TCS et semis direct : quelles sont les marges d’économies ?

Frédéric Thomas, TCS n°36 - janvier / février 2006

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Aujourd’hui, l’ensemble des exploitations agricoles est sous une pression économique sans précédent avec des perspectives en matière de prix comme de soutient peu rassurantes. Afin de rester dans la course, les agriculteurs vont devoir trouver d’importantes marges d’économie et la simplification du travail du sol permettant de faire pression sur les charges de mécanisation est de plus en plus mise en avant. En fonction du niveau et surtout de la maîtrise technique, cette orientation peut apporter des gains substantiels en matière de coût d’implantation, de carburant et de main d’œuvre. Avec des approches plus élaborées, l’agriculture de conservation ouvre également la voie à d’autres sources d’économies d’intrants tout en sécurisant les résultats techniques. En complément, ces orientations plus autonomes sont indiscutablement plus performantes en matière d’environnement pouvant induire aussi une réduction des coûts connexe de l’agriculture. enfin, poser la question économique des exploitations agricoles englobe non seulement la notion de revenu des agriculteurs mais également la compétitivité de l’agriculture en général.

La pression économique est aujourd’hui sans précédent sur les producteurs qu’ils soient céréaliers, éleveurs ou autres. L’agriculture n’est plus prise en tenaille mais apparaît vraiment engloutie entre des prix et des primes qui ne cessent de se réduire, des intrants qui continuent d’augmenter, une facture énergie qui explose, des taxes et autres fiscalisation écrasante et une pression environnementale, vecteurs de surcoûts de production. Une forme de spirale négative qui déstabilise une grande partie des producteurs qui ont du mal à voir dans tout cet acharnement contre eux, une maigre lueur d’espoir. Une simple rétrospective permet de constater que le chiffre d’affaires moyen par hectare sur les dix dernières années a perdu environ 15 euros/ha/an. De nombreux agriculteurs ont réussi à compenser ce manque à gagner de 150 euros/ha par l’agrandissement (économie d’échelle), en optimisant l’utilisation des intrants, en limitant d’autres dépenses comme la fertilisation de fond ou le chaulage et en réduisant le travail du sol. Aujourd’hui, la nouvelle organisation de la Pac, et ses perspectives à l’aube de 2013, ainsi que les impacts directs de la hausse du prix du pétrole (carburant, irrigation, transport et séchage) et indirects (azote, mécanisation...) vont renforcer la pression et accélérer l’urgence de trouver des sources d’économie importantes pour continuer de dégager un revenu ou tout simplement rester agriculteur dans l’attente de jours meilleurs. Il ne faut pas pour autant se laisser emporter par la sinistrose, la France et l’Europe possèdent encore des atouts (des potentiels de rendements élevés et réguliers grâce à son climat doux et humide, la proximité d’un important marché solvable, une orientation timide mais une attente forte pour les énergies renouvelables) qu’il va falloir apprendre à valoriser. Aujourd’hui, la parité euro-dollar est également largement en défaveur de la zone Europe et favorable à l’ensemble de nos concurrents qu’ils soient Nord ou Sud-Américains, voire Australiens et les prix des céréales risquent d’être, à l’avenir, beaucoup plus volatiles avec des périodes basses mais aussi des périodes de cours soutenus pendant lesquelles il faudra capitaliser. Enfin, l’agriculture « intensive » française et européenne possède encore d’importantes marges de manœuvre en matière de charges de mécanisation (à titre d’exemple les charges de mécanisation représentent pour une culture de blé environ 400 euros/ha, source Arvalis) et plus globalement d’intrants en développant des approches « système » comme permet de le faire l’agriculture de conservation.

D’abord une économie de temps

Les charges de carburant, de main-d’œuvre et d’équipement sont étroitement associées et extrêmement liées à la structure, la politique d’investissement et d’optimisation du travail de l’exploitation. Le travail du sol et d’implantation des cultures, au sein de celle-ci représente en moyenne 40 à 50 % des coûts. De plus, ces opérations dictent souvent les besoins maximums en main-d’oeuvre, en tracteur et en puissance. Tout le monde s’accorde à dire que les TCS et le semis direct permettent dans un premier temps d’économiser du temps. Ce gain, qui peut représenter une à deux heures par hectare et par an, est très dépendant du niveau de simplification en comparaison à la situation de départ et sera toujours plus important en terres lourdes qu’en terres légères. De plus, cette réduction du besoin en main-d’oeuvre, hormis la récolte, est surtout positionnée sur les périodes de pointe limitant ainsi les situations de surcharge et de crise. Cependant, cette diminution du travail se traduit en économie que si une partie du temps dégagé est valorisée par ailleurs. Celui-ci peut être utilisé pour couvrir plus de surface, faire de la prestation de service ou développer une autre activité (production d’énergie par exemple). Plus de temps disponible permet aussi de mieux observer et suivre ses cultures et son sol, d’échanger, de s’informer et de se former, de rencontrer et visiter des collègues afin de réfléchir à des stratégies encore plus performantes et économes. Une partie de ce temps doit être également réinvestie dans des essais et des mesures sur l’exploitation car en agriculture de conservation, il est primordial de caler les pratiques à ses propres conditions avant de les étendre sans risque à l’ensemble de l’exploitation. Les TCS et le SD facilitent également l’organisation du travail surtout lorsque l’on est seul. C’est aussi un moyen efficace de réduire le temps non productif comme les déplacements (économie importante avec une ferme morcelée), le temps d’attelage et de réglage mais également le temps consacré à l’entretien. Il convient cependant de rester prudent quant au résultat économique issu de l’économie de temps car les gains d’efficacité du travail en agriculture ont souvent été engendrés par un accroissement de la puissance par hectare comme de la dépense en énergie et par conséquent des coûts de mécanisation. Cette situation quelque peu paradoxale est assez courante en TCS. Malgré tout,elle reste concevable lorsque la main-d’oeuvre est limitante mais devient totalement anti-économique dans le cas inverse. La stratégie est ici à adapter à chaque situation d’exploitation.

La consommation en carburant : un bon indicateur

La dépense en gasoil qui tend à croître avec la hausse de l’énergie représente environ 10 % des charges de mécanisation. Ce poste, loin d’être négligeable, correspond également à une charge régulière, plus palpable et facile à mesurer que les coûts globaux de mécanisation, un poste auquel sont très sensibles de nombreux agriculteurs. Cette consommation est bien entendu conditionnée par le type d’équipement, le mode d’utilisation et l’entretien, le type de culture et de production (supérieur en betterave et en élevage par exemple). Le niveau global est également fortement influencé par le type de sol et l’intensité du travail du sol. Ainsi, la consommation moyenne par hectare et par an, pour tous les travaux confondus (de l’implantation à la récolte), est un bon indicateur d’efficacité technique comme du coût de mécanisation. Si l’on considère qu’un céréalier classique consomme environ 100 l/ha/an (plus ou moins 20 l selon le type de sol, les cultures, la surface et la mécanisation), un TCSiste économise déjà entre 15 et 30 l/ha/an grâce à la suppression du labour et la superficialisation des interventions. Enfin, les agriculteurs pratiquant le semis direct économisent encore 20 à 30 l/ha/an tout en tenant compte de l’implantation d’un couvert et d’une préparation superficielle ou déchaumage occasionnel pour atteindre 50, voire 40 l/ha/an. Ce calcul, en plus de permettre d’évaluer l’économie du poste carburant, déjà compris entre 15 et 35 euros/ha/an avec le prix du gasoil aujourd’hui, est de plus un très bon indicateur avancé d’économie de charge de mécanisation. En effet,moins de carburant signifie moins d’heure de traction, moins de puissance consommée, moins d’usure et moins de casse ; la réduction d’un ensemble de postes qui va, avec le temps, déboucher sur une limitation du coût de mécanisation globale. Ainsi et sans faire d’erreur importante d’approche, on peut considérer que la consommation d’un litre de fuel dans la mécanisation agricole correspond, en intégrant l’ensemble des charges (amortissement, entretien,réparation du tracteur et des outils) à une dépense globale de 3 à 4 euros. Vu sous cet angle, même une petite économie, réalisée simplement en modifiant la profondeur de travail ou en supprimant un passage, ne devient plus si négligeable que cela. Le litrage de fuel par hectare est enfin un moyen simple mais performant de comparer et suivre l’évolution de son efficacité d’utilisation de la mécanisation dans le temps afin de continuer à l’optimiser.

Limitation de l’investissement à l’hectare

Il n’est plus à démontrer que les charges de mécanisation représentent une part majoritaire des charges de structure et de nombreuses études attestent que cette charge est le second poste de dépenses après les intrants. Globalement et en fonction des systèmes, des productions et des exploitations, le coût de la mécanisation oscillerait entre 150 et 400 euros/ha/an. Malgré les gains d’efficacité, ce poste de charges s’est d’ailleurs maintenu et a même progressé dans certains cas avec, au travers des agrandissements, le besoin de couvrir une plus grande surface en moins de temps. Ces charges sont cependant d’autant plus difficiles à évaluer réellement qu’elles englobent différents postes comme les amortissements, les frais financiers, le carburant, l’entretien et la réparation, mais également des frais d’assurance et de remisage. De plus, une majorité de ces coûts est répartie arbitrairement et de manière homogène. On préfère les inclure par simplicité dans les charges de structure plutôt que de les imputer à la culture. Enfin, cette approche comptable et fiscale ne fait pas vraiment de différence de coût entre un outil qui travaille et celui qui reste sous le hangar. Au regard de ces chiffres, supprimer tout ou partie des interventions de travail du sol est le meilleur moyen d’engranger des économies substantielles. Dans un premier temps, la marge la plus importante et la plus facile à capitaliser n’est pas dans les outils de travail du sol ou dans le semoir mais dans la réduction de la force de traction. À ce titre,il faut veiller à ce que tout changement de stratégie de travail du sol ne se solde pas par l’investissement dans un tracteur plus puissant à surface égale. Au contraire, la suppression d’un tracteur ou la diminution de la puissance de traction est un gage d’économie certain et de retour sur investissement rapide. Enfin,dans les calculs économiques entre les techniques, on utilise souvent des comparaisons en prenant des « valeurs à neuf » ou en intégrant des amortissements qui sont une dépréciation fictive des outils. Bien que ces études fournissent des repères intéressants, elles apprécient mal l’impact économique dans le temps. En effet en TCS, les outils de travail du sol, de semis et surtout de traction peuvent durer. De plus, les notions d’usure et d’obsolescence sont perturbées pour les tracteurs, avec des agriculteurs qui ne valorisent plus des sophistications (relevage électronique, suspension et relevage avant, boîte de vitesses totalement « powershift »,voire un certain confort de conduite) rendues inutiles par la simplification du travail du sol et qui, d’une manière générale, sollicitent beaucoup moins la mécanique. Il en est de même pour les semoirs où un bon entretien, voire des modifications, et l’ajout d’éléments (roulettes étoiles, roue plombeuses…) permettent de faire durer et de rajeunir des équipements qui continuent à travailler. Ceci est d’autant plus vrai pour les semoirs de semis direct : afin de s’en convaincre, il suffit de regarder le prix de marché d’un SD 300 malgré plus de trente ans de terrain.

La rentabilité se développe dans le temps

La grande majorité des calculs de charges de mécanisation plutôt adaptés à des outils et des approches conventionnelles ne tiennent pas compte de l’évolution des coûts dans le temps. En effet, si le changement de pratique culturale ne produit pas de réels bénéfices les premières années et peut même se solder dans certains cas par une légère augmentation du poste mécanisation, cette nouvelle charge va progressivement s’estomper avec la diminution des amortissements et la réduction du poste entretien d’un parc restreint et moins sollicité. En effet, un tracteur qui réalise 200 à 300 h/an de moins avec une demande de puissance et des contraintes mécaniques réduites, comme c’est le cas en TCS et encore plus en semis direct sous couvert, est souvent loin d’être usé au bout de son amortissement comptable. De plus, les gros frais d’entretien, comme les pneumatiques, voire les pannes comme l’embrayage ou la boîte de vitesses sont eux aussi reportés d’autant. Ainsi en matière de coût de mécanisation, il est plus adapté en TCS de considérer deux phases. La période initiale où le poids de l’investissement,souvent neuf par rapport à un parc existant et en partie amorti, apporte surtout un gain de temps. Cette période est sensiblement égale à la durée d’un amortissement (entre cinq et sept ans). Ensuite, si l’investissement était cohérent et si la technique est bien maîtrisée, l’agriculteur accède progressivement à une période beaucoup plus profitable à partir du moment où le matériel perdure sur l’exploitation. En économie comme en agronomie, l’agriculture de conservation est une forme d’investissement à moyen terme qui demande une certaine patience avant de voir arriver les bénéfices.

Réduire les coûts de mécanisation : les autres moyens

Au-delà de la simplification du travail du sol, l’augmentation de la surface travaillée par équipement est un moyen efficace, sans modification d’itinéraire, d’optimiser les coûts de mécanisation. Cette approche fonctionne cependant par paliers et il convient d’être prudent afin d’éviter qu’une petite surface supplémentaire entraîne des changements importants dans le parc existant. L’augmentation de surface risque également d’entraîner, à partir d’un certain niveau, une gestion plus « industrielle » de l’exploitation avec moins d’ajustement au coup par coup en fonction des besoins des parcelles ou zones de terre pouvant engendrer en retour une augmentation des charges opérationnelles. Si l’agrandissement est une option, la mise en commun des équipements en est une autre. Elle permet, malgré de petites surfaces, d’accéder à des machines performantes plutôt que d’être bloqué dans son évolution technique par manque de capacité d’amortissement en situation individuelle. Dans des structures plus importantes, regroupant beaucoup plus de surfaces, la mise en commun de la mécanisation peut également autoriser des équipements spécifiques différents afin de répondre au mieux à des conditions de sols et de semis différentes. Enfin et si cette approche complique un peu les prises de décisions, elle permet cependant d’élargir le champ de réflexion et les approches, un aspect très sécurisant pour évoluer avec sérénité dans la simplification du travail du sol. La rotation ou plutôt l’assolement est également un moyen complémentaire souvent oublié mais très efficace pour optimiser et répartir tout au long de l’année à la fois l’utilisation de la mécanisation et de la main d’oeuvre. Contrairement à des situations de monoculture de maïs (toute la surface est à semer en avril et à récolter en octobre/novembre) ou de quasi-monoculture d’automne (où toute la surface est à semer en septembre/octobre et à récolter entre le 15 juillet et le 15 août), la répartition des besoins en matériel de semis, de récolte mais également de pulvérisation peut et doit être intégrée dans la conception d’une rotation afin d’abaisser fortement la puissance maximum requise comme dans beaucoup de cas la largeur de travail.

Pas forcément plus de charges opérationnelles

Bien que les charges opérationnelles, par définition, semblent liées à la culture, elles n’en sont pas pour autant indépendantes du système d’exploitation, des pratiques culturales, des choix généraux et de la rotation. Il est d’ailleurs admis, à juste titre, que la simplification du travail du sol peut entraîner une légère augmentation du poste semences (doses de semis supérieures), du poste phyto (systématisation d’herbicides non sélectifs et augmentation du coût de désherbage), du poste gestion des ravageurs (contrôles des limaces essentiellement), voire éventuellement du poste fertilisation (manque d’azote), sans oublier le surcoût lié aux semences de couverts végétaux dans le cadre du semis direct sous couverts. Cependant, dans la majorité des cas, ces dépenses supplémentaires ne rognent pas l’ensemble des économies dégagées sur la mécanisation et restent largement inférieures lorsque le facteur main-d’oeuvre est inclus dans le calcul. En complément et comme pour la mécanisation, cette dépense supplémentaire doit être considérée comme un coût d’accès, un investissement pour la mise en route d’une nouvelle approche. Même, il peut être dangereux techniquement de vouloir limiter les charges opérationnelles simultanément avec le travail du sol au risque de se retrouver devant des situations où les causes d’un dysfonctionnement ou d’un mauvais résultat seront plus difficiles à cerner. Cependant, avec du recul et la maîtrise des outils,la gestion des résidus et des faux semis, de nombreux surcoûts disparaissent assez rapidement. Avec le temps et le développement des couverts,des auxiliaires prennent en partie le relais dans la gestion des ravageurs et l’azote devient moins limitant. Enfin,avec la mise en œuvre de rotations et d’approches « système » plus complexes,il est possible avec l’agriculture de conservation de réduire aussi les charges opérationnelles.

Économie d’engrais et de fertilisation

Les agriculteurs ont déjà réalisé beaucoup d’efforts concernant les charges opérationnelles et il semble apparemment difficile de faire encore plus pression sur cette partie des coûts de production sans affecter le rendement ou la qualité des produits. Cependant le développement de sols plus organiques et biologiques, la fermeture du système sol/plante/climat avec les couverts végétaux et le développement d’un volant d’autofertilité autorise, grâce à un meilleur recyclage et une dynamique de minéralisation plus adaptée aux besoins, une réduction des besoins en éléments fertilisants. La gestion de l’azote est cependant un peu plus complexe et suit dans le temps la même courbe de retour que la mécanisation. S’il est logique d’intégrer des pénalités liées à un manque de disponibilités dans un premier temps ou un surcoût pour une fertilisation supérieure, ce déficit tend à se combler avec le temps pour aboutir,avec la pratique des couverts, à une meilleure valorisation permettant de réduire les apports. Mieux encore, cette contrainte et la flambée des cours du pétrole comme les récents soubresauts sur l’approvisionnement en gaz qui est la principale matière première pour l’azote minéral laisse penser que cet intrant, dont le prix a déjà fortement grimpé, restera cher. À l’avenir, le conserver dans le système sera déjà un atout majeur et une vraie source d’économie comme le font déjà les TCSistes en général. Il faudra cependant apprendre à l’économiser en réorganisant les rotations avec des plantes moins exigeantes, voire en produire en incluant des légumineuses comme cultures et/ou couverts. Produire de l’azote, c’est enfin acquérir plus d’autonomie au niveau des exploitations comme du pays,optimiser fortement le bilan énergétique de l’activité agricole mais également limiter les émissions de gaz à effet de serre (CO2 comme NO) étant donné que l’azote produit est directement injecté dans la maîtrise du sol).

Développer une rotation cohérente pour limiter le recours aux herbicides

Le non-retournement, et a fortiori le non travail du sol, rend la maîtrise du salissement plus délicat et contraint bon nombre de TCSistes à utiliser quasi systématiquement une application d’herbicide non sélectif avant le semis. Il est vrai également que les coûts de désherbage ont tendance à légèrement augmenter en non-labour lorsque celui-ci se résume à une approche ou seule l’économie de temps et de mécanisation est mise en avant. Cependant,l’agriculture de conservation et l’ingéniosité des agriculteurs apportent aujourd’hui des solutions intéressantes tant économes qu’environnementales. L’utilisation de plantes de couverture à rapide développement végétatif à l’automne et gélives est une première étape qui résout bien des soucis. La destruction des mêmes couverts par roulage sur sol gelé est également une autre option tout aussi efficace et complémentaire. De plus si le labour permet de conserver, malgré un taux annuel de décroissance variable selon les adventices,un nombre suffisant de semences viables, les TCS et encore plus le semis direct en conservant ces graines proches ou carrément en surface favorise leur disparition rapide (environ 70 % de dépréciation en un an en moyenne). Ainsi la monoculture ou quasi-monoculture sera plus pénalisée en TCS et devra avoir recours à un bon arsenal chimique pour conserver le pouvoir. À l’inverse,une rotation cohérente et adaptée au semis direct (cf. TCS n° 34, dossier « Maîtrise du salissement en TCS et semis direct »), par le biais de la disparition rapide des graines à la surface du sol,associée aux pouvoirs couvrants et allélopathiques des couverts permettra de fortement réduire le salissement comme le recours au désherbage. Encore une fois en TCS et semis direct, il faut modifier les modes de mesure. À ce titre, le désherbage ne doit plus être une charge à la culture mais une charge à la rotation. Enfin, en matière de rotation, il est important d’avoir une gestion proactive et non une gestion « rétroactive ». En d’autres termes, les résultats techniques de l’année, les prix et les marges de chaque culture, doivent être pris en compte mais ne doivent pas dicter l’assolement puisque personne ne peut prédire ni les prix de la prochaine campagne ni le climat d’ailleurs. Il convient donc de raisonner l’enchaînement des cultures en intégrant des éléments de faisabilité technique (possibilité de semer plus ou moins en direct selon le précédent comme pour le colza derrière pois ou derrière paille), de limitation de risque ravageur mais également de désherbage, de production et de valorisation de l’azote entre les plantes (intérêt des légumineuses), de répartition des besoins en main-d’oeuvre et en mécanisation tout comme une minimisation des risques. C’est avant tout la robustesse et la cohérence de la rotation qui doit garantir le revenu par une très grande maîtrise des charges plus que la course à un hypothétique marché porteur.

Mieux valoriser l’eau

Alors que les restrictions en matière d’irrigation de l’année passée et les prévisions de forte sécheresse pour cette année inquiètent les agriculteurs mais également les pouvoirs publics, tout le monde semble avoir oublié que les sols sont avant tout des éponges capables de capter, stocker et restituer d’importantes quantités d’eau. Ces propriétés ne sont pas seulement définies par la texture et la profondeur du profil,le mode de gestion du sol peut avoir un impact non négligeable. La couverture de surface, en limitant l’évaporation mais également le ruissellement, favorise l’accueil et l’infiltration de l’eau. Ensuite, l’élévation du taux de matière organique va permettre d’augmenter progressivement la taille du réservoir et l’organisation verticale du profil d’autoriser une colonisation racinaire plus homogène et profonde afin de mieux valoriser l’eau disponible. Ici encore, la simplification et le semis direct peuvent avoir un impact économique notable en sécurisant, dans des secteurs non irrigués, les rendements à des niveaux élevés même en année sèche. Elle peut également permettre de retarder et de limiter le recours à l’irrigation dans d’autres exploitations où il est communément admis d’économiser entre un et deux tours d’eau avec un minimum de recul en TCS. Pour plus d’information sur la gestion de l’eau,voir TCS n° 24 (« Améliorer la gestion de l’eau »).

Sécurisation des rendements et produits de qualité

Au-delà de l’économie et de la meilleure gestion de l’eau,il est clair qu’un sol,q ui fonctionne mieux et dans lequel la fertilité organique et biologique assure un bon recyclage de l’ensemble des éléments minéraux associé à un relargage progressif et souvent plus adapté aux besoins quotidiens des cultures, permet de sécuriser des rendements largement aussi élevés qu’en labour,voire supérieurs. C’est entre autres le cas de l’expérimentation suisse d’Oberacker, où les rendements moyens,toutes cultures confondues arrivent à environ 110 % du témoin labour après seulement sept ans de semis direct et ce sans azote ni couverture phytosanitaire supplémentaire (cf.TCS n° 33). Non seulement la quantité,mais également la qualité des produits,peut se trouver améliorée à partir moment où le sol atteint une certaine forme d’équilibre. À ce titre, bon nombre de témoignages attestent d’un bien meilleur taux de protéine en céréales ou de teneurs en huile supérieures en oléagineux. De plus, Jill Clapperton,spécialiste de l’activité biologique au centre de recherche de Lethbridge au Canada, nous a démontré, mesures à l’appui,que l’on était aussi capable de déceler des différences minérales significatives dans les grains en fonction de la qualité des sols sur lesquels ils avaient été produits. Autant de critères qui ne sont pas encore bien rémunérés mais qui apportent encore un léger retour économique supplémentaire lorsque les céréales sont transformées ou consommées sur place.

Développer des conduites économes

Le contexte de baisse du prix des céréales renforce aussi l’intérêt des conduites économes avec l’utilisation de variétés plus résistantes et des mélanges de variétés afin de diluer les risques en recréant, au sein d’une même parcelle, plus de diversité biologique. Si cette approche commence à se développer pour les céréales à paille, elle est envisageable avec d’autres cultures comme le maïs où il est possible de mettre simplement une variété par élément semeur. Si pour les blés, il faut essayer d’assembler des plantes qui ont une occupation de l’espace différente (même approche que pour les mélanges de couverts) et qui s’associent sans se dominer, ce paramètre est moins primordial pour le maïs. Par contre, pour ce qui est de la sélection des variétés, il ne faut pas forcément associer les meilleures, mais plutôt, au cours des années, éliminer les moins performantes (celles qui sont sensibles à la sécheresse, la fusariose ou aux limaces, par exemple). Ce concept permet d’acquérir une plus grande régularité et sécurité de rendement quelles que soient les conditions de l’année. De plus, la conduite intégrée ne permet pas seulement de réduire le volume d’intrants mais également le nombre de passages et donc du temps et encore de la mécanisation. Qu’il s’agisse de l’épandeur d’engrais ou du pulvérisateur, ces coûts, en y regardant de plus près, ne sont pas négligeables. Enfin, cette diminution potentielle d’intrants, outre la conservation de la marge,est également très bénéfique pour l’environnement et le sol pouvant induire d’autres avantages agronomiques en retour (meilleure dégradation des pailles,meilleur contrôle des ravageurs par des auxiliaires...) qui sont plus diffus, plus lents à apparaître, moins facilement quantifiables mais tout de même bien réels.

Diminution du risque économique et ouverture sur de nouveaux systèmes

Si, au travers de la mise en œuvre des TCS et du semis direct, il existe un risque technique lié en partie au manque de savoir-faire comme de l’état d’autofertilité du sol les premières années, le risque économique, grâce à des coûts de mise en culture beaucoup plus faibles est limité voire quasi inexistant, notamment avec les prix des céréales pratiqués aujourd’hui. D’autre part,comme il n’est pas possible de prédire la météo, l’utilisation de technique de gestion des sols comme les TCS et le semis direct minimise également les risques climatiques (sécheresse) qui peuvent, comme l’a montré l’année 2003 ou 2005, fortement impacter sur le résultat final. Un niveau de charges de mécanisation à l’hectare, et plus généralement de charges de structure réduit,ouvre sur un panel de cultures beaucoup plus large qui ne dégage pas forcément un gros produit brut par hectare, mais qui, conduites différemment et dans un contexte d’exploitation plus performant économiquement, peuvent trouver une rentabilité tout comme apporter des avantages agronomiques certains. C’est le cas bien entendu des légumineuses mais aussi d’autres cultures plus « marginales » comme le tournesol, le millet, le lin… Cette stratégie de faibles charges de mécanisation favorise, lorsque le foncier est lui aussi réduit (plus facile en zone marginale), la révision de la rotation. Plutôt que d’enchaîner des cultures, pourquoi ne pas « geler » une surface plus importante et l’utiliser pour produire de la biomasse, de l’azote, de la structure, des coûts de désherbage en moins sur les cultures suivantes comme des rendements en plus. Cette approche novatrice et quelque peu déstabilisante peut, sous certaines conditions, déboucher sur d’autres équilibres économiques tout aussi performants avec en solde encore moins de travail. Enfin, l’économie de capital réalisée dans la mécanisation peut éventuellement se retrouver en revenu supplémentaire ou être réinjectée dans d’autres besoins de l’exploitation plus stratégiques afin d’améliorer la performance technique, d’optimiser l’utilisation de la main-d’oeuvre ou de déboucher sur des retours économiques complémentaires (achat de foncier, stockage, transformation, production de bioénergie...).

Des économies aussi pour les collectivités et la société en général

Combien coûte la pollution de l’eau par les nitrates ? Si c’est en amont une perte d’azote pour l’agriculteur, un gaspillage d’énergie avec production de gaz à effet de serre, c’est en aval une dépense mais cette fois supportée par la société afin de rendre cette eau potable ou encore ramasser les algues des marées vertes. À ces coûts directs, déjà très importants, il conviendrait également d’ajouter des coûts écologiques difficilement quantifiables mais bien réels. Combien coûte également l’érosion, les coulées de boues ? C’est bien entendu la perte de la meilleure partie du sol (argile,limon,MO et produits fertilisants) pour l’agriculteur, la création d’une hétérogénéité intraparcellaire et un manque à gagner futur qui devra être compensé par plus d’intrants, de travail du sol et d’irrigation éventuellement. Ce coût, peut être approché au travers du prix du foncier (entre 1,5 et 2,5 euros/t) et équivaut à une réduction de la surface cultivable de l’exploitation chaque année.Par contre, il est beaucoup plus difficile d’évaluer les surcoûts de production que cette perte de sol va engendrer durablement. À l’extérieur du champ, cette terre sera également une nuisance. En plus de polluer, elle va augmenter le coût du traitement de l’eau, elle va aussi contribuer au colmatage des fossés, des lacs et des réservoirs, voire entraîner des dégâts de voirie ainsi que la perturbation de nombreux milieux naturels. Des études américaines et européennes estiment ce coût entre 2,5 et 3 euros/t de terre arrachée. Sans aborder le dossier du réchauffement climatique, combien coûtent les inondations ? Cette eau, qui au moindre orage, dévale les pentes,est encore une pure perte pour l’agriculteur et au-delà des aspects dramatiques pour des personnes, c’est un gouffre pour les collectivités, l’état et les assurances. En complément et pour tenter d’endiguer l’ensemble de ces problèmes, on dépense encore des fonds publics pour mesurer, encadrer et aménager et on fait supporter à l’agriculteur des contraintes environnementales et charges supplémentairement qui viennent peser sur sa compétitivité, sans vraiment résoudre les soucis qui tendraient même à s’accroître ici, encore plus qu’ailleurs, le potentiel d’économie est important en repositionnant le sol et sa qualité au centre de nos systèmes. Un sol organisé et dynamique comme peut le développer l’agriculture de conservation maintient efficacement l’azote dans le profil sous forme minérale mais également sous forme biologique et organique. Ce même type de profil, grâce à la conservation d’un mulch et d’une couverture à la surface, limite fortement voire peut stopper toute érosion même dans des zones assez accidentées. Enfin, ces sols performants sont également capables d’accueillir et d’infiltrer de grandes quantités d’eau qui pourra être utilisée pour les cultures et dont l’excès s’écoulera beaucoup plus lentement vers les rivières. Vu sous cet angle l’environnement, l’agriculture et l’économie sont loin d’être en opposition. Et en revenant à une agronomie opérationnelle, il est possible de développer des solutions simples, efficaces, durables et surtout beaucoup plus économes pour tous.

Au regard de l’ensemble de ce dossier, la simplification du travail du sol est capable d’apporter d’importantes économies tout en sécurisant les résultats techniques. Au-delà, l’agriculture de conservation avec son approche système débouche sur de nouvelles sources d’économie de mécanisation mais également d’intrants et ouvre la voie vers des concepts novateurs productifs, autonomes et en prime très respectueux de l’environnement. En opposition, toutes ces économies au sein des exploitations peuvent se traduire directement par une perte de marché, un manque à gagner pour beaucoup de filières périphériques et c’est bien cet antagonisme d’intérêts qui freine, aujourd’hui en France et en Europe, une grande majorité de la profession à favoriser et soutenir l’émergence d’une telle agriculture. Il est cependant urgent de s’engager vers ce type d’agriculture tant que les agriculteurs ont encore les moyens et une garantie financière puisque les résultats ne sont et ne seront jamais instantanés. Au-delà des intérêts individuels qui doivent être pris en compte, il faudra bien comprendre qu’il est de notre devoir, collectivement, de développer une agriculture performante, compétitive, mais également solvable, une agriculture novatrice et conquérante mais également stratégique qui, même si elle est plus économe, continuera de consommer de manière plus raisonnée et cohérente d’autres formes d’équipements et d’intrants, tout en soutenant une économie locale et nationale dynamique.


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