Kyoto, Santé et Semis direct

Emmanuelle Arès, Le coopérateur agricole - Juillet / août 2006



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Quand on pense semis direct, la plupart du temps nous viennent à l’esprit les mythes de sols froids et humides, de dates de semis retardées, de gestion coûteuse d’herbicides.Vous avez bien lu : ce sont des mythes.

Après 10 années de suivi réalisé par l’équipe de conservation des sols du MAPAQ de Montérégie, la preuve est faite en matière de marge brute, d’économies et de performances agronomiques. Le semis direct l’emporte bon an mal an, même seulement deux ou trois ans après l’abandon de la charrue. Le semis direct mais aussi et surtout, ses impacts bénéfiques sur le sol, la microflore, les vers de terre et... la qualité de vie. On parle entre autres d’économies de 40 à 70 % de consommation d’essence, ce qui se répercute directement sur les émissions de gaz à effet serre. Jocelyn Michon pratique le semis direct permanent depuis 12 ans. Sa consommation moyenne de carburant à l’hectare est de 30 litres, pour un total de 6000 litres par année. À titre comparatif, le travail du sol conventionnel à la charrue demande entre 90 et 120 litres de carburant à l’hectare. On observe la même tendance en ce qui a trait aux engrais et aux herbicides dès que le sol reprend ses droits et son potentiel. « Pour avoir des grains de qualité, ça prend un plant en santé. Pour avoir un plant en santé, ça prend des racines en santé. Et pour avoir un système racinaire bien développé, ça prend un sol en santé », rappelle Odette Ménard, ingénieure agronome en conservation des sols.

Manger santé, penser Kyoto

Un sol en santé est un sol structuré, bien drainé, au pH adéquat où se reproduisent une faune et une flore diversifiées. Plus la biodiversité est grande, plus les molécules composant le grain seront complètes et variées. Et pour permettre une biodiversité optimale, il faut laisser les habitants du sol jouer pleinement leur rôle. La prochaine étape de suivi, on le devine, est de procéder à des analyses nutritionnelles. On y comparera la qualité des grains cultivés sous différents types de gestion des sols : conventionnel, travail réduit, semis direct et biologique. Des analyses qui ont déjà été effectuées sur la côte ouest des États-Unis (voir l’encadré) et qui ont mené à développer un marché de créneau certifié. Cette certification, Jocelyn Michon en rêve pour les producteurs membres de l’association Action Semis Direct dont il est le président. Le Centre de recherche et de développement sur les aliments (CRDA) s’intéresse de près aux variétés de blé Torka et Voyageur pour leurs qualités panifiables. Comparativement au blé biologique, le blé sous semis direct afficherait une plus grande uniformité et beaucoup moins de grains atteints de fusariose. Du même coup, le semis direct protège les sols de l’érosion tout en diminuant la pollution diffuse. Un mythe véhiculé qui irrite Jocelyn Michon est celui de l’utilisation accrue de pesticides en semis direct. Or, une enquête sur les coûts de production menée en 2000 auprès de 93 producteurs céréaliers de toutes allégeances a situé les coûts de pesticides de Jocelyn 10 % en deçà de la moyenne. La tendance est la même dans tous les champs sous semis direct. La rotation joue un rôle important dans le contrôle des mauvaises herbes en semis direct. Jocelyn effectue aussi un dépistage de mauvaises herbes dans ses champs de soya à l’automne et traite localement si nécessaire. Le traitement (brûlage) au Roundup au printemps, avant la levée du maïs et du soya, est primordial. Autrement, l’utilisation de variétés résistantes au Roundup peut faciliter la transition vers le semis direct et donner un coup de pouce pour contrôler les vivaces. Mais si la gestion des mauvaises herbes est un casse-tête en régie conventionnelle, elle ne le serait pas moins en semis direct. Jocelyn Michon cultive 210 hectares de loam argileux à La Présentation, tout près de Saint-Hyacinthe. Il le fait avec un parc de machinerie plutôt réduit : un tracteur de 110 forces, deux semoirs dont un Great Plains de 15 pieds et un Monosem à 6 rangs jumelés (12 unités), des tasse-résidus fabriqués maison, une arroseuse et des voitures à grain. La moissonneuse-batteuse est en copropriété avec un voisin. « Ça représente environ 150 000 $ de machinerie de moins, pour un impact sur les états financiers d’environ 20 000 $ par an », note Jocelyn.

Réussir pour réussir

« Pour les néophytes, la marche peut sembler haute, voire inaccessible. Pourtant, chaque étape pour s’y rendre est accessible, souligne Odette Ménard. Jocelyn est un pionnier du semis direct au Québec. Il a une longueur d’avance de près de 20 ans. Il ne s’est pas débarrassé de toutes ses machines du jour au lendemain, et le chemin fut parsemé d’obstacles, de doutes, de remises en question. » Pourquoi a-t-il toujours tenu le cap ? Parce que les résultats étaient là, au champ et dans le portefeuille. « J’ai maintenu les rendements en diminuant de moitié l’apport d’engrais », témoigne le producteur. Cela, grâce à une bonne rotation sur trois ans de maïs-soya-blé et à la décomposition des résidus par les vers de terre et les micro-organismes. La fertilisation en phosphore a été réduite de 57 %, celle en azote de 52 % et celle en potasse de 35 %. Le bilan de phosphore démontre que l’entreprise pourrait en appliquer trois fois plus avant d’atteindre le niveau d’apport permis. « Les normes de fertilisation recommandent d’apporter une unité d’azote par 50 à 55 kg de grains de maïs. Pour un rendement de 10 tonnes/ha, on apporterait donc jusqu’à 200 unités d’azote. Le semis direct m’a permis de diviser ce ratio par deux et même plus. Mon meilleur rendement économique est obtenu avec un ratio de 96 kg de grains par unité d’azote, mais j’ai obtenu jusqu’à 262 kg de grains par unité d’azote ! » Odette Ménard aime dire que pour réussir, il faut réussir. « Ça prend plein de petites réussites pour assurer le succès. Réussir en agriculture, c’est comme réussir avec les enfants, compare-t-elle. Quatre enfants, quatre types de sol. On doit apprendre de nos erreurs, modifier nos stratégies selon les besoins et le potentiel de chaque champ. » Elle compare aussi le parcours de Jocelyn Michon à une escalade de l’Everest. « Lorsque je vois Bernard Voyer sur le toit du monde, je me dis que je suis incapable d’y arriver ! Pourtant, Bernard Voyer est quelqu’un d’ordinaire comme vous et moi, à la différence qu’il s’entraîne continuellement pour arriver à ses fins. »

Penser à l’endroit

« L’équation utilisée encore aujourd’hui pour obtenir du grain de qualité est complètement inversée et ne tient aucunement compte du potentiel du sol, déplore Odette Ménard. On entend : pour avoir des grains, ça prend une bonne fertilisation, de l’eau et de la chaleur au bon moment, la bonne machine et la bonne technologie (variété). Mais en fait, qu’est-ce qui remplit le grain ? Ce sont les molécules provenant de l’activité des micro-organismes du sol et de leur décomposition. Leur absorption par la plante dépend directement de l’étendue du système racinaire. » Chez Jocelyn Michon, on observe plus de 20 cabanes de vers de terre par mètre carré, soit plus de 400 vers par mètre carré. En comparaison, on retrouve en moyenne de 20 à 25 vers par mètre carré dans les champs labourés. Le nombre de vers de terre présents est de 15 à 20 fois supérieur au nombre de cabanes. Les vers qui font des cabanes et qui travaillent le sol à la verticale sont une seule des trois grandes espèces de vers qu’on retrouve, les deux autres travaillant à l’horizontale à différentes profondeurs. Et les vers dans leur totalité ne représentent que de 20 à 22 % des microorganismes du sol. En fait, si on pouvait ramasser tous les organismes microscopiques présents dans la couche arable d’un sol en santé, on récolterait quatre tonnes de matériel biologique invisible par hectare. Or, les bactéries composent 40 % de ce matériel et elles ne vivent qu’une journée. Ces bactéries, en se décomposant, libèrent dans le sol tout leur contenu en ADN, composé principalement d’azote… La première motivation à réduire l’usage de la charrue pour Jocelyn il y a bientôt 20 ans était financière. Après 12 années de semis direct permanent, il peut comparer ses coûts de production actuels avec ceux de 1994. La différence est importante : 90 $/ha pour l’engrais seulement et 280 $/ha au total. Ces réductions de coûts de production sont appuyées par les données compilées par l’équipe de conservation des sols du MAPAQ de la Montérégie, d’Odette Ménard et Jean-Marie Harvey (voir les graphiques). Jocelyn envisage aujourd’hui de ne plus vendre sa paille de blé et de se priver de 6000 $ de revenus pour mieux nourrir ses vers, qui manquent de résidus. Les motivations de Jocelyn seraient-elles sentimentales et écologiques ? Non, c’est toujours l’homme d’affaires qui parle. En effet, des tests échelonnés sur plusieurs années démontrent hors de tout doute que les vers de terre fournissent l’équivalent de 60 unités d’azote par hectare, en plus d’améliorer la structure du sol et la teneur en matière organique. Contre toute attente, la monoculture de maïs semble ainsi viable en semis direct, avec un rendement stable de 11,5 tonnes à l’hectare pour un apport de 130 unités d’azote. Le semis direct est une occasion pour Jocelyn Michon de continuellement évoluer et apprendre. Il a développé ses tasse-résidus en s’inspirant d’un modèle construit par d’autres adeptes du semis direct. Il essaie aussi de trouver une culture intercalaire permanente économique qui ne nuirait pas à la culture principale et permettrait d’assimiler le fumier. Cette année, il procédera aussi au semis direct de pois après la récolte du blé dans les champs qui ne reçoivent pas de fumier.

Shepherd’s Grain

Dans le nord-ouest des États-Unis, des boulangeries ont déjà adopté la farine issue du blé cultivé sous semis direct du groupe Shepherd’s Grain sur la foi de leurs observations culinaires. Leur argument n’est pas qu’écologique, mais surtout nutritionnel : la farine issue du semis direct se travaille bien et facilement, a un bon goût sucré, même faite de grains entiers, et fournit des pains plus gros, de qualité supérieure, plus complets et de meilleur goût. Shepherd’s Grain est la marque de commerce du groupe Columbia Plateau Producers. Ce regroupement compte 11 fermes familiales de l’est de l’Oregon, de Washington et du nord de l’Idaho qui pratiquent une agriculture durable. Ces fermes utilisent peu de pesticides et pratiquent le semis direct permanent. En conséquence, leur grain porte le sceau de Food Alliance et elles obtiennent environ 1,50 $US de plus le boisseau pour ce blé que pour celui qu’elles exportent. « Développer une relation avec les distributeurs pour une commercialisation locale a été ardu, témoigne l’agriculteur Fred Fleming. Avec le temps, le volume est devenu intéressant et les gens se sont mis à demander notre produit, de telle façon que ce sont les distributeurs qui nous approchent maintenant. » Parmi les clients satisfaits convertis à la farine Shepherd’s Grain malgré son prix plus élevé, on retrouve Pat DiPrima-LeConche, propriétaire d’un restaurant et d’une boulangerie italienne à Portland, en Oregon, ainsi que Debra Edwards et Steve Perkins, de Cascade Baking à Salem,Washington. La farine Shepherd’s Grain améliore la qualité de leur pain entre autres grâce à une grande uniformité d’un lot à l’autre, au goût sucré particulier et à sa maniabilité. La provenance locale est un boni, tout comme le fait que le sol ne soit pas travaillé, contrairement à une régie biologique. Les clients potentiels sont de plus invités à visiter les fermes et constater de visu l’impact bénéfique environnemental du semis direct. En retour, les clients deviennent de fervents défenseurs du semis direct et développent un sentiment d’appartenance et de solidarité envers leur fournisseur.

www.shepherdsgrain.com www.foodalliance.org

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