Sylvain Hypolite : « Remettre le « capital-sol » au centre du système de production »


JPEG - 63.9 koIngénieur conseil chez Agro d’Oc, Union des CETA d’Oc, Sylvain Hypolite est un fervent défenseur des « sols vivants ». Il anime, avec ses collaborateurs, un projet CASDAR pour concevoir et mettre en œuvre des systèmes agroécologiques en grandes cultures en s’appuyant sur les CETA (Centre d’Étude des Techniques Agricoles). La clé de ce projet est le déploiement de l’agriculture de conservation au travers ses trois piliers : couverture permanente des sols, allongement et diversification des rotations et diminution du travail du sol. À Innov-agri Toulouse, il montrera l’intérêt d’intégrer des légumineuses dans les systèmes d’agriculture de conservation en présentant les stratégies mises en place dans le Sud-Ouest.

Camille Atlani : Quels bénéfices agronomiques la réintroduction de légumineuses en inter-culture ou dans les rotations apporte-t-elle en agriculture de conservation ?

Sylvain Hypolite : Les deux types de sols présents dans le Sud-Ouest – des coteaux argilo-calcaires parfois dégradés par l’érosion aratoire et hydrique, ainsi que des limons sableux assez fragiles – ont tous deux perdu beaucoup de matière organique et donc de fertilité. Ce contexte impose, avant toute chose, de redonner une santé à nos sols. Le principe essentiel en agriculture de conservation est justement de remettre le « capital-sol » au centre du système de production. Cela implique d’une part d’en préserver sa structure et, d’autre part, d’y réinjecter de la matière organique. Pour ce deuxième élément, il faut prendre en compte l’aspect carbone – continuer à faire des cultures à haut rendement pour avoir un retour suffisant de paille au sol – ainsi que l’aspect azote (et il en faut beaucoup).

Pour donner un exemple assez standard sur des coteaux argileux peu dégradés, un sol avec 2% de matière organique et en considérant 4 000 tonnes de terre arable à l’hectare, on a 80 tonnes d’humus, donc 80 tonnes de matière organique à l’hectare. Pour restaurer le stock en passant à 2,2% de matière organique, il faudra atteindre 88 tonnes d’humus. Au vue de l’azote contenu dans cet humus, cela signifie qu’il faudra passer de 4 000 kg à 4 400 kg d’azote organique à l’hectare. Nous devrons donc « injecter » dans le système 400 kg d’azote/ha – c’est ce que Frédéric Thomas appelle le « Plan Épargne Azote » et je trouve l’image assez bonne car il s’agit vraiment de capitaliser l’azote. Cela signifie que nous devons mobiliser 40 ou 50 unités d’azote/an dans notre système pour restaurer l’activité biologique des sols. Évidemment, les légumineuses sont un excellent outil pour atteindre cet objectif car elles fixent l’azote de l’air dans le sol. C’est donc le premier aspect crucial en terme d’intérêt agronomique, ou même biologique.

Nous avons beaucoup privilégié la féverole dans nos stratégies de couverture des sols car elle s’avère être l’une des légumineuses annuelles les plus efficaces en termes de fixation d’azote. Elle a par ailleurs le grand avantage agronomique d’être facile à cultiver, à détruire et il est facile d’y semer dedans ensuite. De plus, elle était déjà un peu présente en culture principale dans nos systèmes de production et donc beaucoup d’adhérents ont des semences de ferme de féverole, ce qui est un argument important. Nous sommes très attentifs à la culture principale qui suit et il se trouve aussi que la féverole est très utile dans la suite de l’itinéraire technique. Elle se détruit puis noircit très vite, ce qui permet au sol de bien respirer et de se réchauffer ; comme toutes les légumineuses, elle relâche par ailleurs l’azote assez vite. Aujourd’hui nous préconisons d’associer la féverole à la phacélie pour un couvert d’hiver entre un blé et un maïs. La phacélie n’est pas une légumineuse mais elle permet de boucher les trous laissés par la féverole qui n’occupe pas tout l’espace.

Nos tests montrent qu’avec un couvert à forte proportion de non-légumineuses, comme des graminées ou de l’avoine, il y a un phénomène de faim d’azote au semis de la culture principale. Ce phénomène existe aussi avec les légumineuses mais dans une moindre mesure. Maximiser la part de légumineuses, surtout dans les couverts d’hiver ou pour toutes les cultures semées dans des couverts venant d’être détruits, permet donc d’éviter les faims d’azote ou les manques de fertilité sur la culture suivante.

C.A. : Quels bénéfices économiques cela peut-il apporter ?

S.H. : Le frein principal aux légumineuses en culture principale est leur prix d’achat. Cette année le pois ne vaut pas beaucoup plus cher que le blé ! Cependant, il y a en ce moment dans le Sud-Ouest un regain d’intérêt pour le soja, qui historiquement est une culture qui se faisait beaucoup, surtout dans les années 90. Il s’avère que c’est une plante bien adaptée au semis direct et à l’agriculture de conservation. Ainsi, dans des systèmes de maïs irrigué, beaucoup d’adhérents ont diversifié leurs cultures avec du soja. La rotation maïs-soja-blé, dans ce sens-là, marche très bien et cela permet d’avoir une légumineuse qui rapporte de l’argent.

Aujourd’hui, nous ne pouvons pas dire que les couverts en tant que tels rapportent de l’argent directement car la question n’est pas tranchée. Pour les légumineuses, nous commençons à avoir des résultats tangibles. Une stratégie de couverture sur laquelle nous travaillons en ce moment et qui obtient de bons résultats est d’implanter des légumineuses pérennes, comme le trèfle violet ou la luzerne, sous une culture principale, comme un colza ou un maïs. L’objectif est que le couvert se développe peu pendant la première culture et, donc, ne la concurrence pas, mais se développe ensuite après la récolte. Dans un mélange colza – trèfle violet par exemple, après la récolte du premier le second continue sa croissance et, à l’automne suivant, nous semons un blé directement dans le trèfle violet. Sur cette stratégie les gains économiques mesurés sont très intéressants sur le blé suivant, du fait d’un rendement et d’un taux protéique plus élevés.

Ici, donc, l’impact est positif. En revanche en culture de printemps, c’est plus délicat car jusqu’à maintenant nous avions du mal à maîtriser le semis direct. Nous perdions des pieds, non pas à cause de la légumineuse mais à cause du semis direct. Les adhérents le maîtrisent mieux depuis quelques années en maïs et soja. Nous avons d’ailleurs un essai de semis direct avec et sans légumineuses dans un système de mono-maïs irrigué avec couvert de féverole. C’était un essai sur trois ans financé par l’Agence de l’Eau qui a montré que le gain moyen annuel était de 7 quintaux sur le maïs avec légumineuses – 6 la première année, 7 la seconde et 8 la dernière. L’association colza – trèfle dont je parlais est aussi très intéressante à ce niveau. Si la féverole est la meilleure légumineuse annuelle, les légumineuses pérennes sont de vraies « bombes agronomiques » ! Cependant, nous travaillons surtout avec des céréaliers et intégrer des légumineuses pérennes en grande culture reste difficile.

En termes de bénéfice global il faut vraiment raisonner à l’échelle du système, ce qui n’est pas évident. Il est difficile aujourd’hui de comparer un système en agriculture de conservation et un système plus conventionnel. Economiquement nous pouvons trouver les mêmes chiffres mais, pour autant, d’autres dimensions doivent être prises en compte. Pour nous les couverts présentent un plus car il y a un effet évident sur la protection du sol et son amélioration à moyen-terme. En revanche, cela peut étonner mais nous ne préconisons pas de diminuer l’azote minéral apporté. Les couverts servent ainsi à faire déplafonner les rendements plutôt qu’à remplacer les intrants de synthèse. Les couverts ne sont pas un but en eux-mêmes, l’objectif est que la marge finale soit positive grâce à la culture principale. Je pense vraiment qu’il est possible de faire mieux tout en protégeant l’environnement grâce à ces systèmes performants. Cette performance est la clé car il faut continuer à produire beaucoup pour pouvoir injecter plus de carbone dans le sol. La couverture du sol est un levier supplémentaire pour atteindre cet objectif.

C.A. : Ce type de pratique requiert-il un matériel et des investissements spécifiques ?

S.H. : Il y a effectivement un matériel spécifique sur lequel nous faisons aussi de l’accompagnement. Ce sont bien sûr des investissements spécifiques mais en réalité un parc matériel adapté à l’agriculture de conservation ne coûte pas plus cher que l’équivalent en conventionnel. Il est très rare que les agriculteurs convertissent toute leur exploitation d’un coup, cela dépendra du type et de l’état initial de leur sol, de leur prise de risque. Mais cela peut arriver : l’un de nos adhérents à arrêté le labour en 2001, a vendu tous ses outils pour être certain de ne pas y revenir et a acheté un semoir de semis direct. Ses résultats sont aujourd’hui très bons ! Mais il y a aussi des contre-exemples, cela dépend de beaucoup de chose et demande une grande technicité – il faut le vouloir.

C.A. : Quels retours avez-vous eu au sein de l’Union des CETA d’Oc des agriculteurs eux-mêmes ?

S.H. : Nous fédérons environ 1 000 adhérents répartis en 50 CETA dans le Sud-Ouest. Il y a une vraie demande au sein de ces CETA sur l’agriculture de conservation. Il y a une vingtaine d’années, la demande portait plus sur le non-labour et nous avons été pionnier en la matière. Aujourd’hui, nous organisons quatre fois par an des journées « Sols Vivants » spécialement dédiées à l’agriculture de conservation, qui réunissent à chaque fois une centaine d’adhérents. En comptant aussi ceux qui ne viennent pas, nous observons réellement une lame de fond qui est en train de se mettre en place.

Le retour des agriculteurs montre donc qu’ils sont très demandeurs et vont souvent encore plus loin que nous. Ils sont en cela de vrais moteurs car ils réfléchissent beaucoup sur leurs systèmes, ils sont portés vers l’innovation et font avancer les choses. Au sein d’Agro d’Oc, nous fédérons plusieurs projets CETA et plusieurs sont sur l’agriculture de conservation. Il y a un réel engouement à tous les niveaux parce que nous observons que c’est bien pour les sols et que nous arrivons en même temps à faire des quintaux. D’un autre côté, cela demande beaucoup de vigilance car les attentes techniques sur cette thématique sont très grandes. Il ne suffit pas de se mettre au semis direct pour que cela marche, il y a beaucoup de risques. Continuer par exemple à faire du blé-tournesol, en semis direct sans couvert, avec le mauvais semoir… Je peux vous garantir que cela ne marchera pas.

C.A. : Que souhaitez-vous présenter lors de votre conférence à Innov-agri Toulouse en septembre ?

S.H. : Je présenterai les systèmes de sols vivants que nous développons avec nos adhérents, au travers d’exemples à la fois de systèmes en coteaux argilo-calcaire en sec et de systèmes plutôt en vallée ou plaine irriguée. Je montrerai des stratégies d’enchaînement de cultures, d’adaptation du matériel, d’adaptation de la fertilisation sur les cultures favorisant la réussite de ce type de système. J’expliquerai ce qui marche chez nos adhérents, mais aussi ce qui ne fonctionne pas, en présentant les points sur lesquels il faut rester vigilant. Je parlerai bien sûr beaucoup de légumineuses car elles représentent une clé d’entrée pour aborder les systèmes sols-vivants.


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