qui profitent des meilleurs vents et systèmes météos. En voile, comme dans toute entreprise et en agriculture, ce sont ceux qui s’engagent et avancent qui sortent souvent en tête du peloton !
  8. Enfin beaucoup d’agriculteurs peuvent partager le même sentiment de solitude que ces marins, seuls le matin de bonne heure dans ses champs ou à la traite des vaches le jour de Noël. Décalés du monde, pendant que les autres festoient, se reposent ou sont en vacances, ils s’affairent. Cette solitude est, certainement, plus importante quand elle s’associe souvent au sentiment d’incompréhension. Ce serait sympa de redevenir à nouveau des « héros » du quotidien !

Gérer une ferme, mettre en œuvre l’ACS, affronter des difficultés, des critiques et une certaine solitude rapproche en fait assez bien ces marins de la course au large avec les agriculteurs et surtout avec les ACistes. Si pour les premiers l’effort, l’abnégation et les sentiments sont certainement beaucoup plus intenses, les agriculteurs doivent par contre tenir dans la durée. Échangez avec ces marins vous verrez et serez surpris ; et ils vous comprendront !

Frédéric THOMAS et Frédérique HUPIN, un agriculteur et une skippeuse qui se comprennent

Pour les suivre : site officiel du Vendée Globe.
Notre chouchou : le Rochelais Yannick Bestaven.

Yannick Bestaven passe le Cap Horn en tête
Yannick Bestaven passe le Cap Horn en tête
Crédits : Yannick Bestaven / Maître CoQ

28
février
2020

Le cycle du ver de terre est au cœur du rajeunissement des sols

JPEG - 148.1 koLe cycle du ver de terre est à l’image du cycle de l’eau, un mouvement de rajeunissement permanent des sols ; raison pour laquelle le sol est une ressource non renouvelable qui s’épuise.
Mais entendons-nous bien, un sol est une ressource non renouvelable à l’échelle humaine ; et qui s’épuise uniquement si l’on s’en sert. Et s’en servir, c’est y puiser ses ressources nutritives comme on emprunte, pompe ou tire l’eau d’un puits.
Excepté le forestier qui les puise à d’autres fins que l’alimentation, ou le producteur d’agrocarburant, de coton ou de chanvre, l’agriculteur-e les puise via les plantes qu’il cultive, le pêcheur-e les puise des océans sous forme de poissons, le chasseur-e sous forme animale, le cueilleur-e sous forme végétal, etc.

Renouvelable : qui se renouvelle, qui se reconstitue, qui revient de nouveau

Le cycle de l’eau illustre parfaitement l’idée d’une ressource renouvelable qui se refait une santé à l’échelle humaine. Idem pour l’air qui se rajeunit en permanence pour nourrir nos cellules en oxygène, l’azote pour épauler le métabolisme de la cellule végétale, ou le phosphore pour la photosynthèse.
Même l’alternance du jour et de la nuit peut être vue comme un cycle de renouvellement à l’image du cycle gazeux des végétaux et des animaux. En effet, quand nous, les animaux, rejetons du C02, les plantes s’en nourrissent. Inversement quand elles rejettent de l’oxygène ; l’oxygène étant un déchet du processus biochimique de la photosynthèse. Lors de cette réaction avec l’énergie solaire, la plante utilise les deux hydrogènes H20 pour synthétiser ses hydrates de carbone et rejeter l’atome d’oxygène : “Des expériences de marquage radioactif ont montré que cet oxygène provient de l’eau, et non du CO2 absorbé.” Bref, chacun se nourrit des déchets de l’autre !

- Problème, nous rejetons aujourd’hui plus de CO2 que les plantes peuvent en avaler, ce qui déséquilibre le système.
- Problème, la majorité de notre oxygène provient des océans et ils sont en train de se plastifier !
- Problème, notre corps meurt en moins d’une minute s’il n’est pas nourri en oxygène… Sans être médecin, j’ai un peu le sentiment que l’oxygène est une ressource précieuse requise à notre bonne santé 🙂

Quant au ver de terre, il est la figure de proue du système qui rajeunit sans cesse les sols

Plus précisément, certaines espèces de vers de terre sont la figure de ce système nourricier. Et de fil en aiguille, on peut soutenir que le futur de notre alimentation dépend de leur avenir ; un avenir qui dépend de son alimentation ; une alimentation qui dépend de ce que nous leur donnons à manger !
Ceci dit, l’important reste le système, un système nourricier constitué d’une infinitude de bestioles qui partagent d’être cellulaires. Et si nous devions comparer ce système à une roue de vélo, le ver de terre n’en serait que le moyeu.

Rajeunir

Remettre à neuf ou à jeune un sol peut surprendre, mais l’idée portée par ce verbe semble le mieux définir qu’un sol cultivé est comme un feu, ni vieux, ni jeune, il est, ou il est éteint. En revanche, il ne se recharge pas par le cul comme un poêle à bois, mais par le dessus. Tout ça reste logique, on mange bien par la bouche, raison pour laquelle nos papilles gustatives sont implantées dans cet orifice plutôt que dans l’anus. Idem pour le lombric terrestre, il s’alimente par sa bouche d’entrée et non par sa bouche de sortie.
Toutefois, c’est bien avec cette dernière bouche qu’il rajeunit les sols ! En les engraissant et en remontant sans cesse à la surface du sol une terre enrichie via ses cacas. Et dans un sol bien habité, ils en chient tout de même 1/2 cm par an sur toute la surface. (Charles Darwin avait observé sur une durée de 30 ans, que les vers de terre avaient produit 15 cm de sol nouveau.)
Mais ne nous trompons pas, un sol vivant ne veut pas dire qu’il est vivant, seulement habité ! Comme une maison animée, ce n’est pas la maison qui fait l’animation…

Extrait de la suite de l’Éloge du ver de terre à paraître fin 2020. Christophe Gatineau, agronome, cultivateur et auteur chez Flammarion de l’Éloge du ver de terre (2018) et de l’Éloge de l’abeille (2019), rédacteur du blog www.lejardinvivant.fr

Et un lien pour lire la suite de cet article


28
octobre
2019

Plus de renards = moins de pesticides

Quelle drôle d’idée, se diront les chasseurs, penser que notre bête noire est un acteur incontournable de l’agriculture durable au même titre que l’abeille et le ver de terre.
Mais voilà, notre renard roux a beau appartenir à une communauté d’auxiliaires sur laquelle l’agriculteur peut s’appuyer pour produire une alimentation plus saine et écologique, les parlementaires en ont décidé autrement, confiant aux chasseurs le soin de s’en débarrasser. Une loi les encourage même à rendre ce service public sans consulter le propriétaire des lieux : “Le renard (Vulpes vulpes) peut toute l’année être : piégé en tout lieu…” Arrêté du 3 juillet 2019 pris pour l’application de l’article R. 427-6 du code de l’environnement.
Bienvenue à la campagne, ce vaste terrain de jeu pour le troisième sport national en termes de licenciés, la chasse, le sport le plus détesté des Français. Mais ce n’est pas le sujet. Ici, les gens n’ont pas la haine de la chasse mais d’une certaine chasse. Alors pourquoi le renard, l’un des animaux sauvages préféré des Français, est-il autant détesté du gouvernement, des parlementaires, et de leurs bras droits, les chasseurs ? Au point de l’avoir classé nuisible. Nuisible pour la société.
Incompréhensible à l’heure où l’État cherche à faire des économies, un renard pouvant rapporter gros à la société, très gros, jusqu’à 2.400 euros par tête de pipe ! Explication.

Parlons chiffres !

JPEG - 95.3 ko

Ce chiffre a été avancé par le docteur en éco-éthologie et en ethnozoologie Denis Richard Blackbourn lors d’un colloque sur le renard organisé par l’Association pour la protection des animaux sauvages (Aspas) qui s’est déroulé à Paris au mois de mai 2017. Et avant de l’avancer, il a pris toutes les précautions d’usage.
Pour faire simple, en agriculture, les animaux végétariens se nourrissent des cultures quand les animaux carnivores ou omnivores se nourrissent de leurs collègues végétariens... Et, à la louche, un végétarien consomme entre 50 et 100 % de son poids tous les jours. Plus il pèse lourd, plus il consomme, à l’exemple du campagnol terrestre, autrement appelé rat taupier, Arvicola terrestris, un petit rat végétarien qui mange jusqu’à 50 kg de végétaux par an…
On saisit immédiatement l’impact sur les rendements, d’autant que notre petit rat a également un bel appétit sexuel avec un taux de reproduction de 1 à 50, un couple pouvant mettre au monde plus de 100 individus par an… Qui, eux-mêmes, peuvent faire naître 5.000 nouvelles têtes l’année suivante. Et ainsi de suite. On imagine donc aisément les potentiels dégâts occasionnés aux cultures si les populations ne sont pas régulées par une communauté de prédateurs qui, dans les grandes lignes, va de la couleuvre au rapace via le renard.
Le docteur Blackbourn a rappelé que d’autres espèces sont moins gourmandes, comme le campagnol des champs, Microtus arvalis (8,5 kg de végétaux consommés par an), ou le campagnol agreste, Microtus agrestis, (11 kg par an). En métropole, sur les treize espèces de campagnol recensées, trois s’intéressent particulièrement aux cultures et une est protégée. Cette dernière est aquatique et elle ne s’attaque pas aux cultures.

Le renard, un protecteur des cultures

Avec ses déserts verts où rien ne pousse en dehors des variétés cultivées, l’agriculture moderne favorise ces communautés végétariennes au détriment des communautés qui s’en nourrissent. Par l’absence de diversités végétales, de haies, de bois ou de forêts, la monoculture donne ainsi un avantage considérable aux rongeurs. Idem pour les couvertures végétales permanentes ou l’absence de labour, des techniques d’agriculture durable.
La radicalité du climat concentre également tous les problèmes, comme cette année, où la prédation sur les cultures a été amplifiée avec la sécheresse. En effet, tous les animaux aiment et recherchent le sucre dans la nature (même les vers de terre), et les cultures sont des milieux très riches en douceurs. Au mois de septembre dernier, nous avons même trouvé des campagnols en haut des troncs de maïs doux, en train de dévorer les fusées…
Alors, en l’absence d’une communauté de prédateurs suffisante, quelles sont les solutions à disposition de l’agriculteur pour ne pas mettre en péril ses récoltes ?

À petite échelle, dans un jardin, on peut facilement les piéger avec des tapettes à souris contrairement à une exploitation agricole où les solutions sont moins tempérées. Mécanique, avec la charrue qui va bouleverser leur habitat et donc réduire leur développement. Chimique avec l’épandage d’appâts ou de grains empoisonnés, qui, une fois ingurgités par les campagnols, contribueront à empoisonner leurs prédateurs… Une chaîne sans fin. En bio, on utilise du tourteau de ricin pour les empoisonner. Un produit biodégradable qui va également empoisonner toute la chaîne alimentaire avant de se dégrader.
À partir de données scientifiques liées à leurs contenus stomacaux, le docteur Blackbourn a déterminé que 80 % de l’alimentation des renards était constituée de petits rongeurs. 145 kg, soit 3.000 têtes, parfois le double ou le triple selon les circonstances écologiques, c’est la consommation moyenne d’un renard sur les 180 kg de nourriture qu’il ingurgite tous les ans. Et outre l’économie de temps et d’argent, le service agronomique rendu par un renard à l’agriculteur peut être estimé à 2.400 euros. 2.400 euros de dégâts économisés.
Et enfin, le renard est un chasseur de haut vol, pouvant capturer jusqu’à 20 campagnols par jour, mais aussi jusqu’à 4 lombrics terrestres par minute ! Extrait de l’Éloge du ver de terre :
« Le ver de terre voit d’un bon œil le renard se faire une poule. Pour la bonne raison que la poule est l’un de ses redoutables prédateurs, raison pour laquelle elle n’a rien à faire dans un jardin. Mais de savoir que le renard comme la poule sont des omnivores opportunistes ne le rassure pas beaucoup quant à un avenir radieux ! Un renard qui, faute de poule, se remplira le ventre de sa rencontre inopportune avec un ver de terre paisiblement en train de brouter comme une vache ! Quant à goupil, considéré comme un nuisible par la législation française, son pain quotidien est fait de campagnols et autres rats taupiers. Et pour l’agriculteur qui travaille avec des couverts et des paillis pour nourrir sa vie du sol, et en particulier ses vers de terre, le renard est un précieux auxiliaire pour réguler les populations de rongeurs. »

Conclusion

Dans cet article, mon point de vue est strictement agricole. Et loin de vouloir comparer ou mettre en concurrence, nous avons d’un côté le loup et l’ours dont les dégâts agricoles coûtent des millions d’euros tous les ans à la société, des animaux protégés à juste titre, et de l’autre, le renard, un nuisible qui protège les cultures.
Voyez-vous l’incohérence : moins de renards = plus de pesticides.
Et pourquoi la politique, qui s’applique à l’ours et au loup ne s’appliquerait pas au renard ? Par une gestion responsable des populations. Et pour ses services rendus à la Nation, une indemnisation des rares dégâts qu’il peut commettre chez les éleveurs de poules en plein air. Quant aux dégâts sur le gibier, dont les chasseurs l’accusent, il y a encore peu, quand l’environnement était propice, il y avait beaucoup plus de renards qu’aujourd’hui, et la campagne était giboyeuse. Le problème est ailleurs.

Pour compléter, un témoignage d’agriculteur :

Christophe Gatineau, agronome, cultivateur et auteur chez Flammarion de l’Éloge du ver de terre (2018) et de l’Éloge de l’abeille (2019), rédacteur du blog www.lejardinvivant.fr


9
octobre
2018

Connaissez-vous les enchytréides ?

Les enchytréides, ces vers de terre bien plus abondants que les vers de terre dans de nombreux sols, de 10 000 à 300 000 au m² !

Message reçu : « Mon compost grouille de vers de terre, puis-je les mettre dans mon potager pour qu’ils enrichissent mon sol ? » Réponse : « Rien ne vous empêche, mais vous devez savoir que vos vers en seront incapables. Et je peux même vous assurer que leur fin sera finalement peu glorieuse ; sauf à faire la joie de beaucoup d’animaux, qui, par l’odeur alléchée… »

EnchytraeidaeBref, animés par leur bon sens légendaire, les paysans ne se perdaient pas autrefois dans les méandres des classifications, classant les annélides dans 2 catégories : les vers de terre, ceux qui nichent dans la terre, et les vers de fumier ou de compost, ceux qui vivent sur le sol. Quant aux autres, vivants dans les eaux douces ou salées, ils étaient naturellement exclus du champ du cultivateur.
Mais ça, c’était avant l’avènement des temps modernes, car, depuis, tous ont été rangés dans de petites boites en fonction de leur apparence ou de leur niche écologique. Et nos vers de compost ont été mis avec les vers de terre, plus particulièrement rangés dans les épigés, catégorisés avec un ensemble d’espèces souvent absentes des champs ! Et comble de la manipulation, les tests d’homologation des pesticides ne sont pas faits sur des vers de terre, mais sur un épigé ; autrement dit sur une espèce qui n’est pas présente dans les sols cultivés comme le souligne cette publication de l’INRA ! Et combien d’ingénieurs agronomes sont montés au créneau pour dénoncer ce scandale ?

« Le saviez-vous ? Au Moyen âge, on distingue 5 catégories d’animaux selon l’historien Michel Pastoureau. Et dans la 5ème, on y trouve les vers de terre, les crapauds, les rats, les crevettes… Bref, la ver-mine ! »

En dehors de cette mode qui consiste à mettre tout le monde dans le même sac, il y a aussi des vers de terre qui vivent dans la terre, mais qui ne sont toujours pas considérés comme des vers de terre, en dépit d’y vivre ! Et comme personne ne parle de cette famille, les enchytréides, nous en parlerons avec l’une des meilleures spécialistes mondiales dans la suite de l’Éloge du ver de terre, un nouveau livre à paraître au printemps 2019. Oui, je sais, on ne se prive de rien au Jardin vivant, mais n’est-ce pas cela le luxe suprême, boire le philtre de la connaissance jusqu’à la lie ?

Extrait – Les ENCHYTRÉIDES...

Enchytraeidae
« On dit » que les enchytréides sont les cousins germains des vers de terre. Mais comme toutes les espèces de vers de terre sont cousines, quelles différences avec les endogés (une autre catégorie) avec qui ils partagent le même régime alimentaire ?
Céline Pélosi  : En effet, les enchytréides sont les cousins germains des vers de terre car ils sont taxonomiquement (au niveau de la classification des organismes vivants) et fonctionnellement (au niveau du rôle joué dans les écosystèmes) très proches… /

Alors, pourquoi ne pas les considérer comme des endogés ?

… / Rien n’empêche cela dit de considérer les enchytréides comme des endogés, car, comme eux, ils vivent en permanence dans le sol, ils sont non pigmentés, ils se déplacent en creusant des galeries, ils ingèrent le sol, assimilent une partie de la matière organique que celui-ci contient, et font des déjections.

Comment expliquer que cette famille de vers qui vit dans la terre soit quasi totalement inconnue, même des milieux professionnels, alors que leur rôle dans le fonctionnement des écosystèmes cultivés est fondamental ?

Je l’explique principalement par le fait que ces organismes ne sont pas toujours visibles à l’œil nu, contrairement aux vers de terre. Historiquement, la France s’est davantage intéressée aux vers de terre et nos voisins allemands ont beaucoup plus de connaissances que nous sur les enchytréides. Ce pays rassemble une majorité du faible nombre de spécialistes dans le domaine… /

Est-il vrai qu’ils sont plus abondants que les autres dans les sols ?

Les enchytréides sont omniprésents et bien plus abondants que les vers de terre dans de nombreux sols, de 10 000 à 300 000 individus par mètre carré. Ils sont également tolérants à une plus large gamme de conditions environnementales. Bien que de petite taille, les enchytréides dominent en biomasse dans de nombreux habitats, principalement les milieux riches en matières organiques… /

Christophe Gatineau, auteur, agronome et cultivateur, directeur de la publication du Jardin vivant - www.lejardinvivant.fr - et qui a écrit l’éloge du ver de terre, publié le 19 septembre aux éditions Flammarion.