10 novembre

Opaline Lysiak

Il a tenté l’AC mais est revenu en arrière…

Attention cet article peut choquer les publics sensibles à la vie du sol ! On y parle notamment de charrue, de contexte difficile, mais surtout du souhait de Noël Neyrinck de réduire le travail du sol dans un contexte pédoclimatique particulier.
A vos claviers, il va falloir réfléchir...

Oui, j’avais promis des reportages à travers le monde chez des agriculteurs en AC… mais vous le savez : c’est face à des situations complexes que l’on avance vraiment dans la réflexion comme chez Noël Neyrinck en République Tchèque.

Portrait Noël NeyrinckNotre collègue originaire de La Ferté Gaucher cultive depuis 13 ans à Chlumec nad Cidlinou (prononcer « Rrrrloumèque nad Tchidlinaou »), à 1h environ de Prague, dans la plaine céréalière où le trio colza-blé-orge est roi. En arrivant chez lui, amoureuse des vers de terre (« zizala » en tchèque) que je suis, je suis choquée par la vision de la charrue qui patine dans les argiles très humides. « Nous avons un automne exceptionnellement pluvieux et difficile » explique Noël. Après une journée passée avec lui et sa femme Markéta, sur le terrain et à la maison, je cerne son système :

- Noël a été marqué par une journée avec Frédéric Thomas et Sébastien Hanssen (directeur de Soufflet Agro) en République Tchèque, à l’issue de laquelle il souhaitait arrêter le travail du sol.
- Sur son site, il décrit sa philosophie ainsi : « Nous cultivons la terre avec un sentiment d’affection ». Il ne cessera de me répéter qu’il souhaite préserver les sols pour les transmettre à son/ses successeur(s).
- Quelques vieux numéros de la revue TCS dorment dans le bureau !

— > Face à un collègue passionné par son métier mais plutôt isolé pour échanger - ici peu d’exploitants sont intéressés par le non-labour, l’agroécologie et encore moins l’AC - je me dis que les TCSistes, ACistes, Agricooleurs et mes étudiants peuvent sans doute aider Noël à faire évoluer son système.

Cet article se veut donc support de discussion et outil pédagogique, à la fois pour comprendre les finalités de Noël, le contexte dans lequel il exerce son métier, et pour lui proposer des solutions. Les agriculteurs qui liront cet article pourront lui faire des propositions, et les étudiants pourront peut être le rejoindre en stage pour quelques semaines afin d’apporter un regard extérieur et l’accompagner dans ses projets.

L’article est associé à une interview que j’ai réalisée avec Noël.

Vidéo complète : https://youtu.be/lMDDSb_iKqw

J’ai découpé la vidéo en plusieurs chapitres qui correspondent à chaque partie de l’article.

1) Qui est Noël et quelles sont ses finalités ?

N. Neyrinck et sa filleNoël est fils d’agriculteur de la Brie. Il a l’opportunité de s’installer en République Tchèque en 2006. Il se marie en 2011. Sa femme Markéta l’aide à la comptabilité et ils ont une fille de 4 ans. « Le temps consacré à la famille rend plus difficile les voyages d’études, les échanges de pratiques. J’aimerai découvrir par exemple l’agriculture en Ukraine, en Amérique du Sud »
Noël exerce un métier qui le passionne, souhaite faire vivre sa famille et limiter l’impact sur l’environnement avec un système plus durable sur tous les plans.

Vidéo n°1 : Noël Neyrinck et l’agroécologie : https://youtu.be/hvcZ4pVYE94

2) A quoi ressemble l’exploitation ?

360 ha de surfaces avec blé, escourgeon, tournesol et soja. 30% des surfaces ont des couverts de printemps.
2 salariés sont employés à temps plein aujourd’hui. Il y a peu de chômage donc c’est difficile de trouver de la main d’oeuvre compétente. Le relationnel est équilibré même si la communication est parfois difficile car Noël est toujours considéré comme étranger pour les employés.
Le parc matériel : 2 tracteurs de 200 CV + 1 tracteur de 150 CV
2 charrues - décompacteur - herse Rotative / semoir combiné - pulvérisateur - moissonneuse - bineuse - semoir monograine - Semoir Horsh Sprinter à dents.

Vidéo n°2 : Le choix du matériel : https://youtu.be/CV0v1VcKOlE

3) En quoi l’histoire de la région influence t’elle la forme du parcellaire aujourd’hui ?

Vidéo n°3 : Un contexte parcellaire très original : https://youtu.be/VNEoPqeYok4

PNG - 246.9 koEn tout Noël exploite 13 blocs sur 360 ha. Les îlots sont grands mais les parcelles cadastrales petites. La partie droite de l’image ci-jointe représente une « parcelle » exploitée par Noël mais qui comporte en réalité environ 50 parcelles cadastrales appartenant à de nombreux propriétaires différents. En tout Noël loue 300 ha qui appartiennent à 150 propriétaires et est propriétaire de 50 ha.
La complexité ne s’arrête pas là car sur les 360 ha, certaines parcelles trop éloignées sont exploitées par d’autres agriculteurs ; inversement Noël exploite les parcelles d’autres agriculteurs qui sont situées plus proches du siège. Cet arrangement permet de regrouper les parcelles mais un remembrement est prévu pour favoriser la gestion du parcellaire.

Le loyer varie entre 1000 et 5000 CZ (40 à 200 euros) par hectare ; l’absence de droit rural dans le pays permet aux propriétaires de fixer les prix qu’ils veulent et de pouvoir reprendre l’usage de leurs terres très facilement. « L’agriculteur en place n’est pas protégé pour exploiter ces terres durablement et investir sur l’outil de production. La mise en place de systèmes agroécologiques est donc compliquée car on n’a pas envie d’investir dans un tracteur, la fertilité des sols, l’implantation d’arbres ou le drainage si on sait qu’on peut perdre l’outil de production d’un jour à l’autre ».

4) Quel est le contexte pédo-climatique de l’exploitation ?

— > Vidéo n°4 : Climat et sol sur l’exploitation : https://www.youtube.com/watch?v=m2MPXgboIwA&feature=youtu.be

Sols argileux chez Noël Neyrink
Sols argileux chez Noël Neyrink

La région reçoit 650-750 mm de précipitations avec des années parfois extrêmement humides. L’été est souvent très humide en période de moisson. Les hivers sont rudes et les étés très secs. « Il n’y a pas de période de transition comme en France »
Les sols sont extrêmement hétérogènes allant de très argileux à très sableux. La très basse altitude et la proximité des cours d’eau rend les sols très humides. De nombreuses parcelles sont inondées par endroits après de fortes pluies.

5) Quels sont les grands choix techniques ?

La moisson se termine le 15 août et il faut semer directement pour avoir des couverts qui soient bien développés. Cette année, par manque de temps, les labours se sont terminés en novembre.
Après avoir tenté d’améliorer la structure des sols par un décompactage, Noël abandonne car la technique s’avère contre productive (vidéo n°2). La charrue arrive donc sur l’exploitation seulement en 2010. « Le labour avant les cultures de printemps est essentiel dans des parcelles argileuses qui se restructurent grâce au gel l’hiver  ».
En général, il n’y a pas de labour avant les cultures d’automne.
Malgré l’absence d’élevage il y a apport de fumier de canard et de bovins (achat ou échange), environ 18 T/ha par an sur 80 ha.
Noël souhaite réduire l’usage des produits phytosanitaires ; pour cette raison les tournesols sont binés et le colza n’est plus cultivé sur l’exploitation.

Vidéo n°5 : l’arrêt du colza sur l’exploitation : https://youtu.be/AGs7-JvMB0E

Même si la couverture des sols n’est pas obligatoire - il s’agit d’une option des paiements verts de la PAC - 30% des surfaces reçoivent des couverts végétaux.

5) Quel est le contexte socio-économique de l’exploitation ?

Dans la région de Noël, les agriculteurs sont isolés, en particulier en ce qui concerne les échanges de pratiques et la solidarité. 70% des surfaces appartiennent à des grosses entreprises agricoles qui disposent de tous les moyens de production et échangent très peu avec les exploitations familiales. Les « vrais » techniciens sont peu présents, « le technico-commercial vend des produits mais ne connaît rien à l’agronomie » ; il y a peu d’échanges de pratiques, de groupes d’agriculteurs, au grand désarroi de Noël.

— > Pour mieux comprendre : document le contexte agricole en République Tchèque

6) Là où ça coince - là où Noël veut progresser - les projets

a) Noël souhaite préserver la fertilité des sols et pour cela le levier des couverts doit être actionné : « On veut réussir nos couverts, surtout dans les zones sableuses et acides qui sont pauvres en matières organiques et ont besoin d’apports de carbone ».

La fenêtre climatique est trop courte. La moisson est plus tardive qu’en France et les semis plus précoces. Un énorme pic de travail se concentre en fin d’été début d’automne entre la moisson, les semis, l’épandage des fumiers, le travail du sol et les semis de couverts. « Dans l’idéal il faudrait un chauffeur et un tracteur de plus pour que dès le début de la moisson on démarre l’implantation des couverts. On veut considérer les couverts comme une vraie culture pour nourrir le sol »

- Quelles espèces choisir dans les sols sableux ? « La vesce est difficile à implanter car elle n’a pas le temps de se développer. La phacélie a été tentée. La moutarde n’était pas tentée jusqu’à aujourd’hui car le colza était présent dans la rotation »

- Quel outil peut s’adapter aux sols hétérogènes de l’exploitation et pour pouvoir semer des mélanges ?

b) Noël aimerait valoriser les zones trop humides en prairies pour diversifier les productions (viande ?) et bénéficier du fumier.

c) Développer la production de cidre, qui existe déjà mais seulement pour une consommation personnelle.

d) Le passage en bio est une option mais de nombreux éléments sont à étudier.

e) Pourquoi pas envisager l’implantation d’arbres dans les parcelles pour pallier au problème de l’humidité des sols et diversifier les productions ?

— > A vos claviers, Noël est présent sur le forum Agricool
— > Ces projets sont des opportunités d’échanges « win win » à travers les stages en exploitation de nos étudiants !

Le site de Noël : www.agro-neyrinck.cz
La page Facebook de l’entreprise : Agro Neyrinck

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DU MÊME AUTEUR : Opaline Lysiak


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