Cultures intermédiaires, optimiser leur destruction

Jérôme Labreuche, Damien Brun, Audrey Collet ; Perspectives Agricoles n°372 - novembre 2010



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Les techniques de destruction des couverts sont nombreuses : gel, labour, herbicide total, broyage, roulage… Elles n’ont pas toutes la même efficacité selon les couverts semés. Et leur mise en œuvre ne présente pas la même faisabilité selon le climat local et la vitesse de ressuyage du sol.

La destruction de la culture intermédiaire est une étape cruciale, notamment pour la disponibilité en eau et en azote pour la culture suivante. Elle coïncide parfois avec le démarrage des opérations de travail du sol en vue d’implanter la culture (labour d’hiver, préparation superficielle…). La réglementation interdit dans certains cas la destruction chimique. Cela impose d’autres moyens, mécaniques ou par le gel, dont la faisabilité est variable selon le type de sol et le climat local.

Détruire le couvert végétal à la bonne date

Le choix de la date de destruction de la culture intermédiaire relève d’un compromis entre deux objectifs  : laisser le temps au couvert de jouer son rôle (piégeage des nitrates, protection du sol…) et éviter un effet dépressif sur la culture suivante (implantation, eau, azote…). La date de destruction doit donc être adaptée, en fonction de la culture qui suit et du type de sol (tableau 1). De manière générale, l’objectif d’une culture intermédiaire « piège à nitrates » est atteint à la mi-novembre.

À cette date, le couvert a en général absorbé les nitrates du sol et les a mis à l’abri du lessivage qui survient sans lui pendant la phase de drainage ou lixiviation, en hiver. C’est pourquoi la réglementation autorise généralement la destruction des couverts dès le 15 novembre. Mais, parfois, la destruction peut être retardée à la sortie de l’hiver, par exemple avant des cultures implantées tard comme le maïs, dans des sols légers pouvant être travaillés au printemps. La destruction plus tardive se justifie ici par la volonté de garder les sols couverts en hiver (structure du sol, érosion…) plus que par le volet « fuites de nitrates ».

Mettre en place des couverts s’avère plus difficile pour les sols argileux (plus de 35 ou 40 % d’argile), en particulier s’ils sont labourés. En effet, pour réussir l’implantation de la culture suivante, le labour doit être réalisé précocement sur un sol friable afin de permettre l’évolution du futur lit de semences (alternances humectation- dessication et gel-dégel). Un labour en novembre est très aléatoire. Un labour plus précoce donnera de meilleurs résultats mais pose la question de l’efficacité du couvert qui n’a pas le temps de croître assez pour assurer pleinement son rôle. De nombreux départements ont mis en place des dérogations à l’implantation des couverts dans les sols argileux en raison de toutes ces inconnues qui exigent de nouvelles références.

De nombreuses techniques de destruction

Il est possible de détruire une culture intermédiaire par des moyens très différents : le gel, les herbicides ou des moyens mécaniques (charrue, déchaumeur, broyeur, rouleau…). Les outils à disposition sur l’exploitation, les motivations comme les contraintes de l’exploitant ainsi que les espèces à détruire déterminent le choix de la technique de destruction. Chacune d’entre elles possède ses points forts et ses points faibles (tableau 2). Par exemple, le coût et le temps de travail sont très différents selon les moyens utilisés.

Toutes les techniques de destruction ne sont pas adaptées à tous les couverts (tableau 3). Il faut adapter le mode de destruction aux espèces semées ou, à l’inverse, choisir les espèces semées en fonction de la destruction envisagée. D’autres paramètres sont aussi à prendre en compte comme le développement du couvert. En eff et, un couvert bien développé se révèle paradoxalement plus facile à détruire, notamment par le gel, le roulage, le travail superficiel, voire le broyage. Par ailleurs, un couvert développé a un fort pouvoir concurrentiel sur les adventices comme les repousses, et laisse donc un sol « propre » à sa destruction. Avec un couvert peu développé, les repousses de céréales sont moins contrôlées et peuvent résister à la destruction.

On note en effet sur le tableau 3 que les graminées (cf. avoine d’hiver) sont parmi les couverts les plus difficiles à détruire si on exclut le labour et le glyphosate.

La gestion des repousses de céréales est donc un problème d’importance. La synthèse de 18 expérimentations, qui ont été mis en place par ARVALIS-Institut du végétal ou par les Chambres d’agriculture des Pays-de-la-Loire dans le cadre d’un groupe de travail régional, montre combien la sensibilité des espèces de couverts diffère face aux techniques de destruction. Les essais s’échelonnent des campagnes 2004-2005 à 2009- 2010 et couvrent principalement l’Essonne et les Pays-de-la-Loire.

Des sensibilités très différentes au gel

Certaines espèces ont été touchées par le gel dans la totalité des expérimentations où elles étaient présentes, avec une perte de pieds totale comme le nyger ou le tournesol. D’autres espèces ont été régulièrement touchées par le gel. Leur destruction à 100 % dépend de l’intensité des gelées et du développement du couvert à leur survenue. La moutarde blanche présente une sensibilité au gel assez bonne. Elle n’a cependant gelé totalement que dans 40 % des situations où elle était présente, lorsque le thermomètre a au moins atteint
- 7 °C. La phacélie s’est montrée un peu plus dure à détruire avec seulement 22 % de destruction totale sur les 9 situations observées. Dans 91 % des cas, sa note de destruction égale ou dépasse 60 % : même si elle est rarement détruite à 100 %, elle est donc souvent détruite partiellement. D’autres espèces ont aussi montré une relative sensibilité au gel : l’avoine fourragère (Avena strigosa), le radis chinois, la féverole de printemps, la lentille fourragère, le trèfle d’Alexandrie, les vesces commune et pourpre. Pour ces plantes, encore plus que pour la moutarde blanche ou la phacélie, le stade du couvert au moment des gelées est très important. Un couvert développé se montre plus sensible.

D’autres espèces ont été régulièrement peu touchées par le gel. Elles sont rarement détruites à 100 %, notamment certaines céréales comme les céréales d’hiver qui atteignent le stade tallage au moment des gelées et leur résistent bien (triticale, repousses de blé…). Dans le réseau d’essai d’ARVALIS – Institut du végétal, les avoines de printemps n’étaient pas suffisamment développées (début à fin montaison) pour subir une destruction totale par le gel. Certaines crucifères se sont aussi montrées assez résistantes au gel comme le colza fourrager et le radis fourrager. Le pois fourrager, avec des stades peu développés, a subi des dégâts limités du gel. Le trèfle incarnat n’a pas été touché.

L’utilisation de rouleaux passés à un moment où il gèle est testée dans les essais de l’institut et des chambres d’agriculture depuis six années. Il s’agit de rouleaux Cambridge, Cultipacker, Crosskill ou rouleaux couteaux (« rolo faca »). Pour la synthèse présentée figure 1, seules les situations où le témoin n’a pas été détruit à 100 % ont été retenues (note du témoin inférieure ou égale à 4). Sur la moutarde blanche et la phacélie, le roulage effectué sur la gelée donne des destructions acceptables (note supérieure ou égale à 4). Sur certains couverts, les efficacités sont assez variables : céréales de printemps, radis fourrager et légumineuses à grosses graines (féverole, vesces…). Plus ces espèces sont un stade développé, plus elles semblent sensibles au roulage. Des plantes à des stades végétatifs résistants au gel (triticale, colza, trèfle incarnat) semblent aussi peu sensibles au gel qu’à l’action des rouleaux.

Les conditions climatiques sont-elles au rendez-vous ?

La faisabilité de différentes techniques de destruction des cultures intermédiaires a été évaluée. Pour analyser le gel, le seuil de -6° est retenu car il correspond approximativement à la température minimum nécessaire pour faire geler une moutarde blanche bien développée, voire d’autres espèces si elles sont très développées (avoine fourragère, vesce, lentille…). On considère que le couvert est détruit si cette température est atteinte, ne serait-ce qu’une seule fois. À noter que les -6° sont mesurés sous abri, à 2 m de hauteur.

Trente situations ont été analysées. Le risque de gel est extrêmement variable selon la région (figures 2 et 3). Les situations du grand quart Nord-Est de la France et du Centre présentent une probabilité très forte d’atteindre les -6° au moins une moins fréquemment touchées par le gel. Le pourtour de la Méditerranée est relativement épargné, à l’exception du site de Gréoux les Bains (04) qui est situé dans une « cuvette » contrairement à Valensole (04) très proche mais situé sur un plateau.

Aucun site ne permet une destruction précoce du couvert (au plus tard fin décembre) par un gel à -6°. Certains sites du Nord-Est en sont cependant proches et, au pire, la destruction ne devrait pas y être trop différée car janvier est le mois le plus froid de l’année.

Sept situations sont analysées en détail pour d’autres techniques de destruction des couverts (tableau 4). Les valeurs sont des déciles 2, c’est-à-dire qu’elles sont atteintes au moins 8 années sur 10. Cela donne une certaine marge de sécurité mais, en contrepartie, les valeurs peuvent être très faibles en situations assez régulièrement défavorables. C’est le cas dans le marais vendéen à St-Gemme-la-Plaine, en sol argileux ressuyant lentement, ou en bordure maritime de Picardie à Abbeville, dans un limon battant. D’autres situations sont moins défavorables aux techniques de destruction mécanique des couverts, en sol à ressuyage plus rapide et/ou avec un climat plus favorable (régulièrement sec en hiver comme dans le Sud-Est ou très froid comme dans le Nord-Est).

Certaines cases du tableau 4 ont été coloriées en rouge lorsque la proportion de « jours à risque » est forte. Cela signifie que le travail peut avoir des conséquences négatives : travail très grossier ne pouvant pas forcément évoluer d’ici le semis surtout en non labour, lissage, bourrage du rouleau parfois… Une partie des jours fois au cours de l’hiver, proche des 100 %. Les autres zones à influence plus océanique sont à risque peut être valorisée avec précaution en cas de gelées, rendant le sol friable et non pas plastique avant sa prise en masse ou en cas de dessèchement très superficiel du sol. Les fenêtres d’intervention sont cependant étroites et nécessitent beaucoup de réactivité de la part de l’agriculteur.

Une analyse à faire au cas par cas

Le contexte réglementaire souligne la problématique de la destruction des cultures intermédiaires, en particulier si elle ne fait pas appel à des moyens chimiques. Face aux aléas du climat et à l’humidité des sols en hiver, la faisabilité de cette approche n’est pas aussi simple qu’elle paraît. Les premiers résultats ont été présentés sur les figures 2 et 3 ainsi que sur le tableau 4. Ceux d’une trentaine de situations sont en cours de validation au moment de la rédaction de cet article.

Le gel et le roulage sur gel sont intimement liés au climat, ils conviennent dans le quart Nord-Est de la France comme dans les zones à influence montagnarde. Le roulage est une pratique assez rapide et peu coûteuse, mais elle nécessite une grande réactivité, les périodes de gel étant parfois courtes et non programmables à l’avance ou trop tardives par rapport à l’objectif d’implantation de la culture suivante. Par ailleurs, le sol peut être tassé sous les passages de roues en l’absence de gelées fortes. Le broyage est la technique la plus facile à mettre en œuvre. il est adapté à presque toutes les situations sauf dans les sites franchement hydromorphes. Son débit de chantier correct ne le pénalise pas trop. En hiver, lorsque le sol n’est pas très bien ressuyé et en l’absence de forte gelée, le broyage est réalisable mais il faut garder en tête les risques de compaction d’une partie de la surface du sol.

Le labour est une pratique aussi facile à mettre en œuvre que le broyage, quand la texture du sol s’y prête. Son faible débit de chantier le pénalise cependant, même s’il a d’autres fonctions que de simplement détruire un couvert. Dans les sols les plus lourds, retarder la date du labour implique un risque d’évolution insuffisante de la structure du sol. En sol très léger labouré au dernier moment avant le semis, le labour peut parfaitement détruire un couvert mais se révèle inadapté pour stopper la croissance de la culture intermédiaire suffisamment longtemps à l’avance afin d’éviter des effets dépressifs sur la culture. Un autre mode de destruction préalable est alors nécessaire.

La faisabilité d’un travail du sol superficiel est tout à fait correcte du fait de son débit de chantier mais seules certaines situations lui sont favorables comme le montrent les jours à risque (tableau 4). Une humidité du sol « limite » peut avoir des conséquences sur l’implantation de la culture qui suit, notamment en non labour (mottes, lissages…). Pour éviter cet écueil, quand cela est possible, l’agriculteur doit faire preuve de réactivité pour saisir les courts créneaux d’intervention adaptés (sol gelé, intervention précoce sur sol ressuyé…).

La destruction de cultures intermédiaires par des moyens mécaniques peut faire prendre des risques vis-à-vis de la structure du sol car le ressuyage des sols est rarement total pendant la période hivernale. Le gel du sol est également retardé par l’effet isolant du couvert. Cela peut inciter certains agriculteurs à opter pour la destruction chimique qui permet de détruire le couvert à la date optimale tout en préservant la structure du sol, en particulier avec les techniques de travail du sol superficiel ou en semis direct.

Toutes les espèces de cultures intermédiaires ne sont pas sensibles à tous les modes de destruction. En fonction des techniques de destruction présentant une bonne faisabilité dans tel ou tel milieu, il faudra choisir des espèces adaptées. C’est une contrainte supplémentaire en plus d’autres critères de choix des couverts comme la rotation, la facilité d’implantation, le coût… La panoplie des cultures intermédiaires pouvant être détruites avec un labour ou une application d’herbicide total est plus large que pour une destruction par roulage ou broyage.

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