Kévin morel, Vroil (51) : à donner le tournis

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Jeune installé, Kévin morel est incroyable de dynamisme et de recherche. il est passionné d’élevage et pour arriver à ses objectifs (produire plus de veaux et de qualité), la production de ses prairies doit être optimale. pour y arriver : le pâturage tournant dynamique, le plantain, la chicorée, les couverts, les méteils et, bien entendu, une attention soutenue à la structure de ses sols.

Les génisses d’un an sont particulièrement « joyeuses » ce matin de novembre. Sans aucun doute, ma présence les interpelle. Forcément, une inconnue et avec un drôle de truc en bandoulière (l’appareil photo !), a de quoi perturber de jeunes animaux. Je conçois bien volontiers que chaque matin, elles sont plus dociles quand Kévin Morel, le
jeune agriculteur qui me reçoit, les transfère d’un parc à un autre. En plus aujourd’hui, (encore ma faute !), le transfert se fait avec deux bonnes heures de retard… Kévin s’est installé il y a presque trois ans sur cette exploitation de 140 hectares sur la commune de Vroil (51), limite Meuse. Son père est agriculteur à 17 km d’ici et toujours actif. Son BTS en
poche, Kévin avait vraiment envie de mettre tout de suite en pratique ce qu’il avait en tête
depuis un moment : l’agriculture de conservation (son père n’est pas – encore – dans cette approche). Le jeune ACiste part sur d’assez bonnes bases : son prédécesseur était déjà, occasionnellement, en non-labour, parfois même en semis direct. Et surtout, les sols sont « gorgés » de fumier, l’éleveur produisant déjà du charolais.

« On me déconseillait l’élevage »

À noter que la majorité des sols sont des limons hydromorphes ou des argiles lourdes de vallées inondables. Quand on voit à quel point K. Morel est passionné par l’élevage, on a peine à croire qu’il voulait réduire cette activité en s’installant. « Tout le monde me déconseillait de poursuivre l’élevage, raconte-t-il, en me disant que je n’y gagnerais plus ma vie ». Le jeune Marnais se fixe comme objectif de retourner 25 ha de prairies permanentes sur les 75 présents et donc de développer la partie grandes cultures. Ce retournement ne dépassera pas les 4 ha. Car entre-temps, en développant ses connaissances en AC et en rencontrant des ACistes éleveurs 1 , Kévin a une autre vision de l’élevage, justement en lien avec l’AC. Il veut déjà produire son alimentation et ce, toute l’année. Celle-ci doit être, évidemment, de qualité. Il veut aussi garder son troupeau au maximum dehors. Il doit donc conserver les prairies et surtout, les améliorer. Il faut aussi produire des couverts végétaux qui puissent être pâturés mais aussi fauchés. Il va bien sûr opter pour le pâturage tournant intensif ou dynamique où les animaux ne restent sur place qu’un ou deux jours maximum. Et c’est le quotidien de ce pâturage tournant auquel j’ai assisté ce matin-là. La parcelle en question, de 17 ha, a été réorganisée en couloirs de 40 m dans lesquels Kévin avance avec un fil avant et un fil arrière, donc facilement manipulables par un seul homme (Kévin gère seul son exploitation ; l’élevage totalisant plus de 200 têtes). Tout a été pensé pour être le plus pratique possible, de manière à optimiser ses journées chargées. Chaque matin, le jeune homme change ainsi les 20 à 30 génisses (jusqu’à 70) d’un parc à un autre, voisin. En fonction de la pousse, du chargement, de l’état de ses animaux, il leur alloue 20 à 50 ares pour la journée. Il finalise son transfert en changeant l’abreuvoir de parc (un bac en plastique, léger) dont il refixe l’alimentation au tuyau d’arrivée d’eau qui coure tout le long des couloirs ; l’ensemble étant alimenté par une seule tonne à eau.

« Quand j’ai réfléchi mon système, je me suis demandé si un simple fil, même électrifié, arriverait à contenir les animaux, surtout des jeunes. C’est vrai qu’au début, avec les génisses que j’avais alors, ce ne fut pas de tout repos et j’ai retrouvé des bêtes en dehors des parcs. Je me suis donc astreint à habituer les animaux, tout jeunes, au fil électrique, alors qu’ils sont encore en stabulation. Et cela fonctionne. Depuis, je n’ai plus de problèmes. Il faut juste prendre le temps de les éduquer. »

20 à 30 veaux de plus pour la même surface

Ses 75 ha de prairies ne sont pas tous aménagés pour faire du pâturage tournant dynamique ; disons à peu près la moitié l’est. K. Morel utilise ce type de pâturage surtout pour les génisses ou les broutards car, contrairement à bien des éleveurs (qui délaissent les génisses), il porte une attention particulière à la croissance de ses animaux, au même titre (voire d’avantage) que l’attention portée aux vaches allaitantes. Et le pâturage tournant dynamique assure une très belle productivité de l’herbe qui, entre deux pâturages, a le temps de se refaire une santé, boostée par le pâturage précédent mais non cisaillée sitôt la repousse et profitant de la fertilisation naturelle via les déjections régulièrement réparties. À propos, Kévin me raconte que sur cette parcelle de 17 ha, il a d’abord eu l’idée de la refaire, pensant qu’elle avait déjà vécu et n’assurerait pas l’alimentation souhaitée de ses animaux (la flore endémique est principalement
composée de ray-grass anglais, trèfle blanc et fétuque). Kévin a donc entrepris d’en détruire une petite partie (au glyphosate) et de la réensemencer (avec des semences achetées). Bien lui a pris de ne pas poursuivre sur toute la surface car aujourd’hui
encore, cette partie n’atteint pas la valeur de l’originale. Qui, il insiste, avec le pâturage
tournant, a vraiment retrouvé toute sa productivité et avec une flore spontanée et diversifiée. La partie refaite s’est salie en rumex et a perdu sa portance d’antan.

Kévin mise aussi sur ce pâturage tournant pour lui permettre, avec des animaux en bonne santé et bien développés, d’arriver à un vêlage plus précoce : 2 ans au lieu des 3 habituels. « C’est une question de poids. On estime qu’au premier vêlage, une génisse
doit faire 90 % de son poids adulte (60 % à la saillie). Il faut donc la nourrir en conséquence afin qu’elle se développe plus vite et mieux. Si j’y arrive, cela me permettra
de sortir 20 à 30 veaux de plus pour une surface équivalente », estime-t-il. Avec du charolais, cela risque d’être compliqué. C’est pourquoi, il commence à remplacer certaines charolaises avec une race de plus petit gabarit, plus rustique et plus précoce, l’aubrac. Le sevrage des jeunes, mâles et femelles, doit avoir lieu au maximum pour la mi-juin. Kévin les transfère alors dans ses « pâtures à couloirs » pour un engraissement et un développement plus optimisés.

Chicorée et plantain

Autre singularité chez ce jeune éleveur, aperçue à mon arrivée sur la ferme, en bord de route : la présence de plantes « originales », auxquelles on ne s’attend pas… De la chicorée fourragère et du plantain cultivé ! Avec le colza, K. Morel a semé des trèfles (blanc et violet) avec du plantain sur une bande en guise d’essai. « Les vaches sont plus
exigeantes que des moutons. Leur proposer de pâturer seulement des trèfles, ce n’est pas envisageable. Mais avec du plantain en plus : grâce à sa forte teneur en tanins
qui ralentit la dégradation des aliments et donc limite la météorisation. Et si on ajoute la chicorée, c’est encore mieux ! » Du coup, Kévin a une telle parcelle conduite aujourd’hui en pâturage tournant dynamique (la chicorée, qui pousse vite,
doit être conduite ainsi car dès qu’elle monte, elle perd son appétence). Le jeune homme a pour objectif, au maximum, d’avoir une couverture en place non-stop, notamment pour lui éviter d’avoir à semer un couvert après moisson car à cette période, il a trop peu de temps pour le faire (ramassage et pressage de la paille). La
chicorée et le plantain, ainsi que les trèfles amènent plus de diversité (et plus de richesse en éléments minéraux – racines pivotantes), plus de résistance de la pâture à la sécheresse estivale et une meilleure digestion des animaux 2 . En élevage laitier, la chicorée permettrait une meilleure production. Mais à n’utiliser qu’en pâturage car la
chicorée est très riche en eau et donc elle se conserve très mal quand elle est fauchée. L’idée de Kévin est de faire pâturer ses jeunes et notamment ses broutards sur ces parcelles, dès la mi-juin, après le sevrage.

Des zones de repli

L’élevage, sur une exploitation, suppose un peu plus de passages dans les parcelles que chez un céréalier. Etant en AC, Kévin a une priorité : la structure de ses sols. S’il veut qu’ils produisent comme il l’entend, il a intérêt à ne rentrer dans ses parcelles que lorsque le sol est portant. Et c’est effectivement ce qu’il fait, avec une rigueur bien à lui. Rigueur qu’il applique aussi à la présence des animaux dehors. D’accord, il veut qu’ils soient à l’extérieur le plus longtemps possible dans l’année mais sans pour autant abîmer ses sols ! Pour rappel, nous sommes, en majorité, sur des limons hydromorphes. C’est pourquoi, il doit rentrer ses animaux entre décembre et mars. Une autre idée derrière le choix d’une nouvelle race allaitante, l’aubrac, est qu’elle va aussi moins marquer ses sols, car plus légère que les charolaises. Autre « astuce » du jeune éleveur : conserver toujours une zone de repli dans chaque pâture, c’est-à-dire un coin où, en cas de fort risque de dégradation de la structure (par exemple, à la suite d’un orage), il puisse y « stocker » ses animaux en attendant le ressuyage de la parcelle. Ce peut être un
« mauvais » coin de pâture ou, plus souvent, un petit secteur boisé ; son exploitation étant
bien pourvue de ce côté-là.

Enrubanné de couvert et méteils

Si le jeune homme essaye de tout faire pour avoir une ressource alimentaire de qualité, dehors, il lui faut aussi assurer quand les bêtes rentrent en stabulation l’hiver. K. Morel produit peu de foin sur la ferme : « si j’arrive à 8 t MS/ha sur l’année, c’est bien le maximum ». Dans tous les cas, son objectif n’est pas de se focaliser sur cette production
qui n’obtient pas de très bonnes valeurs fourragères. « En plus, mécaniquement parlant, les outils sont toujours fragiles, même neufs. Cela revient cher. Je
préfère donc n’utiliser ce matériel que pour récolter des fourrages de qualité », ajoute-t-il. Du foin est donc distribué quand les animaux rentrent en bâtiment, notamment les vaches pleines. Mais dès que les veaux ont un mois d’existence, il alimente les
mères avec de l’enrubanné de couverts Biomax et des méteils de printemps. « Cela donne un fourrage de très haute qualité que je suis obligé de rationner. J’estime que cet aliment atteint largement l’équivalence d’une luzerne (19 de protéines), avec la diversité en
plus ! » En février-mars, lors de la période de reproduction, Kévin continue à les alimenter ainsi car il a, là aussi, remarqué un impact très positif avec de meilleurs performances reproductives. « Aujourd’hui, au 30 novembre 2016, j’ai eu 65 % des vêlages sur
trois semaines », indique-t-il. Il donne ainsi 5 kg d’équivalent MS/animal/jour, auxquels
il rajoute à volonté paille et mélasse mais aussi un peu de céréale produite maison pour l’apport énergétique ; céréale qui peut être de l’orge ou du maïs. 2 à 3 ha sont ainsi dédiés à cette autoconsommation. « À défaut, j’essaye au moins d’en garder suffisamment. » Il complète enfin la ration par un peu de pulpe de betteraves déshydratées.

Arrive alors avril (pas avant pour conserver la portance) et les vaches repartent en prairie mais pas en pâturage tournant dynamique car Kévin n’a pas le temps. Il insiste : « Ce type de pâturage et donc les meilleurs pâturages, c’est pour les
animaux en croissance ! » Une dernière remarque : le pâturage de couverts. Kévin l’a fait, avec des génisses, mais il ne souhaite pas renouveler l’expérience. Le mélange n’était sans doute pas adapté (radis + tournesol + phacélie + lin) car les animaux ont perdu de l’état. D’où son souhait d’avoir plutôt des couvert plus pérennes, à pâturer, qui puissent mieux alimenter les animaux, surtout à une période de manque : août et septembre.
Il est certain que le jour où nous reviendrons voir Kévin, le jeune éleveur ACiste aura
encore des nouveautés à nous montrer sur son exploitation. On pourrait dire qu’un milliard
d’idées lui trottent dans la tête et autant d’essais réalisés mais toujours avec cette âme
d’éleveur qui le caractérise et un vrai bon sens agronomique mais aussi économique. Sa
limite ? Lui-même, seul sur sa ferme mais, très ouvert, il est sans cesse « connecté », lit et
échange beaucoup avec d’autres ACistes. Alors, quoi après le plantain et la chicorée ?


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