Observer, mesurer et expérimenter pour comprendre et adapter

Frédéric Thomas et Cécile Waligora - TCS n°56 ; janvier / février 2010



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La sophistication et la multiplication des moyens de production, l’utilisation d’outils informatiques de plus en plus puissants et capables de traiter et d’analyser une multitude de données, la surveillance satellite et l’agriculture de précision ont progressivement éloigné l’agriculteur de son champ et de l’observation de ses cultures. Il s’agit d’un progrès, soit, mais plus on s’éloigne, plus on modélise, globalise et standardise, alors que la diversité est l’une des règles fondamentales du vivant. Sans rejeter ces technologies et ce qu’elles peuvent apporter, nous croyons qu’il est aujourd’hui important de rechausser les bottes, de retourner plus dans les parcelles pour observer, mesurer et analyser. Ce n’est que de cette manière que les agriculteurs récupéreront une partie de l’expertise et de la connaissance de leur milieu qu’ils ont perdues et/ou déléguées pour comprendre et prendre les décisions les mieux adaptées à leurs pratiques, leurs intérêts et leurs objectifs.

Dans ce dossier, nous n’avons pas fait l’inventaire de toutes les observations et mesures possibles, ni approfondi dans le détail chacune d’entre elles, mais nous avons choisi de vous présenter une sélection assez large et de cibler celles qui nous paraissent essentielles et assez faciles à réaliser afin de renforcer votre goût de l’observation, de la mesure voire de l’expérimentation.

Attirés par la technologie et trop confiants dans la science, nous avons oublié des outils simples pour aller chercher des modèles compliqués et éloignés de la réalité. Ceci est d’autant plus vrai que nous sommes en TCS et SD sous couverts avec des approches innovantes où il existe encore trop peu ou pas de références. Observer le végétal et le milieu est bien plus révélateur que n’importe quel capteur, aussi précis soit-il. Enfin et si le niveau de charge est difficilement corrélable à la surface ou à la taille des machines, il l’est par contre assez nettement au temps consacré à l’observation, mais aussi à la réflexion.

Si observer c’est bien, et c’est une discipline dans laquelle les agriculteurs sont généralement assez bons, mesurer c’est mieux. Cela fournit des chiffres, des résultats qui, même s’ils sont imprécis, peuvent servir de références et surtout, par comparaison, permettre de comprendre pour gérer avec plus de précision et d’économie. Enfin, il vaut mieux des observations et mesures simples et faciles à mettre en œuvre, mais multiples, que des approches trop compliquées, source d’erreur, nécessitant des outils chers qui repousseront les agriculteurs.

La simplification du travail du sol et le SD apportent une grande variabilité de pratiques et la recherche de plus d’autonomie et d’économie soulève beaucoup de questions nouvelles venant bousculer des habitudes un peu trop enracinées. La situation devient encore plus confuse lorsque l’on intègre des couverts végétaux performants voire producteurs d’azote, que l’on allonge et bouleverse les rotations et/ou que l’on goûte aux cultures associées. S’il est facile de prédire que ces orientations vont apporter des économies substantielles de mécanisation, d’engrais, mais également de phyto avec des sols plus performants, il est relativement plus difficile voire impossible et même dangereux de prévoir des itinéraires clé en main tant la variabilité des sols, des climats et des pratiques est importante. Ainsi, la multiplication des observations et des mesures est le seul moyen d’apporter beaucoup plus de précision, d’éviter des erreurs préjudiciables et de capitaliser sur les bénéfices de vos orientations. Bien entendu, ces observations et ces mesures n’ont rien de scientifique ni de précis mais elles ont l’intérêt d’être propres à votre situation et réalisées par vous-même pour vous-même.

Chercher à accumuler des mesures et vos propres résultats est un moyen supplémentaire d’observer pour mieux comprendre l’évolution des flux minéraux, le comportement des cultures, du sol, en fonction des modes de gestion et de l’évolution dans le temps afin d’ajuster les pratiques mais aussi de mesurer votre progression. Ce sont aussi des preuves tangibles des bénéfices de votre approche d’agriculture de conservation dans votre région qui viendront renforcer le travail de tous et accréditer, localement et mieux que des grands discours, le bien-fondé de votre orientation.

Mettre en place ses propres essais est enfin indispensable pour continuer de progresser. Même si les esprits trop scientifiques reprochent souvent aux agriculteurs de conduire leurs essais et comparaisons sans vraiment de répétitions ni de témoins, il faut garder à l’esprit que plus que la précision c’est la vérification et la validation qui priment. Cette information viendra ensuite s’amalgamer à d’autres éléments dans un panel afin d’aider à trouver les meilleurs compromis. En complément, la circulation et la comparaison des résultats qui fonctionnent très bien dans les réseaux TCS et SD apportent les répétitions nécessaires.

Les conditions de milieux et les mises en œuvre étant obligatoirement différentes, cela permet de valider encore plus rapidement les résultats, et la diversité des situations apporte encore plus de robustesse à l’information. Par ailleurs, ce type de fonctionnement en réseaux d’expérimentateurs permet simultanément la diffusion et l’adaptation locales des pratiques pour une vulgarisation plus rapide des progrès. Enfin, pour continuer de progresser et aller vers l’agriculture écologiquement intensive, il est important de multiplier les essais et les expérimentations locales. En fait, chaque exploitation doit aujourd’hui investir et consacrer du temps dans un peu de recherche et de développement même si cela est de manière simpliste. C’est le seul moyen de tester et de valider des pratiques, d’en affiner d’autres, voire de rejeter certaines idées mais, comme c’est souvent le cas, ce sont les erreurs et les accidents qui permettent souvent de déboucher sur des innovations majeures.

Observer, mesurer et expérimenter peut et doit devenir une seconde nature en agriculture. C’est en observant que l’on apprend à observer et c’est en mesurant que l’on apprend à mesurer. Réinvestir cette tâche est nécessaire surtout avec des approches nouvelles qui s’éloignent des standards pour un management précis et une maîtrise des pratiques AC. De plus, cela oblige à une plus grande présence dans les champs qui débouche souvent sur des observations complémentaires voire inattendues. C’est enfin une forme d’apprentissage qui permet d’acquérir de nouvelles connaissances et surtout de mieux comprendre pour continuer de progresser et d’innover.

LE PROFIL DE SOL

Le profil de sol est une observation simple, peut-être trop simple dont s’est progressivement écartée la majorité des agriculteurs, faisant plus confiance à l’analyse chimique et à la systématisation des interventions mécaniques. Pourtant, cette forme d’observation physique du sol aurait permis de visualiser beaucoup plus tôt certains problèmes et d’éviter de nombreux dérapages. C’est en revanche l’observation la plus commune et la plus populaire dans les milieux TCS et SD : pas de réunion sans un bon profil de sol. Si au départ, ce type d’observation est le moyen de montrer et de visualiser les défauts du travail conventionnel (semelle de labour, compaction, mauvais positionnement des résidus…) et d’imaginer ce que le sol peut donner avec une gestion différente, il reste nécessaire pour suivre l’évolution, adapter les pratiques et éventuellement corriger les défauts. Cependant, même si aujourd’hui beaucoup apprécient ce type d’observation, trop peu d’agriculteurs osent s’aventurer à regarder autrement leur terre et comment elle fonctionne. Enfin, et loin du formalisme un peu trop scientifique qui règne autour du profil pédologique, en TCS, le profil est un outil à la portée de tous, utilisé de manière un peu différente avec en fait plusieurs types de profils en fonction des objectifs :

- le profil d’état des lieux : profil assez conséquent qu’il est nécessaire de faire dans les endroits représentatifs de l’exploitation afin d’évaluer l’état du sol avant le changement de pratique. L’objectif est de visualiser les défauts mais également les potentialités afin de mettre en oeuvre la bonne stratégie et suivre l’évolution du sol dans le temps.

- le profil de suivi : profil de routine plus simple, plus superficiel qui permet de vérifier la profondeur d’intervention d’un outil, son impact sur la structure, la réaction du système racinaire de la culture ou du couvert et l’évolution dans le temps. Il est réalisé assez régulièrement dans les mêmes endroits de la parcelle et permet d’évaluer les stratégies choisies et de les modifier ou les adapter si nécessaire. Ce profil n’a pas non plus besoin d’être profond car l’impact des actions mécaniques ne dépasse pas les 20 à 40 cm hormis les racines des couverts et des cultures qui peuvent descendre beaucoup plus profond.

- le profil de comparaison : plusieurs profils réalisés entre des parcelles ou bandes gérées différemment pour évaluer la pertinence d’un travail, l’action d’un couvert par rapport à un autre ou pour chercher l’explication d’un moins bon développement de la culture dans une zone de la parcelle. Pour ce type d’observation, il n’est pas nécessaire de réaliser un vrai profil, quelques coups de bêche suffisent souvent à analyser la situation. Enfin, il faut garder à l’esprit que le profil est une « photo  » de l’état structural à un moment donné et qu’il est important de le répéter dans le temps afin de vérifier comment le sol réagit, observer l’impact des outils, les cultures, les couverts et l’activité biologique et mieux comprendre son fonctionnement, ses réactions et son évolution dans le temps.

Comment faire le profil ? Pour obtenir une bonne idée de l’état structural, il est important de creuser perpendiculairement au travail, au sens du semis ou au trafic dans la parcelle et de ne pas hésiter à vous déplacer si certaines observations sont surprenantes ou incohérentes. Le mieux est de faire une tranchée d’environ 2 m de long et de 50 à 80 cm de large et suffisamment profond pour observer le sous-sol si cela est possible (entre 0,5 et 1,5 m de profondeur).

Ensuite, il faut choisir une face d’observation. Celle-ci sera de préférence la partie éclairée par le soleil mais aussi celle qui permet d’avoir le meilleur champ de vision sur la culture afin de s’assurer que ce que l’on observe dans le sol se retrouve dans la végétation. Enfin, la terre doit être positionnée du côté opposé en veillant à ne pas marcher ou rouler sur le côté qui servira à l’observation.

Le trou peut être réalisé avec une pelle mécanique qui est pratique pour les profils « d’état des lieux » mais il est plus simple et surtout recommandé de faire le plus souvent les profils à la main. Même si cela est un peu plus long, l’observation commence en creusant. Il est possible de ressentir la résistance du terrain, de détecter une semelle, d’observer l’activité biologique et le développement racinaire. Cette pratique permet même de mettre de côté des échantillons qui pourront être comparés et analysés avec le reste de l’observation.

Comment observer ? En TCS et SD, le profil permet de comprendre comment le sol fonctionne, évolue et peut s’organiser naturellement mais c’est avant tout un outil indispensable pour mesurer sa fonctionnalité physique. L’objectif est de vérifier que l’eau et l’air circulent rapidement, aussi profondément que possible, que les racines peuvent se développer et coloniser le sol sans contrainte. Normalement dans un sol avec suffisamment de recul TCS et SD, seule l’action de l’activité biologique et des racines des cultures et des couverts doit suffire mais, comme c’est souvent le cas en période de transition, il est possible de retrouver des zones limitantes.

Pour l’analyse, il est souvent favorable de débuter par la surface et de descendre progressivement. Le mieux est de dégager la terre avec une lame assez large et rigide d’un couteau. Pour cette opération, il faut acquérir un certain doigté car c’est en grande partie la résistance au bout de la lame qui va guider le geste et permettre de découvrir les différentes zones. Observez en même temps le positionnement des résidus et l’impact de l’activité biologique. En continuant de descendre en profondeur, la préparation de la paroi peut être réalisée avec un pic de maçon pour ouvrir plus rapidement et en profondeur les zones plus compactes mais la lecture se fait toujours avec le couteau. À ce niveau, ne grattez plus mais enfoncez légèrement la lame et décrochez le sol en faisant levier. Cette manière de faire permet de conserver intactes les racines et les galeries et de mieux visualiser comment le sol s’ouvre mécaniquement. Dans le cas où il s’autostructure facilement, ce seront de grands morceaux de terre verticaux qui se détacheront alors que dans une zone compacte, seule la terre touchée par la lame va s’arracher.

Continuez de descendre, observez s’il n’existe pas de rupture trop brusque, de semelle ou de zone limitante qui peuvent persister assez longtemps dans le sol.

Enfin, plus bas, en dessous de la zone impactée par le travail, si le type de sol le permet, observez comment votre sol est organisé et fonctionne, si de l’activité biologique et des racines le colonisent. Souvent, cette partie protégée des actions mécaniques est beaucoup mieux structurée mais inactive car l’enracinement des végétaux comme l’activité biologique ont été trop longtemps confinés par les semelles et la qualité chimique et nutritionnelle du sol dans la zone travaillée. Des signes de recolonisation de cette zone sont extrêmement importants et montrent que la meilleure gestion du sol que vous avez mis en place permettra de réinvestir progressivement toute l’épaisseur du sol pour une meilleure valorisation des réserves en nutriments mais surtout des réserves hydriques.

Quand creuser ? Bien qu’il soit plus facile de faire le profil lorsque le sol est humide et facile à creuser, il n’existe pas vraiment de période type. C’est en fait plus ce que l’on cherche à observer et souvent le temps disponible qui déterminent le moment. Pour observer l’activité biologique et surtout les vers de terre, il est préférable d’ouvrir un profil soit à l’automne (octobre) ou au printemps (mars). En revanche, pour observer le développement des racines, ce sera plus sous la culture ou le couvert vivant.

Astuces et conseils pour l’analyse :
- Contrôlez la face opposée si vous observez le même défaut ou phénomène avant d’émettre un avis.
- Une zone compacte sans racine signifie que la compaction est antérieure à la culture en place alors que si des racines sont enfermées dans une zone compacte, celle-ci provient d’une intervention postérieure à la culture ; souvent la récolte.
- Le diamètre des racines qui, en général, s’adapte à la porosité donne une bonne indication de la fonctionnalité du profil.
- Des galeries de vers de terre ouvertes avec un manchon organique vous indiquent qu’elles sont habitées et fonctionnelles. De même que leur présence dans les horizons sous-jacents sans autres traces de galeries plus anciennes ni de dépôts de matières organiques montre que vous êtes en présence d’une recolonisation de l’épaisseur de votre sol.
- L’humidité que l’on peut facilement sentir avec les mains ou en écrasant renseigne sur la qualité de la circulation de l’eau dans le profil et l’observation après une pluie permet de bien visualiser comment l’eau circule dans le profil.
- Enfin, c’est en profilant que l’on devient profileur. Si un spécialiste peut vous aider à lire un profil et mettre en évidence plus facilement certains éléments, ce n’est qu’en multipliant les profils et les observations que vous accumulerez des références, de l’expérience et de la dextérité mais aussi de l’assurance dans vos jugements en constatant l’évolution de vos sols.

L’ANALYSE CHIMIQUE DU SOL

Si cette analyse a été l’un des piliers de l’agriculture conventionnelle, elle n’en reste pas moins importante en TCS et SD où elle pourra fournir des informations complémentaires aux autres observations et évaluations du sol. Cependant elle doit être abordée légèrement différemment. Déjà, nous considérons deux types d’analyse :

- L’analyse de routine ou de surveillance de l’évolution des grands équilibres du sol qui est à réaliser au départ ou lors de la reprise d’une parcelle et à renouveler périodiquement (3 à 5 ans). Son objectif est de contrôler et éventuellement de réajuster les pratiques de fertilisation et de gestion en fonction de l’évolution des teneurs. Il faut rappeler ici que ce qui est mesuré est la partie disponible moyenne et non le stock total qui peut être très différent et sans aucun rapport avec la valeur de l’analyse. La disponibilité est également une disponibilité moyenne (de laboratoire) et donc une approche de la capacité des plantes à se nourrir dans le sol qui peut, elle aussi, être très variable en fonction de leurs systèmes racinaires, de leurs exsudats racinaires et de l’activité biologique avec laquelle elles peuvent s’associer. Si les modes d’analyse en laboratoire sont très standardisés comme les commentaires, c’est l’échantillonnage qui est ici l’étape la plus importante.

C’est d’ailleurs un travail qui revient à l’agriculteur qui, en général, est celui qui connaît le mieux ses parcelles et leur historique et peut ainsi décider du meilleur endroit de prélèvement. D’autre part et si l’approche conventionnelle propose de sillonner toute la parcelle et de faire un savant mélange d’une grande hétérogénéité avec le risque d’inclure des points de prélèvements écartés de la réalité, un prélèvement plus localisé sur un point fixe de 20 à 30 m2 semble plus judicieux. Premièrement, cette approche permet de choisir un endroit représentatif de la parcelle quelle que soit sa taille et de le référencer pour y revenir lors des analyses suivantes. De cette manière, une partie des biais liés à l’échantillonnage est éliminée et même si cet emplacement ne représente pas précisément l’ensemble, l’évolution des valeurs donnera cependant une idée assez juste de ce qui se passe à l’échelle de la parcelle voire de l’exploitation si les pratiques sont homogènes.

Pour ce qui est des prélèvements, le non-mélange des horizons et de la matière organique pose question mais pour ce type d’analyse mieux vaut rester sur les 25-30 cm de l’ancien labour afin de conserver des données comparables avec l’historique de la parcelle et les références locales. Enfin et vu que les valeurs varient au cours de l’année, surtout pour le pH, il est judicieux de réaliser les prélèvements toujours à la même période et de préférence après la même culture.

- L’analyse d’investigation : C’est une autre approche de l’utilisation de l’analyse de sol qui, malheureusement, n’est pas assez souvent utilisée mais qui permet de répondre simplement à beaucoup de questions et peut éviter des erreurs de fumure mais aussi des pénalités de rendement. À ce titre, il peut être intéressant de comparer une partie de la parcelle qui fonctionne très bien ou plutôt moins bien avec les valeurs de l’analyse de routine afin de voir si ce ne sont pas des carences ou défauts d’équilibre chimique qui peuvent expliquer cette différence de comportement. Il ne faut pas hésiter non plus à faire une analyse de surface (les cinq premiers centimètres) dans le cas de doute sur l’acidité de surface. Enfin, pour mieux comprendre le fonctionnement du sol et envisager les économies potentielles avec une réorganisation verticale et l’approfondissement du système racinaire, pourquoi ne pas faire des analyses par horizon ? Vue sous cet angle, l’analyse est un formidable outil afin d’investiguer et essayer de comprendre pour ajuster au mieux la gestion des pratiques de fertilisation mais aussi mesurer l’impact de vos pratiques AC et la réactivité de vos sols.

TÉMOIN ZÉRO AZOTE ET BANDE SURFERTILISÉE

Comme nous l’évoquons souvent, le travail du sol est minéralisant et permet un relarguage de grandes quantités d’éléments minéraux et entre autres d’azote. À l’inverse, la simplification du travail du sol, le semis direct en association avec des couverts agressifs vont permettre une accumulation de carbone dans le sol qui va s’associer avec de l’azote qui ne sera plus immédiatement disponible. Ce risque complique énormément la gestion de la fertilisation nécessitant quelquefois, et surtout les premières années, plus d’azote plus tôt avec cependant un retour progressif sur investissement et des économies substantielles au bout de quelques années de pratique. Ainsi pour mieux envisager et suivre le comportement du sol en matière de fourniture d’azote, il est recommandé, en plus des reliquats et des doubles densités, de faire des témoins 0 azote associés à des témoins surfertilisés précocement.

Ce type de dispositif, encore très simple et facile à mettre en place, permet, en observant le développement de la culture en fonction du niveau de fertilisation, de visualiser et de comprendre le fonctionnement du sol plus en flux qu’en quantité. C’est un outil pour éviter de sous-fertiliser les premières années mais aussi de détecter et de suivre le retour sur investissement afin d’adapter à la baisse et sans risque les doses et le moment des apports. Il est envisageable pour toutes les cultures mais aussi pour beaucoup de parcelles si elles ne possèdent pas le même historique. Ce type de témoin peut être poussé jusqu’à la récolte afin d’avoir une idée plus précise de ce que votre sol, en fonction de vos pratiques, du climat mais aussi des interactions avec les autres éléments minéraux, fournit en matière d’autofertilité. Les témoins 0N et N+ sont ainsi des jalons propres à vos pratiques, à votre sol et à votre rotation qui seront toujours beaucoup plus précis que tous les calculs et bilans qui ne sont que des moyennes ; une précision qui peut éviter bien des erreurs d’appréciation mais aussi permettre d’être beaucoup plus économe en établissant ses propres références. Enfin, le témoin 0 N n’est pas un outil limitatif et vous pouvez l’adapter à vos besoins pour évaluer par exemple le retour d’un apport de lisier sur une céréale ou le retour ou la préhension de différents couverts en installant votre bande en travers d’une plateforme.

Pour réaliser ces types de témoins, le mieux est de les positionner en plein champ et dans une zone représentative de la parcelle mais assez facile d’accès pour faciliter la surveillance. Délimitez dès que possible les bandes avec des piquettes assez hautes afin de ne bas oublier de réaliser le témoin lors de l’application. Sur une bande, n’apportez aucun engrais azoté et sur l’autre doublez le premier passage. Si la mise en oeuvre de ce type de témoin est assez facile avec l’azote liquide, elle est plus compliquée avec de l’azote solide et des épandeurs en nappe. Dans ce cas, il convient de bâcher une zone lors de l’épandage et de remettre la partie collectée sur la bande surfertilisée. Veillez cependant à ce que la zone bâchée soit suffisamment grande et évitez de comparer trop le témoin 0 avec les bordures qui sont souvent surfertilisées à cause du rebondissement de l’engrais.

RELIQUATS AZOTÉS

Sandrine Gallon et Alain Coudrillier sont en semis direct sous couvert depuis plusieurs années, dans le sud-est de la France (voir le reportage qui leur avait été consacré dans le TCS n° 53 de juin/ juillet/août 2009). Afin de mieux cerner la disponibilité en azote dans leurs sols, ils n’hésitent pas à réaliser eux-mêmes, depuis trois ans, leurs analyses de reliquats azotés. Pour cela, ils ont dû investir dans du matériel qui peut paraître cher, au départ mais qui, au final, est source d’économies et de bien d’autres avantages. S. Gallon s’explique : « Nous avons acheté une agrosonde A3H. C’est une tarière à gouge qui assure un échantillonnage plus précis et moins fastidieux que la classique tarière hélicoïdale, de type Edelman. C’est vrai qu’elle est plus chère (environ 700 euros) mais on l’apprécie vraiment. Nous avons également acheté l’appareil qui permet de lire les bandelettes Nitrachek, soit environ 200 euros supplémentaires. Mais là aussi, nous ne regrettons pas cet achat car il permet une lecture plus rapide et plus précise que la simple comparaison, à l’oeil, des couleurs  ».

Il faut dire que le couple ne réalise pas ses analyses une fois de temps en temps mais quasiment tous les mois (début octobre, fin janvier, fin février, fin mars et fin avril pour un blé, par exemple) et sur chaque parcelle (15, au total), à raison de 10 prélèvements par parcelle. Sandrine relativise : « Si les sols sont assez homogènes, il n’y a peut-être pas autant de prélèvements à faire ». En revanche, les prélèvements doivent se faire sur les deux ou trois horizons, suivant la nature du sol et l’exploration des racines.

Une journée par mois
Après les prélèvements au champ, tout se passe dans la cuisine de Sandrine et d’Alain : « Nous utilisons de simples pots à confiture qui permettent de passer un mixeur de cuisine. Nous pesons 100 g de terre et 100 g d’eau distillée. Nous en faisons une soupe. Puis, nous faisons passer le tout au travers d’un filtre à café et nous trempons une bandelette Nitrachek deux ou trois secondes dans la solution. Il suffit ensuite de lire le résultat avec le lecteur. En tout et pour tout, échantillonnage compris, cela prend à une personne, en période d’analyse, une petite journée par mois ». Les résultats obtenus donnent une teneur en mg/l de NO3. Un tableau permet de convertir ce résultat en azote disponible dans le sol, suivant le type de sol (texture) et son humidité.

Ces analyses de reliquats leur ont permis de comprendre un peu mieux quand, en système SDSC, les précédents relarguent leur azote, notamment lorsqu’il s’agit de légumineuses. S. Gallon cite l’exemple du soja, réintroduit dans l’assolement depuis 2009 : « Au semis du blé derrière, à notre grande surprise, l’analyse nous a avertis qu’il n’y avait pas d’azote disponible dans le sol. Tout simplement parce que cette légumineuse relargue son azote plus tardivement car c’est une culture de printemps ».

Ces analyses leur assurent aussi des économies. « À partir des résultats obtenus chaque mois, nous apportons l’azote quand il y a besoin, par petites touches, à la façon d’un biberonnage, explique S. Gallon, ce sont ainsi entre 30 et 50 unités qui sont apportées, régulièrement et de manière non systématique, sur chaque parcelle. » Le suivi et les apports étant plus précis, au final, le couple fait des économies d’azote. Il estime qu’il apporte aujourd’hui environ 20 % d’azote en moins sur ses cultures. Ce qui n’est pas une bagatelle. Et, en plus, l’azote arrive au bon moment. Cette économie n’est pas seulement due aux analyses régulières des reliquats mais aussi au recul en SDSC (depuis 5-6 ans), avec l’introduction de légumineuses et une meilleure autofertilité de leurs sols.

Seul bémol à la technique des analyses « maison » : « sur céréale d’automne, la dernière interprétation, fin avril, reste délicate. Par exemple, en blé dur, où nous avons un cahier des charges qualité, nous devons anticiper et ne pas faire d’erreur. À cette époque, dans notre secteur, nous manquons souvent d’eau et l’azote est moins disponible. Même si nous faisons quand même cette analyse, nous nous basons surtout sur la précédente, fin mars, pour anticiper le dernier apport et, début avril, gonfler un peu la dose à apporter, c’est-à-dire, apporter un peu plus que ce qu’indiquent les bandelettes ».

Un réflexe à prendre Mais ce n’est pas tout. Ce type de suivi a aussi permis à Sandrine et Alain de mieux observer leurs parcelles. Ce qui leur permet d’anticiper d’éventuelles pressions parasitaires qu’ils auraient pu laisser passer sans ce suivi régulier. « C’est donc encore moins une perte de temps », insiste la jeune femme.

À partir du moment où on possède les outils et la démarche, faire ses analyses maison doit devenir un réflexe. À la moindre interrogation ou, de manière régulière comme Sandrine et Alain, on teste, un peu comme on prend sa température lorsqu’on se sent fébrile. Et puis, entreprendre de faire ses propres analyses, c’est aussi moins de risques d’erreur en cours de transport des échantillons et c’est aussi moins de délai d’attente des résultats !

Désormais, dans leur secteur, S. Gallon et A. Coudrillier ne sont plus les seuls à faire leurs reliquats azotés. La coopérative Sud Céréales, intéressée par leur démarche, a investi dans plusieurs agrosondes et lecteurs. Si cet investissement entre dans un nouveau service proposé à leurs adhérents, via leurs techniciens, la méthode commence à faire quelques émules chez des individuels. « Pour commencer, il n’est pas nécessaire d’investir dans une tarière à gouge ou un lecteur. On peut très bien débuter avec une tarière classique et sans lecteur. Les bandelettes, elles, ne coûtent pas cher. Il n’est pas nécessaire, non plus, de réaliser les analyses sur toutes les parcelles. On peut se faire la main sur trois ou quatre. Après, j’avoue, avec les avantages que cela nous apporte, on a tendance à vouloir faire plus et donc investir dans du matériel plus précis et plus rapide d’utilisation », conclut Sandrine.

à suivre dans le pdf ...

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