Le pétrole à 100 $ le baril, c’est demain

Frédéric Thomas - TCS n°34 - Septembre / octobre 2005



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L’année dernière, alors que je réalisais le dossier « Carbone, énergie et durabilité » du TCS N° 31, le baril de brut atteignait ce que beaucoup considéraient comme un plafond : 50 dollars. Cependant, la raréfaction des réserves, la boulimie énergétique de certains pays émergeant comme la Chine et les récents accidents climatiques ont continué d’accentuer la pression sur le marché. 100 dollars le baril n’est plus utopique à très court terme. Jusqu’où ira cette hausse et quel impact aura-t-elle sur nos modes de production, nos économies voire nos modes de vie ?

S’il est vrai que ce niveau de marché va stimuler les investissements dans ce domaine et la recherche de nouveaux gisements comme de nouvelles sources d’énergie, il va bien falloir admettre que l’aire de l’énergie toujours moins chère, qui a sous-tendu le développement industriel et économique de ces 150 dernières années, est révolue. Aujourd’hui et surtout demain, rien ne sera plus comme avant et cette véritable flambée des prix ne peut qu’induire, obliger ou faciliter un véritable changement de cap.

Même si le prix à la pompe comme celui du remplissage de la citerne a progressé de 30 %, il faut reconnaître que l’impact économique n’a été que modéré aujourd’hui puisque beaucoup d’acteurs n’ont pas encore répercuté cette hausse sur leur facturation. Cependant, un rattrapage de marge en chaîne dans les mois qui viennent risque d’entraîner un effet multiplicateur et amplificateur très important. On pense en premier lieu au transport qui va sérieusement augmenter, mais il ne faut pas oublier les coûts de fabrication de nombreux biens de production et de consommation qui intègrent aussi beaucoup d’énergie. Le secteur tertiaire n’est pas non plus épargné : le chauffage des bureaux ou les déplacements des commerciaux vont devenir plus coûteux. L’impact économique risque donc d’être sans précédent et une cure d’amaigrissement s’annonce pour nos sociétés « énergievores ». Avant de trouver d’autres sources, il va d’abord falloir apprendre à être économe voire très économe.

L’agriculture est bien entendu en première ligne, avec l’énergie consommée dans la mécanisation, le transport, les engrais et l’irrigation principalement. Il ne s’agit pas d’absorber les 10 à 15 €/ha de gasoil en plus, mais avec les augmentations induites, au moins trois à quatre fois plus selon les branches. L’efficacité énergétique va et doit ainsi être repositionnée au centre de la conception et de l’organisation des systèmes de production renforçant ainsi l’intérêt de l’Agriculture de Conservation qui, avec cette crise annoncée, reste plus que jamais l’orientation agronomique et économique la plus performante. Elle permet non seulement de réduire de 30 à 50 % la consommation de carburant, mais aussi, et avec la même amplitude, les charges de mécanisation (énergie induite). De plus, elle apporte à terme des économies d’azote substantielles notamment avec le positionnement de légumineuses dans la rotation (cultures et couverts). De plus, avec la couverture du sol, l’approfondissement du profil et la croissance du taux de matière organique, elle rend les sols et les cultures beaucoup moins dépendants de l’irrigation. Il ne faut pas en rester là, et plus que jamais, anticiper des coûts directs et induits d’énergie élevés dans les stratégies de développement, l’organisation des rotations, le choix des couverts et l’intégration avec l’élevage. Demain, c’est certainement l’efficacité énergétique qui sera l’une des principales clés économiques.

Cette crise à court terme est pourtant riche de nouvelles opportunités. La raréfaction de l’énergie fossile ne peut que profiter aux autres sources d’énergie et l’agriculture est l’une des principales. En tant qu’immense capteur solaire vert, elle est le premier producteur d’énergie renouvelable. Aujourd’hui celle-ci est essentiellement destinée à l’alimentation animale et humaine mais la soif énergétique va rapidement ouvrir de nouveaux marchés tout aussi rémunérateurs. Au-delà de l’énergie, des matériaux aussi issus de l’agriculture pourront se substituer progressivement aux plastiques, résines et autres produits de la pétrochimie. Ainsi, et grâce à la hausse du pétrole, l’agriculture deviendra avant tout productrice de biomasse qui sera valorisée à prix fort au plus offrant. Cet écueil est également une chance environnementale. Le prix du brut et les réactions d’économie que cela peut entraîner, va bien aider de nombreux pays, dont la France, à enfin infléchir leur niveau d’émission de gaz à effet de serre (en 2004, encore + 0,8 % en France et + 2,2 % en Angleterre) pour rentrer dans l’accord de Kyoto. C’est également une opportunité sans précédent pour injecter beaucoup plus de renouvelable à tous les échelons de la consommation et surtout remplacer une bonne partie du gaspillage et de la pollution par du recyclage et de la valorisation. Enfin et avec cette surenchère de l’énergie, la croissance et la globalisation de l’économie comme seules mesures de développement et solutions au chômage qui gangrène nos sociétés « développées » vont devoir être remplacées. Ces raisonnements fondés sur des coûts de transport toujours moins chers risquent d’ailleurs d’être mis à mal et il est nécessaire, comme en agriculture, d’abandonner les fonctionnements linéaires pour des approches cycliques et encore mieux « système ». Le progrès, l’emploi mais également le respect de l’environnement sont certainement demain dans le redéploiement de circuits courts, la régionalisation et la « relocalisation ».

Ainsi, en y regardant de près, cette crise risque bien de nous forcer la main sur les chemins de la durabilité. Alors plutôt que de s’en émouvoir, il faut gérer au mieux le présent et surtout anticiper et préparer l’avenir.

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