Faites confiance aux paysans

Frédéric Thomas - TCS n°42 - Mars / avril / mai 2007

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Tout le monde pense ou souhaite influencer, diriger, réglementer, orienter l’agriculture : rien de plus normal puisque nous sommes tous concernés par l’alimentation, par la gestion du territoire et de l’environnement dont les agriculteurs sont en grande partie les tenants. Cependant face à cette surenchère d’avis, de lois et de directives, le poids de la parole du terrain et de ceux qui font l’agriculture au quotidien est devenu bien maigre et souvent ils ont même tort dès qu’ils commencent à argumenter. Par contre, dès que surgit un problème qu’il soit alimentaire, sanitaire ou environnemental, les paysans se retrouvent en première ligne et c’est fatalement de leur faute et certainement pas celle de ceux qui, pourtant, prennent la majorité des décisions et des orientations à leur place. Nous sommes ici face à une grave notion de responsabilité voire d’opposition qui peut difficilement déboucher sur des solutions cohérentes et constructives avec des résultats et des améliorations probantes à la clé : le cas de la qualité de l’eau en est certainement l’exemple le plus exacerbé.

Même si tout n’est pas parfait non plus du côté du terrain et qu’il existe des dérapages non cautionnables, il serait peut-être temps d’écouter, de reconsidérer et de réintégrer positivement les agriculteurs dans le débat.

Quoi que l’on dise, ils ont une certaine sensibilité pour la nature puisqu’ils l’observent et la vivent au quotidien et c’est souvent pour rester au contact de celle-ci qu’ils ont choisi ce métier. Ils savent qu’un animal ou une plante mal traité(e) risque d’être malade et ne pourra pas produire correctement. Ils sont conscients que les choses sont plus compliquées avec le vivant que de simples équations ; ils sont prêts, si on leur en donne les moyens et la liberté, à travailler plus en harmonie avec l’environnement parce que c’est leur intérêt avant d’être celui du collectif et de l’environnement et que c’est l’essence même de leur métier. Les agriculteurs sont aussi les mieux placés pour analyser leurs problématiques avec une approche « système » : c’est avant tout cela leur expertise. Dans la gestion d’une exploitation tout est multifactoriel à l’infini et rien n’est vraiment mathématique. Il faut composer au mieux avec l’ensemble des éléments et trouver en permanence les meilleurs compromis tout en tenant compte des conditions climatiques et économiques toujours incertaines. C’est peut-être cela que l’on appelle tout bonnement le « bon sens paysan ».

La grande majorité des hommes de la terre possèdent, sûrement beaucoup plus que d’autres dans ce monde instantané mais aussi précaire, une bonne idée de la pérennité ou de la durabilité, un terme de plus en plus galvaudé ; les cycles des cultures, des animaux et des arbres leur imposant une certaine éducation, de la patience, voire de l’humilité. De plus, cette notion de pérennité se retrouve dans l’attachement à la terre et le transfert des fermes au travers des familles. La majorité souhaite léguer ce patrimoine en bon état à la génération suivante ce qui est rassurant et entraîne souvent des comportements non économiques.

La grande capacité d’observation et de créativité est également un atout de taille. C’est en fait la confrontation directe aux problématiques de terrain qui stimule la réflexion et débouche souvent sur des solutions simples et économes. C’est grâce à ce travail un peu empirique de milliers de stations de recherche et de bricoleurs invétérés que nous devons une grande partie des innovations souvent reprises et adaptées ensuite par l’industrie, les constructeurs et les sources de conseil. C’est encore le génie et la ténacité des agriculteurs, comme on le constate en agriculture de conservation mais également en agriculture biologique, qui ont permis de développer des modes de production novateurs, économes qui s’appuient de plus en plus sur le fonctionnement et les cycles du vivant.

Enfin et très loin de la standardisation et de la prédictibilité, la grande diversité des exploitations agricoles, de leur contexte pédo-climatique, de leurs pratiques et modes de production mais également des goûts et des attentes des acteurs est une richesse qu’il faut conserver et cultiver afin de maintenir une grande capacité d’adaptation tout en étant capable de nourrir et de faire émerger des idées novatrices et facilement transférables. Il ne faut surtout pas forcer cette diversité dans des moules ou des modèles car la multiplicité des pratiques et des idées est l’un des piliers de la durabilité.

Ainsi et pour vraiment changer de cap, il est impératif de redonner la main aux paysans et de sortir de cette orientation pyramidale étriquée dont les résultats sont plus que critiquables. Il faut libérer cette recherche de nouvelles façons de produire, de consommer et de vivre ; ce bouillonnement et ce flux d’idées novatrices, à l’instar de l’agriculture de conservation, qui se développent et progressent déjà par le maillage du territoire, au travers de réseaux plus ou moins organisés. Si la situation de crise est le carburant, les nouveaux moyens de communication et entre autres Internet sont les moteurs de ce possible renouveau qui se nourrit d’innombrables observations, expérimentations et surtout d’échanges d’informations directs et rapides. Cette nouvelle voie, déjà en marche, doit être avant tout l’oeuvre de ceux qui font au quotidien plutôt que ceux qui décident, et ce qui est vrai pour l’agriculture l’est bien entendu pour le reste de la société : faite confiance aux paysans vous ne le regretterez pas !


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