Agroécologie : l’écologie industrielle du système alimentaire


JPEG - 49.9 koCes dernières années ont vu un engouement croissant pour l’application de principes écologiques aux entreprises et industries. Création de l’Institut de l’Économie Circulaire en 2012 (devenu rapidement un référent majeur), multiplication des projets d’écologie industrielle et territoriale en France… L’approche est porteuse. Les grands principes écologiques qui reçoivent le plus d’attention dans ce contexte sont les cycles clos (énergie, nutriments, eau… les déchets d’une espèce sont la nourriture d’une autre) ; l’énergie renouvelable ; la diversification des modes d’interaction (plus seulement compétition, mais aussi mutualisme, commensalisme, ou pourquoi pas symbiose). Quelques exemples fameux d’application de ces principes à l’industrie :

- Michelin ne vend plus des pneus mais un service aux transporteurs qui payent donc le kilomètre (l’usage) plutôt que le produit. Michelin récupère ainsi les pneus usagés, les recycle et les réintroduit dans le système à l’infini (et a donc un avantage à concevoir des pneus résistants plutôt que d’en programmer l’obsolescence).

- Desso fait du « cradle-to-cradle » avec ses moquettes. Production d’énergie sur place pour alimenter le système de production, utilisation de produits non chimiques dans l’eau employée pour la fabrication (eau qui est ensuite traitée et réinjectée à l’infini dans le système), système de marketing qui leur permet de recycler les moquettes usagées et ainsi transformer déchets en ressource…

- La fameuse ville de Kalundborg (Danemark), pionnière de l’écologie industrielle et territoriale, a créé un réel écosystème industriel, où les industries valorisent leurs déchets en les échangeant avec d’autres qui peuvent s’en servir comme ressource.

Pourquoi donc cette approche marche-t-elle, là où tant d’autres démarches de « développement durable » ont échoué ? En voici trois raisons principales :

1) Des économies importantes : un système conçu pour opérer avec des cycles de ressources fermés et des relations de mutualisation ou de symbiose permet de réduire significativement les coûts de production, ainsi que ceux associés à la gestion des déchets.

2) Des bénéfices écologiques clairs, permettant aux industries de répondre aux exigences environnementales devenues incontournables aujourd’hui.

3) Une démarche d’innovation – et ceci est pour moi le point le plus essentiel. Toutes ces démarches ne commencent pas avec des solutions mais avec des principes simples. Puisque tout part de principes, les déclinaisons sont infinies. À chaque industrie ou groupe d’industries de s’inspirer de ces principes pour les appliquer de manière adaptée à leurs besoins, à leurs problèmes, à leurs territoires. À chacun de développer des solutions innovantes qui pourront servir de source d’inspiration pour d’autres. L’innovation n’est plus seulement au service de la compétitivité des produits vendus. Elle participe à un changement de paradigme.

Pour ces raisons et d’autres encore, l’application de principes écologiques à la conception et à la gestion d’industries et de territoires durables est une idée qui inspire. Alors pourquoi l’application de principes écologiques à la conception et à la gestion de systèmes alimentaires durables est, elle, souvent perçue comme un retour en arrière ? L’agroécologie cherche à appliquer ces mêmes principes – cycles fermés, énergie renouvelable, diversification des types d’interaction – au système alimentaire (aux échelles de la ferme, du territoire, ou de toute la chaîne). Et elle invite à la même démarche d’innovation.

L’INRA vient de publier un article intitulé « Agro-écologie et écologie industrielle : deux voies complémentaires pour les systèmes d’élevage de demain ». Les auteurs y suggèrent que là où l’agroécologie tire parti de processus écologiques dans des systèmes peu artificialisés, l’écologie industrielle explore les possibilités de fermeture des cycles dans les systèmes industriels. Leur proposition de couplage de l’agroécologie et de l’écologie industrielle dans l’élevage est absolument novatrice et l’article identifie avec brio le potentiel des deux démarches. Je n’en dirai ici pas plus sur les avancées de cet article qui ont été explorées dans cette chronique.

Cependant j’aimerais défendre ici l’idée qu’il n’est pas nécessaire de faire appel au concept d’écologie industrielle, puisque les deux approches cherchent à appliquer les mêmes principes écologiques à des domaines différents – pour l’un, le système alimentaire, pour l’autre, l’industrie. Le fait que certains systèmes alimentaires soient industriels ne signifie pas qu’il faut faire appel à l’écologie industrielle, seulement qu’il faut changer l’échelle d’application de l’agroécologie. Si l’agroécologie est l’application de concepts et principes écologiques à la conception et à la gestion de systèmes alimentaires durables, ces principes sont les mêmes quelle que soit l’échelle. Ce sont les déclinaisons concrètes, les façons d’appliquer ces principes qui varient.

L’agroécologie comprise ainsi présente autant de bénéfices potentiels pour les entreprises que ceux cités plus haut. Comme dans les exemples cités, l’agroécologie permet de fermer les cycles de ressources afin d’utiliser moins d’intrants, créer moins de pollution, et ainsi faire plus d’économie. Elle invite à développer de nouveaux modes de production, commercialisation et consommation permettant de transformer des problèmes en possibilités d’innovation. Les leviers y sont aussi plus important lorsque toute la chaîne de production peut être mobilisée. Les déchets des uns (e.g : le fumier) peuvent devenir ressource pour d’autres (le sol) et la mutualisation permet de plus grands projets (e.g : unités de méthanisation).

Tout comme pour l’écologie industrielle et territoriale, tout comme pour l’économie circulaire et le « cradle-to-cradle », voyons l’agroécologie comme le creuset d’innovation qu’elle est plutôt que comme un retour en arrière. Ce n’est qu’en changeant ainsi notre perception de l’agroécologie que nous pourrons en débloquer toutes les potentialités.

FOOD FOR THOUGHTS :

Interview de Jean-Yves Dourmad, chercheur à l’INRA, parlant d’agroécologie et écologie industrielle appliquée à la filière porc.

Présentation TED de Stef Kranendijk, ancien PDG de Desso, expliquant la stratégie Cradle-to-Cradle.

Fastcoexist : The Circular Economy is Going Mainstream.

HBR Blog Network : The Awesomeness Manifesto.


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