Matthieu Archambeaud : l’agroécologie à Innovagri


Cette interview a été réalisée dans le cadre du Village Agroécologique d’Innovagri qui se tiendra les 6, 7 et 8 septembre 2016.

Innovagri grand sud ouest 2015 De plus en plus d’agriculteurs se tournent vers l’agriculture de conservation pour réduire leurs frais et gagner en autonomie. En quoi ce type d’agriculture permet-il justement de répondre à des problématiques rencontrées aujourd’hui par les agriculteurs ?

L’agriculture de conservation, qui est fondée sur la fertilité du sol, permet effectivement de retrouver un peu d’autonomie et d’être beaucoup moins fragile économiquement. En effet, qu’il s’agisse de techniques culturales simplifiées (TCS) où seule la surface est travaillée, ou de semis direct où les sols ne sont pas du tout travaillés, l’agriculture de conservation permet de réduire fortement les coûts à différents niveaux. Les coûts de mécanisation tout d’abord, qui représentent aujourd’hui un quart à un tiers des charges de production, pourront être réduits de 25% à 50% via la réduction de la puissance de traction nécessaire par hectare et donc, aussi, de la consommation de carburant. En second lieu, la réduction du travail du sol permet de réduire le temps et la charge de travail ce qui, dans un contexte de difficultés économiques, devient très intéressant.

Par ailleurs, nous assistons aujourd’hui à une prise de conscience mondiale de la mise en danger de notre planète. Les questions qui se posent autour de l’agriculture sont notamment liées au changement climatique, à l’impact des pesticides sur l’environnement, à la qualité de l’eau, de l’air, des sols, de la biodiversité... L’agriculture de conservation, par son travail sur le sol et sa fertilité, permet non seulement de gagner en autonomie, mais aussi de répondre à cette préoccupation de la société : avec un sol qui fonctionne, il est possible de produire mieux, des produits de meilleure qualité, en polluant moins et donc en préservant l’environnement.

Comment, justement, développer cette fertilité ? Le sol doit retrouver une organisation et un fonctionnement naturels, ce qui passe par la réduction – voire la suppression – du travail du sol, ainsi que par le développement de l’activité biologique. Cette dernière sera préservée et nourrie grâce à une couverture des sols d’une part, et par l’apport de matière organique, produite sur place ou rapportée sous forme de fumier ou de compost, d’autre part.

Que recommandez-vous aux agriculteurs s’intéressant à ce type d’agriculture mais qui hésitent à « sauter le pas » ?

Pour toutes les raisons que nous venons de mentionner – réduction de la mécanisation, des intrants et de la main d’œuvre, amélioration de la sécurité économique de l’exploitation et préservation de l’environnement – c’est un type d’agriculture qui est assez séduisant. Cependant, sa mise en œuvre est assez pointue techniquement et il est nécessaire de passer par une phase d’apprentissage des systèmes et d’accompagnement de son sol, afin que l’agriculteur, les sols et le système co-évoluent vers ces nouvelles pratiques. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, il ne faut pas forcément commencer par une réduction du travail du sol mais plutôt, dans un premier temps, par l’observation et la restructuration des sols ainsi que par le développement de l’activité biologique. Comment ? Grâce à la couverture continue des sols, que ce soit par des cultures ou des couverts. La première étape, d’après moi, pour se lancer en agriculture de conservation est donc la maîtrise de cette couverture continue. On pourra par exemple commencer par des couverts végétaux, d’hiver ou d’été ; passer ensuite sur des plantes compagnes, comme le colza associé ; puis aller jusqu’à une couverture permanente, comme des céréales sous luzerne ou trèfle par exemple, tels que seront présentés au Village Agro-écologique. C’est un processus graduel : plus la maîtrise de la couverture progresse, plus il est possible de complexifier son système.

Les couverts d’inter-culture sont désormais une obligation réglementaire. Est-il possible d’en maximiser les bénéfices ?

Effectivement les couverts d’inter-culture sont désormais obligatoires dans toute l’Union Européenne, initialement pour répondre à un problème de pollution des eaux par les nitrates. Ces couverts peuvent aussi jouer un rôle de protection des sols contre la battance et l’érosion en hiver. Le problème, c’est que cela a été présenté comme une contrainte environnementale alors que cela peut être un outil important pour les agriculteurs. Pour en maximiser les bénéfices, il faut que chaque couvert soit un bon précédent pour la culture suivante. Par exemple un couvert fort en légumineuses – qui sont des plantes ayant la faculté de fixer l’azote de l’air dans le sol – aura une valeur fertilisante pour la culture suivante. Ce sont des plantes qui de plus sont assez faciles à détruire, notamment mécaniquement, et qui ne posent pas de problèmes de fibrosité ni d’encombrement des outils. En second lieu, il faut savoir que plus les couverts sont semés tard, plus il y a un risque qu’ils soient peu développés, résistants à l’hiver et difficiles à détruire au printemps. Il est donc essentiel de les semer très tôt en été, car c’est durant cette période sèche que les techniques de conservation des sols – semis direct et TCS – seront les plus intéressantes pour l’implantation.

Comment définissez-vous l’agroécologie ?

Pour moi, il s’agit de systèmes agricoles copiant les processus naturels afin d’en tirer une production maximale pour un coût minimal. Je parle bien sûr du coût économique, mais aussi en termes d’impacts sur l’environnement et la santé. Certains processus écologiques très efficaces et nous pouvons gagner beaucoup à les copier. L’agro-écologie n’impose pas de solutions clés en main, elle est fondée sur des principes et non des recettes. Chacun doit s’approprier ces principes afin de trouver ses propres solutions, adaptées à son terroir ainsi qu’à lui-même. Cela passe par une observation et une compréhension de son écosystème, mais aussi par la mise en réseau des individus et des idées. La diffusion de ces idées est très liée à l’ère internet, avant laquelle l’information ne passait que par les canaux officiels. L’arrivée d’internet a permis aux agriculteurs de non seulement avoir accès à l’information, mais aussi de devenir eux-mêmes producteurs et diffuseurs d’information.

Vous lancez début 2017 un MOOC [1] sur l’agriculture de conservation et l’agroforesterie en partenariat avec Agroof. Quel en est l’objectif et que pourrons-nous y apprendre ?

Nous lançons effectivement avec Agroof un MOOC – ou plutôt un prototype d’université virtuelle – sur l’agro-écologie. Baptisé « i-cosystème » (pour écosystème de l’information, écosystème intelligent), il présentera des systèmes de culture innovants avec, dans un premier temps, deux formations : l’une sur l’agriculture de conservation et l’autre sur l’agroforesterie. L’idée de créer cette formation en ligne est partie du constat qu’il y a assez peu de spécialistes en France de ces systèmes, alors que ce sont des thématiques qui sont en train d’exploser.

Nous sommes saturés tant la demande est forte : chaque année nous parvenons à toucher, bon an mal an, un millier d’agriculteurs français, quand de nombreux autres commencent à s’y intéresser. Ne pouvant pas nous démultiplier, nous avons pensé que le MOOC serait un bon support pour diffuser plus largement cette information.

L’avantage que présente par ailleurs un tel support est qu’il sera possible d’apprendre à son propre rythme, avec des séries de courtes vidéos, des quizz et des documents. L’objectif est que ce soit un outil interactif pour découvrir l’agriculture de conservation, l’agroforesterie et tous les sujets auxquels ils touchent : le sol, son fonctionnement, sa gestion, les couverts végétaux, le semis direct, etc. En plus de cette dimension théorique, chaque formation sera accompagnée de « présentiel », c’est-à-dire des journées de terrain pour aborder la pratique au travers de visites d’exploitations et de tours de plaine aux champs.

Au sein du Village Agro-écologique d’Innov-Agri, vous animerez un atelier sur les couverts végétaux, un café débat sur l’agriculture de conservation ainsi qu’une conférence sur le sol. Que souhaitez-vous y partager ?

Les ateliers sur les couverts végétaux seront l’occasion d’aborder ce sujet de manière très pratique et concrète grâce, notamment, à des plateformes de couverts végétaux dans lesquelles nous pourrons observer les profils de sol. La conférence sur le sol sera une opportunité pour échanger, pendant une heure, autour de ce que sont un sol et sa fertilité, ainsi que sur leurs implications en agriculture. Enfin, le café-débat sur l’agriculture de conservation permettra de faire intervenir des témoins qui partageront leur expérience et avec qui il sera possible de discuter.

Au-delà de mes interventions, nous avons réellement souhaité avoir une approche pratique plutôt que théorique pour ce Village Agro-écologique. Le pôle animation du village permettra de voir des exemples très concrets de couverts végétaux, d’agroforesterie, de semis ou encore d’associations de cultures, présentés par les meilleurs spécialistes français de ces domaines. Le format favorisera l’échange avec ces spécialistes qui pourront répondre à toutes vos questions. Les cafés-débats, eux, mettront l’accent sur le retour d’expérience en faisant intervenir des praticiens de longue date de ces types de systèmes. Enfin, les conférences seront un moment privilégié pour approfondir certains sujets en lien avec l’agro-écologie grâce aux interventions de nos experts. Parmi ces experts, nous pourrons retrouver Fabien Liagre, d’Agroof, spécialiste de l’agroforesterie ; Jérôme Labreuche, d’Arvalis, qui parlera de blés semés sous couvert permanent de luzerne ou de trèfle ; Gilles Sauzet, de Terres Inovia, qui nous parlera de colza associé et peut-être de soja ; Joseph Pousset, spécialiste que l’on ne présente plus de l’agriculture biologique et de l’agro-écologie qui, lui, parlera des principes de bases de l’agriculture naturelle ; Cécile Waligora qui nous parlera de gestion de la faune auxiliaire, notamment face aux problèmes de ravageurs comme les campagnols que l’on retrouve un peu partout en France ; enfin, Pierre Anfray, entomologiste spécialiste du sol, nous présentera avec des loupes binoculaires la faune « invisible » – celle qui, contrairement aux vers de terres et aux gros insectes, est trop petite pour être visible à l’œil nu.

Finalement, le Village Agro-écologique proposera un pôle machinisme qui présentera du matériel spécialisé – de semis direct, de strip-till, de binage – car ce sont des outils assez techniques dans leur mise en œuvre. L’entreprise RAGT, notamment, sera là avec toute sa gamme. Nous proposerons aussi des parcours, animés par Françoise Néron et Jean-Paul Daouze, pour découvrir les divers outils pouvant servir en agro-écologie.


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