Joseph Pousset et l’agriculture naturelle

Document Camille Atlani-Bicharzon

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Cette interview a été réalisée dans le cadre du Village Agroécologique d’Innovagri qui se tiendra les 6, 7 et 8 septembre 2016.

Joseph Pousset et l'agriculture naturelle Céréalier dans l’Orne, cela fait près de 40 ans que vous pratiquez l’agriculture naturelle en utilisant votre exploitation comme « station d’expérimentation ». Quels principaux retours d’expérience pouvez-vous partager ?

Avant toute chose, il faut préciser que mon exploitation est particulière. Tout d’abord, elle couvre à peine 25 hectares, ce qui est très petit pour une ferme céréalière. Ensuite, elle n’est pas sur des terrains « à céréales », mais sur de petits limons argileux, plutôt médiocres, avec des mouillères et des cailloux... Il ne viendrait pas à l’esprit d’un agriculteur « normal » de pratiquer la culture céréalière spécialisée sur de tels sols. L’avantage, cependant, pour le vulgarisateur que je suis, est que les résultats de mes expérimentations ne peuvent pas être mis sur le compte d’une bonne qualité de terre. Si j’ai pu me permettre cela c’est grâce à ce travail de recherche et de vulgarisation qui assure une partie croissante de mes revenus.

Cela posé, je peux résumer mon principal retour d’expérience ainsi : il est probablement possible de pratiquer une agriculture naturelle, sans intrants, de manière quasi-indéfinie. En effet, je n’apporte aucun élément extérieur sur mon exploitation depuis les années 90 – ni fumier, ni engrais, ni même aucun apport toléré par le cahier des charges bio – et j’obtiens une production modeste mais convenable. Pour qu’une ferme puisse vivre ainsi en autarcie complète, sans apports extérieurs, il est nécessaire d’actionner les mécanismes de la fertilité. Cependant je tiens à préciser que ceci est une expérience et pas forcément un exemple à suivre. Il me paraît en effet prudent de redonner au sol, si possible sous forme de matière organique, les éléments qu’on lui retire.

Cela pose la question des recyclages. Comment, donc, activer les mécanismes de la fertilité ?

Pensons d’abord à l’azote, abondant dans l’atmosphère : à peu près 75 000 à 80 000 tonnes d’azote pur au dessus de chaque hectare de terre. La nature sait valoriser cet azote au travers de deux processus : le premier, la voie symbiotique, met en jeu les bactéries vivant dans les racines des plantes légumineuses. Grâce à ces bactéries, le fait d’intégrer des légumineuses dans la rotation – sous forme de cultures, d’engrais verts ou même, parfois, de légumineuses spontanées – permet d’introduire dans le sol l’azote de l’atmosphère. La seconde voie, elle, est non-symbiotique dans la mesure où elle n’utilise pas des bactéries qui sont en symbiose avec des plantes, mais des bactéries « libres » qui ont cette même capacité de fixer l’azote. Certaines vivent à la surface du sol et d’autres, plus en profondeur. Celles qui nous intéressent sont les premières et notre objectif est de les favoriser grâce à l’apport de matières organiques placées à la surface du sol. Ces matières organiques doivent être de bonne qualité, non polluées, avoir un bon rapport sucres-cellulose-azote et être apportées au bon moment. Grâce à cet apport nous offrons le couvert aux bactéries libres. Nous leur offrons aussi le logis grâce à une bonne structure du sol qui permet à l’air et à l’eau de pénétrer, de circuler et donc à nos bactéries de s’abreuver et respirer.

D’autres éléments du sol et de l’air peuvent être prélevés grâce à divers phénomènes. Utiliser des végétaux aux racines puissantes permet de remonter à la surface les éléments minéraux présents dans les couches profondes du sol, les rendant ainsi disponibles pour les autres plantes. La luzerne, le mélilot (qui sont de plus des légumineuses), les crucifères (qui récupèrent la potasse), sont des exemples de ce type « d’engrais vert » à enracinement profond, sans oublier les arbres. Ces plantes permettent par ailleurs de maintenir la structure du sol et, donc, le logis de nos travailleurs bénévoles. Pour attirer les éléments minéraux présents dans l’air, nous pouvons faire appel au « mécanisme d’Ingham », à peu près inconnu des agronomes et qui met en œuvre les attirances électriques à partir de charges, généralement négatives, présentes sur la cellulose des végétaux. Ainsi, la matière organique apportée sur le sol attire les éléments minéraux présents dans l’air, qui viennent se coller à elle. Une pluie les décolle et les entraîne dans le sol, permettant aux racines des plantes de les absorber. Les aérosols marins apportent beaucoup de potassium...

Voilà donc quelques exemples de mécanismes naturels qu’il est possible de mettre en œuvre pour que le sol fonctionne. Pour reprendre une analogie, nous pouvons aussi comparer un sol fertile à une usine avec des facteurs de base de production : des bâtiments (le couple sol-climat), une bonne main d’œuvre (l’activité biologique), une bonne clientèle (les plantes). Parmi cette clientèle, il y a les plantes qui sont cultivées pour être récoltées ou incorporées au terrain sous forme d’engrais vert ; mais aussi celles présentes sans que nous les invitions – les mauvaises herbes. J’ai pour habitude de les appeler « l’engrais vert du bon dieu » car, bien maîtrisées de sorte à ce qu’elles ne soient pas trop envahissantes, elles peuvent jouer un rôle positif sur la fertilité du sol. La maîtrise de la flore spontanée est le problème numéro 1 auquel est confronté l’agriculteur ne souhaitant pas utiliser de produits toxiques. Elle nécessite de mettre en place toute une stratégie pour réduire le stock de graines du sol, nettoyer les lits de semences ou encore sarcler convenablement. Elle met aussi en jeu la succession des cultures pour laquelle il est essentiel de prendre en compte l’équilibre du rapport sucres-cellulose-azote.

Matthieu Archambeaud, dans son interview récente, vous a introduit comme « spécialiste de l’agro-écologie que l’on ne présente plus ». Quelle est votre définition de l’agro-écologie ?

Pour moi, l’agro-écologie est un peu comme « l’agriculture raisonnée » ou « l’agriculture paysanne » : elle n’a pas de définition unique et précise et tout dépend du sens qui lui est donné au moment où l’on en parle. Évidemment, dans « agro-écologie » il y a agro et écologie, donc nous pouvons dire que c’est une agriculture qui cherche à faire fonctionner les mécanismes naturels pour obtenir une production satisfaisante avec un minimum d’intrants. À partir de là, il est possible de mettre la barre à différents niveaux. Les praticiens de l’agriculture de conservation font de l’agro-écologie, mais en utilisant aussi les traitements de l’agriculture de synthèse. C’est une approche tout à fait respectable, mais la mienne est différente : pour moi, l’agro-écologie correspond en gros à l’agriculture biologique, c’est-à-dire une absence de produits de synthèse et le respect d’un cahier des charges rigoureux. Chacun a donc sa définition de l’agro-écologie et il est important, pour quiconque en parle, de bien définir dès le départ ce qui est entendu par là afin d’éviter les incompréhensions.
Parlez-nous un peu de cette double-casquette d’agriculteur et de vulgarisateur : est-ce un désir qui vous a toujours habité ?

Oui, tout à fait. J’ai toujours eu des convictions quant à l’importance de protéger la nature et je les ai concrétisées dans le cadre de l’agriculture car je viens de là, c’est donc un milieu que je connais bien. Ces convictions sont fortes et il est donc naturel que je souhaite les partager, mais je ne veux pas les imposer. Ce point est très important pour moi. Imposer quelque chose équivaut à appuyer sur un ressort : tant que l’on appuie, le ressort est comprimé, mais dès que l’on relâche la pression il se détend. Ainsi, utiliser la contrainte ne fait évoluer les choses qu’en apparence, de manière artificielle ; bien souvent, au contraire, cela mène a piétiner voire à reculer, car cela provoque des réactions. Je préfère de loin convaincre les gens : ainsi, ils empruntent de nouvelles voies parce qu’ils pensent qu’elles sont bonnes. L’évolution est certes moins spectaculaire, les résultats ne seront pas forcément apparents au premier abord, mais au moins ils seront bien ancrés. Ceci dit la contrainte s’avère, hélas, parfois nécessaire...

Que souhaitez-vous partager lors de votre intervention sur l’agriculture naturelle à Innov-Agri ? Que pourrons-nous y apprendre ?

Je souhaite y exposer les principes de base d’une agriculture naturelle et faire réfléchir les participants sur la manière dont ils pourraient, peut-être, inclure cela dans leur pratique. L’agriculteur doit pouvoir vivre de son métier. Il ne touche pas de salaire, donc son revenu équivaut à la quantité de produits qu’il vend, multiplié par leurs prix unitaires, moins les charges. Nous subissons bien souvent les prix de vente fixés par des organismes internationaux dans lesquels nous sommes représentés mais avons assez peu de poids. C’est donc surtout au niveau des charges que nous pouvons avoir une action. Si nous parvenons à les diminuer sans pénaliser notre production, nous augmentons automatiquement notre revenu. C’est donc cela le message que je souhaite faire passer à Innov-Agri : il est possible de diminuer ses charges de production en faisant fonctionner les mécanismes naturels à son profit.

J’ai aussi envie de dire que l’argent ne fait pas tout dans la vie, il s’agit aussi d’être satisfait de son activité car une vie humaine ne dure pas très longtemps et mieux vaut être heureux de ce que l’on fait pour se sentir bien. En tant qu’agriculteur il faut aussi pouvoir, dans la mesure du possible, satisfaire les demandes de la société. Actuellement, celle-ci demande d’augmenter la production pour nourrir la population croissante, sans polluer et en utilisant moins d’énergies fossiles dont les réserves diminuent. Produire plus sans polluer et avec moins d’énergie paraît antinomique car c’est justement grâce à cette énergie qu’au sortir de la guerre nous avons pu produire plus : nous l’avons utilisée pour fabriquer des engrais et des produits de traitement, pour faire fonctionner nos machines... Moins l’utiliser est un défi difficile, mais auquel il faut s’attaquer. Selon moi, faire appel aux mécanismes naturels en agriculture est une manière intelligente de relever ce défi. La nature sait produire en abondance : une forêt européenne produit 5 à 7 tonnes de matière sèche par hectare et par an, le double pour une forêt tropicale. Observer les mécanismes de cette nature et tâcher de les utiliser ou de les imiter paraît donc judicieux.



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