Zambie : L’agriculture de conservation gagne du terrain

Busani Bafana -


District de Kafue, Zambie, 25 juil (IPS) - Pas même la moindre alerte des chauffeurs peut rater le signe le long de la route à grande circulation de 30 kilomètres dans au sud de Lusaka, la capitale zambienne : "Regardez, l’agriculture de conservation paie ! ".

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Crédit : Sustainable Agriculture and Rural Development (SARD) - Kenya

Vendue avec insistance comme étant une solution à l’insécurité alimentaire et un mécanisme d’adaptation aux changements climatiques en Afrique, l’agriculture de conservation (AC) est en train de donner aux fermiers comme Sinoya Phiri en Zambie, une raison de sourire dans leurs champs et sur tout le chemin vers la banque.

Phiri, qui possède une petite exploitation dans le district de Kafue, une grande zone de culture de maïs en Zambie, déclare que des automobilistes curieux se sont arrêtés pour poser de questions sur la technique agricole lorsqu’ils voient sa culture de maïs de grande taille, un jet de pierre à partir de ce signal.

" Je leur dis que c’est une manière de cultiver qui a changé ma vie ", a confié Phiri à IPS, indiquant deux hectares à partir desquels il espère 200 sacs de 50 kilogrammes de maïs par hectare cette année, doublant la récolte de l’année dernière. Tout cela, grâce à l’agriculture de conservation.

" Il y a une différence dans les rendements, les épis de maïs du champ de l’AC sont plus gros que les épis de maïs du domaine sur lequel j’ai semé, utilisant un tracteur. J’ai beaucoup de vivres. Je n’achète plus de farine de maïs ".

Pour Phiri, cette pratique lui a assuré un bon revenu issu des meilleurs rendements. En dehors du fait qu’il subvient aux besoins d’une famille de 10 personnes, y compris sa mère, sa tante, ses frères et sœurs, il a même installé une antenne parabolique et a acheté un groupe électrogène.

A quelques mètres de sa maison, 50 cochons fouillent avec bonheur dans une rangée de porcheries. Phiri élève des cochons qu’il vend pour accroître son revenu ; le purin est utilisé dans les champs.

L’agriculture de conservation a été introduite en Zambie au cours des dix dernières années. Le gouvernement affirme qu’au moins 180.000 petits fermiers utilisent ses principes, qui visent à minimiser la perturbation du sol, à maintenir une couverture permanente du sol et à promouvoir l’alternance des cultures. En outre, les agriculteurs utilisent des instruments à faible coût et des variétés de cultures traditionnelles sans herbicides ou des variétés résistantes aux herbicides.

Phiri, un père de quatre enfants, a des chiffres pour prouver les avantages de l’agriculture de conservation. Alors qu’il lui coûterait un million de kwacha – équivalant à environ 181 dollars – pour louer un tracteur pour deux heures de labour, il a dépensé 45 dollars sur le labour pour préparer son champ cette année.

On estime que 100 millions d’hectares de terre sont sous l’AC dans le monde. En Afrique, le nombre total des zones sous l’AC est toujours très petit par rapport aux espaces cultivés utilisant des méthodes conventionnelles de labour, représentant moins de quatre pour cent de l’espace total en exploitation.

En Afrique australe, peu de pays ont adopté l’AC comme faisant partie de leur politique et stratégie de programmes agricoles malgré les avantages potentiels. L’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) cite la conscience limitée sur cette technique et ses avantages potentiels, le partage limité des preuves documentées sur l’AC et les politiques limitées ou le manque de d’appui, de recherches et d’extension ainsi que la capacité en ressources, comme quelques-unes des causes de la faible assimilation de l’AC en Afrique australe.

L’Agriculture de conservation est une pratique de production de cultures à ressource efficace basée sur trois principes qui améliorent les processus biologiques sur et sous le sol. Ces principes directeurs impliquent une perturbation minimale ou même zéro perturbation mécanique du sol, maintenant le sol couvert en permanence, soit par une culture en développement ou un paillis mort de restes de cultures ; et l’alternance de cultures diversifiées.

Par ailleurs, les agriculteurs utilisent des variétés de cultures traditionnelles sans herbicides ou des variétés résistantes aux herbicides. L’alternance des cultures est également utilisée pour maîtriser les insectes nuisibles.

L’accent mis est sur des instruments simples, à faible coût, tels que les planteuses et éventreurs tirés par des bœufs. Une invention brésilienne, la planteuse sans labour ’Fitarelli’, devient de plus en plus un instrument populaire pour l’AC. Elle coûte 500 dollars et a été utilisée pour planter une variété de cultures.

L’AC est créditée pour éliminer le labour à main-d’oeuvre intensive du sol et réduire la main-d’œuvre nécessaire pour la production des cultures de plus de 50 pour cent pour les petits fermiers. Selon la FAO, cela est particulièrement important pour les ménages touchés par le VIH et le SIDA, là où les enfants ou les personnes âgées constituent la main-d’œuvre pour le travail de la ferme.

Pour les fermes mécanisées, elle réduit les exigences de carburant de 70 pour cent et le besoin de machines de 50 pour cent.

Bernard Namachila, le secrétaire permanent au ministère de l’Agriculture et des Coopératives de la Zambie, a déclaré aux participants, lors d’une tournée agricole, que 325.000 hectares de terre en Zambie sont actuellement sous l’agriculture de conservation. Quelque 240.000 familles sont ciblées pour adopter ce type d’agriculture d’ici à 2011 comme un moyen de renforcer la sécurité alimentaire dans le pays.

Toutefois, le taux d’adoption de l’agriculture de conservation est faible en Afrique australe, en dépit des preuves apportées par des organisations telles que le Centre international de recherches sur le maïs et le blé (connu par son sigle espagnol CIMMYT) indiquant que la pratique présente beaucoup d’avantages par rapport à l’agriculture conventionnelle.

Selon la FAO, jusqu’à 80 pour cent des gens en Afrique australe dépendent essentiellement de l’agriculture pour leurs moyens d’existence et leur survie, les rendant vulnérables aux chocs naturels ou socioéconomiques. Cette vulnérabilité provient de la faible productivité des cultures et du sol, des temps extrêmes, les changements climatiques, des prix élevés des aliments et le coût élevé des intrants agricoles et des denrées alimentaires.

Déjà compromis par la perte de revenu et la faible productivité du fait des taux du VIH et du SIDA, les ménages pauvres, qui constituent la majorité des populations en Afrique australe, sont de plus en plus incapables de faire face à ces pressions, conduisant à une insécurité alimentaire aggravante.

Christian Thiefelder affirme que son organisation, le CIMMYT, a fait la promotion de l’AC à travers des terrains de démonstration et a atteint une adoption à grande échelle en Zambie et au Zimbabwe.

Certains défis demeurent toujours en termes d’adaptation de l’AC pour l’Afrique, reconnaît Thiefelder. Il s’agit de la maîtrise des mauvaises herbes, le manque de préparation par la force animale, la capacité à acheter des machines et instruments appropriés et la nécessité de changer les mentalités.

La charrue est devenue le symbole de l’agriculture et beaucoup de personnes, y compris les agriculteurs, les agents d’extension, les chercheurs, les professeurs d’université et les politiciens ont de la peine à accepter que cette agriculture soit possible sans le labour.

L’agriculture de conservation, en mettant l’accent sur la minimisation de la perturbation du sol et le maintien du sol couvert en permanence, permet au sol de conserver l’eau plus longtemps et facilite l’enracinement plus en profondeur des cultures.

Des partisans de l’AC disent que cette pratique baisse la vulnérabilité des cultures à la sécheresse en réduisant les exigences en eau d’environ 30 pour cent. Cela fait une meilleure utilisation de l’eau du sol et facilite l’enracinement plus en profondeur des cultures. Dans les conditions d’intense humidité, l’AC facilite l’infiltration de l’eau de pluie, réduisant l’érosion du sol et l’inondation en aval.

Collins Mwinga, un agriculteur de la zone de Mwachisompola, à environ 70 km de Lusaka, a utilisé un éventreur – un instrument qui cause une perturbation minimale du sol – depuis qu’il a été informé de l’agriculture de conservation.

" Utilisant un éventreur, j’ai pu planter tôt et ai remarqué une différence dans les rendements entre le moment où j’utilisais le labour et l’époque où j’ai utilisé l’éventreur ", a déclaré Mwinga.

" Cette année, je compte obtenir 97 sacs (4.850 kg) par hectare. Avec quelques bénéfices issus de mon maïs, je suis en train de construire une nouvelle maison et j’ai acheté deux bovins. J’ai même aidé à payer le ’lobola’ pour deux de mes enfants et je paie les frais de scolarité pour mes neuf enfants ".

Malgré ses avantages louangés, il existe ceux qui ne sont pas convaincus. Ken Giller, un professeur au département des sciences de la plante à l’Université de Wageningen, aux Pays-Bas, a publié un article critique intitulé : "L’Agriculture de conservation et l’agriculture à petite échelle en Afrique : Le point de vue des hérétiques". Ensemble avec trois collègues, il déclare que l’agriculture de conservation est en train d’être promue si fortement par des organisations internationales de recherche et de développement et que le débat critique est étouffé.

" Les déclarations pour le potentiel de l’AC en Afrique sont basées sur l’adoption généralisée dans les Amériques, où les effets du labour étaient remplacés par une forte dépendance des herbicides et engrais ", écrit Giller.

Giller et ses collègues estiment qu’on ne peut pas affirmer automatiquement que l’AC apportera des avantages à l’ensemble du système agricole simplement parce que les avantages sont prouvés au niveau du terrain. Un système agricole comprend beaucoup de composantes en interaction, indiquent-ils, et est sujet à une gamme de contraintes biophysiques, socioéconomiques et culturelles.

Ces chercheurs affirment qu’il n’existe aucune preuve empirique claire et cohérente pour appuyer les allégations selon lesquelles l’AC augmente les rendements ou réduit les exigences en main-d’œuvre et les coûts de production. Leurs conclusions indiquent le contraire : la baisse des rendements, l’augmentation des exigences en main-d’œuvre lorsque les herbicides ne sont utilisés – cette main-d’œuvre supplémentaire est habituellement transférée aux femmes – et une baisse de paillis à cause d’une faible productivité et le fait de prioriser l’alimentation du bétail avec les résidus des cultures.

" Nous concluons qu’il existe un besoin urgent pour une évaluation critique afin de savoir les conditions écologiques et socioéconomiques auxquelles l’AC est mieux adaptée pour l’agriculture à petite échelle en Afrique subsaharienne. Les contraintes critiques à l’adoption semblent être les utilisations compétitives pour les résidus des cultures, l’augmentation de la demande de la main-d’œuvre pour les mauvaises herbes, et le manque d’accès à, et l’utilisation d’intrants extérieurs ".

Giller estime que l’AC est néanmoins une options parmi d’autres pour aborder le problème critique de l’accroissement de la productivité agricole en Afrique australe.

L’AC a ses sceptiques malgré ses avantages louangés, déclare Collen Nkatiko, le directeur (des opérations de terrain) du Syndicat pour l’agriculture de conservation (CFU), une unité technique du Syndicat national des fermiers de la Zambie (ZNFU), créé en 1995.

Peter Aagaard, le défenseur des fermiers et de l’agriculture de conservation, rechigne. " La politique la plus importante est que l’AC doit être poursuivie à perpétuité. Il a fallu 15 ans au Brésil avant qu’elle ne démarre ; elle peut être faite en Afrique ", affirme-t-il. (FIN/2009)

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