Faut-il encore attendre pour passer aux TCS et au semis direct ?

Frédéric Thomas - TCS n°40 - Novembre / décembre 2006



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Aujourd’hui, les techniques sans labour (TSL), les TCS et le semis direct enregistrent une nette progression et sont de plus en plus mis en avant pour leurs avantages économiques mais également environnementaux. Cependant, le manque d’expériences et d’informations, la divergence des intérêts économiques et surtout le peu d’approches « système » agissent encore comme de puissants freins au développement de ces techniques. La situation est d’autant plus regrettable que cette orientation a bénéficié, ces dernières années, d’un contexte conjoncturel favorable ; des conditions qu’elle n’est peut-être pas prête de retrouver.

Il y a une vingtaine d’années, il fallait certainement être un peu rebelle et utopiste pour s’engager sur cette voie. Aucun recul, peu d’expérience et d’outils adaptés mais la certitude, grâce à des observations sommaires appuyées par le discours de quelques scientifiques et agronomes éclairés, que cette piste était prometteuse. La réalité s’est cependant révélée semée d’embûches mais la conviction des pionniers leur a permis de progresser et de sécuriser leurs itinéraires, souvent grâce à des échecs. Ils ont cependant ouvert la voie vers laquelle plus d’agriculteurs ont pu ensuite avancer.

Au début des années quatre-vingt-dix, la recherche de gain de productivité et de réduction des charges de mécanisation, avec le choc de la première réforme de la PAC, a été un formidable moteur. Il fallait cependant être encore un peu audacieux et avant-gardiste pour s’engager. Le territoire comptait, bien entendu, déjà quelques exemples de mise en oeuvre des TCS et du SD réussie et certains constructeurs proposaient des semoirs mieux adaptés, mais des échecs au niveau désherbage ont rapidement obligé la majorité des patriciens à reconsidérer le déchaumage et le travail très superficiel. Bien que l’agronomie commençât à poindre, l’orientation restait fortement centrée sur la machine et les gains de temps et de mécanisation. Au final, les surfaces ont bien progressé et les économies dégagées ont largement couvert les pénalités de rendement éventuelles avec cette nouvelle forme d’assurance qu’apportait la PAC.

Il y a 10 ans, ce sont plutôt les opportunistes et les calculateurs qui, assez massivement, ont emboîté le pas de la simplification du travail du sol. L’expérience des pionniers, une meilleure connaissance des principes de base (gestion des résidus et du salissement), comme l’élargissement de l’offre équipement avec des semoirs beaucoup plus performants, ont largement soutenu et encouragé cette orientation. À cette époque, la chute progressive du prix des céréales a également poussé bon nombre d’agriculteurs à rechercher des solutions plus économes à tout point de vue, ce qui leur a souvent permis de découvrir de nouvelles marges de manoeuvre et de caler des approches « osées » sans grand risque économique : malgré une modulation des aides, le filet de sécurité était encore bien présent.

Avec le changement de millénaire, ce sont les réalistes et les pragmatiques qui ont massivement abandonné le labour et le travail intensif du sol. Les prix des céréales toujours plus bas et le début de la hausse du pétrole, de l’azote et plus généralement des coûts de production n’ont pas laissé beaucoup de choix, surtout dans les zones marginales. De plus, et ce grâce au souci de compaction rencontré lors de l’hiver très humide 2000-2001 et l’intégration croissante des couverts végétaux via l’école brésilienne, l’agronomie s’est progressivement imposée comme un axe prioritaire avec, au centre, la qualité des sols. En complément, l’affirmation des bénéfices environnementaux en matière de réduction du ruissellement, de l’érosion, des fuites d’azote mais aussi de gestion du réchauffement climatique avec la séquestration du carbone, a réconcilié beaucoup de producteurs avec leur métier. Enthousiasme, innovation et créativité sont progressivement devenus les nouveaux moteurs du développement avec l’avènement de la notion de « système  » qui permet avec le recul de déboucher sur encore plus d’économie, d’autonomie tout en sécurisant voire en augmentant le niveau de production.

Cette rapide rétrospective montre bien que le chemin a été long, mais il permet d’aborder aujourd’hui les TCS et le semis direct avec beaucoup plus de sérénité. Nous ne sommes pas pour autant arrivés à des systèmes aboutis et il nous reste encore tant à apprendre : mieux maîtriser la rotation, la production d’azote par les cultures et les couverts, la gestion de l’eau et l’utilisation de la biodiversité fonctionnelle, pour ne citer que ces principaux axes de travail, afin de vraiment intégrer toute la dimension de l’agriculture de conservation.

Enfin, la bonne reprise des cours des principales denrées agricoles va permettre à ceux qui ont amorti leurs « années de misère » comme une partie de leurs équipements et qui sont bien calés dans leurs orientations, de capitaliser. Inversement, elle risque plutôt de freiner une vague importante d’agriculteurs, pourtant prêts à travailler autrement mais hantés par l’idée de perdre quelques quintaux et de rogner leur marge brute. Bien que ce ne soit plus vraiment le meilleur moment pour démarrer, il faut continuer de promouvoir, de soutenir, d’accompagner l’agriculture à prendre cette direction pour des raisons environnementales, certes, mais également purement économiques. Avec la raréfaction du pétrole, ce n’est pas seulement le prix des céréales et celui du carburant qui risque d’augmenter mais tous les coûts de production directs et indirects pouvant transformer cette passagère embellie en un leurre.

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