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ALASKA, UN SDISTE AU PAYS DES TRAPPEURS

Maxime Barbier, TCS n°86 - janvier / février 2016



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Bryce Wrigley cultive 280 ha d’orge au sud-est de l’Alaska. Il ne regrette pas le pari risqué du semis direct qu’il a pris il y a cinq ans sans aucune référence dans ses conditions. Aujourd’hui, il fait office de pionnier et repousse un peu plus loin les frontières
de l’agriculture grâce à l’agriculture de conservation.

Ils ne sont qu’une vingtaine de céréaliers dans tout l’Alaska, dont la plupart regroupés autour de la localité de Delta Junction, située au sud-est de l’Alaska, aux États-Unis. Bryce Wrigley y exploite seul 680 ha, entouré de forêts d’épicéas et de bouleaux, principales espèces adaptées au permafrost. La courte période de végétation (trois mois et demi) et le manque de débouchés ne lui autorisent qu’à cultiver 280 ha d’orge, vendu sur le marché local, qu’il alterne avec de la jachère. En TCS depuis ses débuts en 1983 jusqu’en 2010 (itinéraire en quatre passages : engrais – chisel – rouleau packer - semis), c’est avant tout par simplification du travail et manque de main-d’œuvre qu’il s’intéresse au semis direct. Malgré des essais infructueux de l’université de Fairbanks avec un semoir à double disques ouvreurs, marqués par des problèmes de gestion des adventices, Bryce reste sur son idée. Il fait venir après quelques recherches un technicien Cross-Slot de Nouvelle-Zélande. Le concept du semoir proposé par le constructeur attire en effet son attention. Il compare ses éléments semeur en « T » à des lames d’un couteau qui déposent les graines en perturbant très peu le sol. Une particularité qui pourrait l’aider à gérer ce problème de salissement. Mais les plus proches utilisateurs ne sont qu’à des milliers de kilomètres plus au sud, au Canada, avec des températures printanières plus élevées.

C’est en allant rendre visite à un client situé dans l’État de Washington et SDiste depuis 30 ans, John Aeschliman, que Bryce Wrigley décide de franchir le pas malgré les doutes persistants. « La structure de ses sols était incroyable. Malgré 100 mm de pluie tombés trois jours avant la visite et un arrosage de 80 mm réalisé exprès pour l’occasion afin de vérifier la capacité d’infiltration du sol, l’eau ne ruisselait pas dans les parcelles en pentes mais pénétrait comme dans une éponge. Il était même possible d’enfoncer son bras jusqu’au coude sans difficulté, j’étais stupéfait », décrit l’agriculteur.

Des pratiques à adapter

Il s’équipe donc d’un semoir AGPro CS 2510 Cross Slot de 6 m et doit très vite s’adapter pour utiliser l’outil dans ses conditions pédoclimatiques difficiles. Le faible réchauffement du sol au mois de mai (température moyenne printanière de 4 °C) le conduit ainsi à devoir semer une semaine plus tard qu’en TCS. Mais la meilleure rétention en eau grâce à la couverture des résidus permet de semer de manière plus superficielle : 2,50 cm au lieu de 3,8 cm auparavant, ce qui lui fait récupérer deux à trois jours. Selon Bryce, cette plus grande conservation d’humidité est, aussi surprenant que cela puisse paraître, le grand avantage du semis direct dans cette zone de l’extrême. Avec seulement 280 mm/an en moyenne, le faible niveau de précipitation est le facteur limitant numéro un en Alaska, particulièrement dans ses sols limono-sableux (lœss). « Le retard pris au démarrage est rattrapé en juin grâce à la meilleure résistance de la culture à la sécheresse. En TCS, la couleur des feuilles pouvait virer au marron à cette période, ce qui n’est plus le cas en semis direct. En année sèche, je gagne donc en rendement. En année normal, ils sont similaires », précise-t-il. Il faut signaler qu’à cette latitude, la durée très longue des jours couplée à des températures estivales qui peuvent monter jusqu’à 30 °C entraîne une croissance des plantes très rapide. La gestion des résidus est un autre point important. La céréale est coupée assez haute (entre 20 cm et 30 cm de hauteur) pour ancrer et conserver la neige. Même si celle-ci est très peu chargée en eau et n’apporte qu’environ 6 mm/an, l’humidité qu’elle laisse aide au démarrage de la culture à une période où les pluies ne sont pas toujours au rendez-vous. Après récolte, les pailles sont exportées et vendues aux mushers et éleveurs du coin. C’est en effet le seul moyen de réaliser des bénéfices puisqu’avec des rendements moyens de 22 q/ ha, la vente du grain couvre seulement les charges. De plus, laissées au sol, elles peuvent mettre jusqu’à trois ans pour se dégrader sous ce climat. L’agriculteur n’a cependant encore jamais rencontré de problème de bourrage avec son semoir.

Innover seul

Côté fertilisation, pas de changement majeur. Il applique la totalité de l’engrais en localisé au semis (décalé de quelques cm de la graine) à hauteur de 75 kg d’N, 45 kg de P, 22 kg de K et 10 kg de S par hectare. La gestion des adventices est pour le moment efficace. L’alternance avec la jachère sur laquelle il effectue un passage de glyphosate à 2,2 l/ha en juillet l’année précédant l’implantation de l’orge permet d’assurer un bon contrôle. Il n’applique ensuite qu’un anti-dicotylédone au stade 4 feuilles de la céréale. Il peut même, en fonction de l’état de salissement des parcelles, cultiver deux orges de suite. Dans ce système très extensif, il ne rencontre pas de problèmes de maladies ni de ravageurs. « Les limaces sont ces mollusques qui ressemblent aux escargots mais qui ne possèdent pas de coquilles n’est-ce pas ? », remarque-t-il d’un air interrogateur en feuilletant les pages de notre cher magazine. Utilisant aujourd’hui un tracteur de 300 CV, soit 10 CV par élément semeur, il évalue qu’avec l’amélioration de la structure du sol, il n’aura plus besoin que de 5 CV dans un avenir proche. Il constate aussi une nette diminution des phénomènes d’érosion éolienne. Près de cinq années lui auront été nécessaires pour maîtriser l’outil. Il s’attelle désormais à améliorer le système dans son ensemble et continue ses recherches en testant des variétés de blé tendre et de canola (colza de printemps). Il vient de trouver une variété de canola adaptée, ne reste plus qu’à trouver le marché ! La culture du pois est aussi possible mais les bisons sauvages et les élans raffolent de la légumineuse. Il persiste cependant car il note des bénéfices significatifs deux ans après le passage du protéagineux, temps nécessaire à la vie du sol pour digérer l’azote des nodosités. Il s’intéresse aussi aux couverts végétaux multi-espèces, un de ses voisins ayant testé cette année le radis fourrager sans succès car trop asséchant pour le sol. Preuve qu’une fois de plus, la seule façon d’avancer est l’expérimentation dans ses propres conditions, et que même isolé, il est possible d’innover.

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